Tout est prêt pour que la démocratie américaine s’effondre

Réélection de Donald Trump : “Tout est prêt pour que les États-Unis tombent dans le fascisme”

Donald Trump et son épouse Melania Trump célèbrent la victoire du camp républicain, le 6 novembre à West Palm Beach, en Floride.
Alors que le camp démocrate misait sur le vote des femmes, de nombreuses électrices ont finalement  soutenu Trump, comme ici à Palm Beach, en Floride, durant la nuit de l’élection du 5 novembre.
À la soirée électorale des démocrates, à l’université Howard, à Washington, la stupeur envahit la foule à l’heure des résultats.
Romain Huret : « Durant sa campagne, entourée de grandes stars qui font apparaître les démocrates comme le parti des élites, Kamala Harris a renforcé l’image de déconnexion qu’elle renvoie. »

Donald Trump retourne à la Maison-Blanche après avoir battu plus facilement que prévu Kamala Harris. L’historien Romain Huret décrit le boulevard qui s’ouvre désormais à lui pour faire s’effondrer la démocratie américaine. Entretien.

Donald Trump et son épouse Melania Trump célèbrent la victoire du camp républicain, le 6 novembre à West Palm Beach, en Floride. Photo Brian Snyder/REUTERS

Par  Romain Jeanticou 

Publié le 06 novembre 2024 à 15h12

Mis à jour le 06 novembre 2024 à 17h16 https://www.telerama.fr/debats-reportages/reelection-de-donald-trump-tout-est-pret-pour-que-les-etats-unis-tombent-dans-le-fascisme-7022906.php

Malgré son racisme, sa misogynie, son climatoscepticisme, ses condamnations judiciaires et les risques qu’il fait peser sur la démocratie, Donald Trump a été réélu président des États-Unis dans la nuit du 5 au 6 novembre. Le candidat républicain améliore même son score de 2016, en remportant le vote populaire et le vote des grands électeurs. Son parti décroche également la majorité au Sénat, faisant basculer l’ensemble du Congrès du côté républicain. Avec une Cour suprême qui lui est aussi favorable, le président américain a toutes les cartes en main pour mettre en application son projet d’extrême droite. L’historien des États-Unis Romain Huret, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, commente ces résultats et détaille l’ampleur de la catastrophe pour la démocratie américaine.

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Donald Trump vient de remporter l’élection présidentielle, avec un score moins serré que ne l’envisageaient les médias américains. Quelles réflexions vous animent face à ces résultats ?
Les mêmes qu’il y a huit ans : le trumpisme n’est pas assez pris au sérieux. Il n’est pas un épiphénomène ou une folie médiatique, il s’inscrit dans une longue histoire du conservatisme américain dont Donald Trump, malgré sa personnalité déroutante, est l’héritier. Et il prospère dans une période de crise politique, économique et sociale de la classe moyenne américaine qui se traduit par un ralliement à ses valeurs. Ce n’est pas un reproche que je fais aux médias : depuis 2016, Donald Trump fait mentir une grande partie de la science politique produite à propos des États-Unis. Personne ne croyait à son élection, et il y a encore un an, pas grand monde ne pensait son retour possible. Et pourtant le voilà remportant une victoire encore plus impressionnante qu’en 2016. Le trumpisme gagne du terrain, est enraciné dans le paysage américain et ne disparaîtra pas avec lui.

