Une avant-garde « woke », regardée avec mansuétude par la base du camp démocrate, s’est coupée d’une Amérique réelle, populaire et droitisée

« Le retour de Donald Trump pourrait signifier la fin d’une approche résolument identitaire de la culture et de la société »

Chronique

Une avant-garde « woke », regardée avec mansuétude par la base du camp démocrate, s’est coupée d’une Amérique réelle, populaire et droitisée, démontre dans sa chronique Michel Guerrin, rédacteur en chef au « Monde ».

Publié hier à 04h45, modifié hier à 15h08  https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/11/08/le-retour-de-donald-trump-pourrait-signifier-la-fin-d-une-approche-resolument-identitaire-de-la-culture-et-de-la-societe_6382611_3232.html

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Parmi les raisons du triomphe de Donald Trump, il y a le machisme du champion, et puis, à rebours, le « wokisme » culturel, vivace sur les campus américains ou dans l’art, qui vient de prendre un sacré uppercut. L’électorat blanc mais aussi latino a pu être rebuté par des idées, des œuvres ou des pratiques visant à essentialiser les minorités tout en les valorisant. Cette avant-garde « woke », regardée avec mansuétude par la base du camp démocrate, s’est coupée d’une Amérique réelle, populaire et droitisée.

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« On est allés trop loin. » Cette formule, en forme de mea culpa, on l’a entendue le 6 novembre dans la bouche de figures américaines du monde de l’art, présentes au salon Paris Photo, au Grand Palais. Ces dernières ne visent en rien la lutte contre les discriminations ou le mouvement #metoo, bien sûr, mais la façon dont la race et le genre ont vampirisé la création tout comme la recherche en sciences sociales.

L’Oncle Sam a pris le leadership sur un tribalisme culturel, que l’écrivain Philip Roth prophétisait dans La Tache(Gallimard, 2002). En 2017, alors que Donald Trump débute son premier mandat, la notion d’appropriation culturelle devient une accusation fort en vogue. Deux cinéastes femmes, blanches et engagées, Sofia Coppola et Kathryn Bigelow, sont attaquées parce que leurs films respectifs, Les Proies et Detroit, traitent un peu ou beaucoup de la question noire. Un autre procès en illégitimité est fait à la peintre Dana Schutz, au motif que son tableau Open Casket, dénonçant l’assassinat en 1955 d’un adolescent noir par des suprémacistes blancs, dessine une souffrance noire. La même année, après une polémique monstre, l’actrice hétérosexuelle Scarlett Johansson renonce à incarner à l’écran une icône transgenre.

Depuis, mieux vaut pour l’artiste aux Etats-Unis ne pas s’aventurer hors de sa culture, surtout s’il est Blanc ; avant on vantait son universalisme, aujourd’hui on dénonce son colonialisme créatif. C’est ainsi qu’en 2020 trois musées américains ont décalé et réduit une exposition de l’artiste blanc américain Philip Guston (1913-1980), au motif que ses tableaux dénonçant le Ku Klux Klan seraient une appropriation d’une douleur noire.

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C’est dans ce même pays qu’aucun éditeur prestigieux n’a voulu publier le sixième roman de Seth Greenland, Plan américain (éd. Liana Levi, 2023), au motif qu’il est Blanc et que son personnage principal est une actrice noire. Il n’y a qu’aux Etats-Unis qu’on se pose une question impensable ailleurs : un artiste blanc peut-il photographier des Noirs ? On pourrait multiplier les exemples. L’acteur Tom Hanks a entériné en 2022 cette jurisprudence en disant qu’il refuserait aujourd’hui le rôle de l’homosexuel atteint du sida dans Philadelphia (1993), qui lui a valu un Oscar, en raison de « l’inauthenticité d’un hétéro jouant un gay ».Effaré, l’acteur Vincent Dedienne rétorquait alors, sur France Inter, que si Tom Hanks n’est pas gay, Denzel Washington, son avocat dans le film, n’est pas avocat dans la vie.

Un relativisme culturel s’est installé

Le plus troublant est que des cinéastes, des acteurs ou des responsables de musée, accusés d’appropriation culturelle ou d’avoir prononcé un mot de travers, fassent acte de contrition afin de ne pas être virés ou « effacés » (cancelled). Un relativisme culturel s’est installé, la liberté du créateur s’arrêtant là où commence l’offense faite à des communautés. Les œuvres en sortent convenables, et les discours teintés de trouille.

L’Evergreen State College d’Olympia (Etat de Washington) a incarné cette radicalité en instaurant, toujours en 2017, une journée « sans Blancs » – ces derniers, enseignants et élèves, devaient quitter le campus afin qu’ils ressentent les humiliations subies par les minorités. Un professeur ayant dit non fut traité de raciste et a dû démissionner. Une vidéo de cinquante-deux minutes tournée sur ce même campus, diffusée sur YouTube, et un documentaire plus fort qu’une fiction : on y voit des enseignants blancs humiliés, insultés, traités de racistes, par des étudiants.

La question « woke » touche toute la culture aux Etats-Unis, jusqu’aux Studios Disney, à la pointe sur le sujet. En 2019, la plate-forme Disney+ avertissait les téléspectateurs que Blanche-NeigeCendrillon ou Dumbo pouvaient contenir des scènes racistes ou sexistes. Une scène de Toy Story 2 où un papy drague deux Barbie a été coupée.

Offrir plus de divertissement

Pour ses films sortis autour de 2015, le studio était si préoccupé d’y introduire des personnages noirs, latinos, gay ou queer, qu’il a oublié de raconter des histoires fortes. Le public n’ayant pas suivi, le patron, Bob Iger, a décidé fin 2023 que ses films devaient faire « moins de politique » et offrir plus de divertissement. En collant aux attentes du public, Disney annonçait à sa façon la victoire de Donald Trump.

Kamala Harris, sachant bien que le peuple américain goûte peu cette approche identitaire, n’en a pas parlé, alors qu’elle avait nourri le sujet lors de l’élection de 2020. C’est son adversaire qui s’en est chargé, dénonçant « les ravages du “wokisme” » et la façon dont les élites culturelles démocrates sapent les valeurs du pays. Ce sont encore des élus républicains parmi les plus durs qui, tout en dénonçant la « censure “woke” », ont épuré ces derniers mois des bibliothèques de livres sur la « théorie du genre ».

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En annonçant sa victoire, Donald Trump a salué dans son entourage l’intelligence des hommes et la beauté des femmes. Son retour aux affaires pourrait signer le décès du « wokisme », la fin d’une approche résolument identitaire de la culture et de la société.

La gauche y a intérêt, mais le fera-t-elle ? Des analystes ont montré combien le « wokisme » radical avait contribué à produire « Trump, saison 1 », surtout l’historien Mark Lilla avec son livre-clé La Gauche identitaire. L’Amérique en