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Vous-même, vous pensiez que Kamala Harris remporterait le vote populaire, comme Hillary Clinton en 2016. Et elle l’a perdu…
On a sans doute assisté à ce que les politistes appellent un réalignement : un moment décisif où une partie de l’électorat bouge de manière durable en faveur d’un parti. Ce fut le cas pour Roosevelt en 1932, pour Reagan en 1980, et vraisemblablement pour Trump en 2024. Il n’est plus possible de réduire son élection à la victoire d’hommes blancs déclassés et frustrés. Il a grignoté une partie de l’électorat noir, ainsi qu’une part plus importante encore du vote hispanique. Dans les communautés issues de l’immigration de grandes villes comme Philadelphie ou Detroit, Kamala Harris arrive en tête mais perd des voix par rapport à Joe Biden. Autour de Donald Trump s’est créée une coalition masculine mais iconoclaste entre des élites économiques conservatrices et des citoyens peu éduqués. Car la ligne de démarcation entre Harris et Trump semble à nouveau être le diplôme. Moins on a de diplômes, plus on a de chances de voter pour lui.

Le vote des femmes, qui devait être l’un des principaux enjeux de l’élection, a-t-il été décisif ?
Moins qu’attendu : le réalignement majeur du vote des femmes, sur lequel les démocrates ont parié en misant presque tout sur le droit à l’avortement, n’est pas évident dans les résultats. Kamala Harris n’a pas fait basculer autant d’électrices républicaines qu’espéré.Alors que le camp démocrate misait sur le vote des femmes, de nombreuses électrices ont finalement soutenu Trump, comme ici à Palm Beach, en Floride, durant la nuit de l’élection du 5 novembre.  Photo Marco Bello/REUTERS

L’autre information importante, c’est la victoire des républicains au Sénat. Donald Trump aura donc l’exécutif avec la présidence, le législatif avec le Congrès et le judiciaire avec la Cour suprême…
C’est une configuration exceptionnelle : parvenir à avoir l’ensemble des pouvoirs à sa disposition est rarissime pour un président américain. Il possède désormais une marge de manœuvre qu’il n’avait pas du tout en 2016, qui lui permettra d’être bien plus rapide et brutal.

Dans quelle mesure ce second mandat peut-il différer du premier ?
Donald Trump a désormais l’expérience du pouvoir. Il a été très frustré par les garde-fous internes qui l’ont empêché de faire tout ce qu’il aurait voulu en 2016, ce qu’il appelle l’« État profond ». Il arrive aujourd’hui avec une connaissance de l’intérieur, des projets définis et les moyens de les mettre en œuvre. D’abord, une réforme fiscale de très grande ampleur qui ferait des droits de douane les piliers de la politique fiscale du pays – et non plus les impôts sur le revenu –, comme au XVIIIe siècle. Ensuite, sur la question migratoire, un plan massif de déportation très loin du fantasme-gadget du mur à la frontière mexicaine, qui avec l’aide de la police et de l’armée amènerait à expulser des millions d’immigrés, clandestins et légaux. Un retour à la fermeture des frontières et aux expulsions des années 1920.

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Il veut aussi réformer en profondeur l’État fédéral, dont il souhaite limiter l’action et réduire la voilure économique, sociale et environnementale, afin de redonner des prérogatives au secteur privé et libre cours au marché. Il a d’ores et déjà prévu de confier un rôle à Elon Musk dans ce domaine. Enfin, il cherche à achever la contre-révolution entamée concernant les droits des minorités : des années 1960 aux années 2000, la loi a travaillé à mieux protéger les minorités raciales et LGBT, or Trump veut faire retoquer ces jurisprudences, comme cela a été fait pour l’avortement. Mises bout à bout, toutes ces mesures bouleverseraient les États-Unis tels que nous les connaissons.À la soirée électorale des démocrates, à l’université Howard, à Washington, la stupeur envahit la foule à l’heure des résultats.  Photo Jemal Countess UPI/Newscom/SIPA

Dans votre ouvrage États-Unis, anatomie d’une démocratie (1), vous estimiez que se jouait principalement dans cette élection l’interprétation de la Constitution américaine et de la notion même de démocratie.
Deux courants très forts s’opposent aux États-Unis : un courant dit « originaliste » qui ne veut surtout pas toucher à la Constitution telle qu’elle a été écrite au XVIIIe siècle. Donald Trump renvoie en permanence aux pères fondateurs américains et au système démocratique originel, dont il pense qu’il a été vicié par les démocrates. Pour les conservateurs, la Sécurité sociale, les alliances étrangères ou le mariage homosexuel n’étaient pas dans le projet des fondateurs du pays et ne sont donc pas légitimes. Le courant « réaliste », soit les démocrates, estime, lui, que c’est une lecture erronée de la Constitution, car y est inscrite la garantie du « droit au bonheur » et du « bien-être » de la population. Ce qui est en jeu dans les jours à venir, c’est le retour à une lecture originaliste de la Constitution et de la démocratie, qui ferait revenir les États-Unis en 1780. La démocratie américaine pourrait s’effondrer au nom même de la défense de la démocratie…

La question des « guerres culturelles » a beaucoup occupé les débats, mais la principale préoccupation des Américains semble être l’inflation. Comment regardez-vous la campagne de Kamala Harris ?
Je n’ai pas compris sa stratégie. Elle a reproduit les mêmes erreurs que Hillary Clinton en 2016, en tenant un discours optimiste, entourée de grandes stars qui font apparaître les démocrates comme le parti des élites. Son meeting avec Beyoncé au Texas autour de l’avortement n’a pas saturé les discussions comme elle l’espérait. C’est Donald Trump qui gagne à ce jeu-là. Elle s’est refusée à formuler des autocritiques à propos du mandat de Joe Biden, assurant qu’elle n’avait pas de regrets concernant sa vice-présidence, alors que les Américains souffrent économiquement. Cela a renforcé l’image de déconnexion qu’elle renvoie.Romain Huret : « Durant sa campagne, entourée de grandes stars qui font apparaître les démocrates comme le parti des élites, Kamala Harris a renforcé l’image de déconnexion qu’elle renvoie. »  Photo Melina Mara/The Washington Post via Getty Images

Le Parti démocrate peut-il espérer tenir tête au trumpisme sans remettre en cause les fondements économiques qui ont mené à cette paupérisation et à l’aggravation des inégalités ?
Les débats internes au parti vont être très durs. Le choix de ne pas avoir organisé de primaire a empêché le parti de construire un projet. Et Kamala Harris a refusé de parler des sujets qui fâchent, notamment le conflit israélo-palestinien, alors que le soutien démocrate à Israël est fortement dénoncé dans la jeunesse. Cet électorat a été mis de côté pour passer en force, alors que Joe Biden avait dû intégrer certaines idées venues de l’aile gauche du parti après avoir battu Bernie Sanders à la primaire [en 2020, ndlr]. La campagne de Kamala Harris, très courte, a aussi manqué de temps et d’une dynamique.

Les États-Unis peuvent-ils tomber, près de deux cent cinquante ans après leur fondation, dans le fascisme ?
Tout est structurellement prêt pour que cela advienne : les facteurs économiques, sociaux et militaires sont là. Un élément très important à avoir en tête est la militarisation du pays depuis le 11 Septembre. Non seulement le pays compte des millions de soldats et de vétérans, mais des pans entiers de la population sont liés au complexe militaro-industriel américain par leur travail ou leurs liens familiaux. Or une corrélation énorme existe entre cet ensemble et le vote Trump. De nombreuses lois d’exception justifiées par la lutte contre le terrorisme ont réduit les libertés. C’est dans ce cadre-là que s’installe le trumpisme, au sein duquel on retrouve par ailleurs le culte de la personnalité, l’anti-intellectualisme et les attaques contre la presse caractéristiques des figures du fascisme. C’est donc envisageable. L’un des garde-fous restants, c’est paradoxalement… l’armée. Les généraux américains n’aiment pas Donald Trump et sont très attachés à la république. Il est possible que le président ne parvienne pas à leur faire faire ce que bon lui semble.

(1) États-Unis, anatomie d’une démocratie, de Romain Huret et Thomas Snégaroff, coéd. Les Arènes/France Inter, 2024.

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Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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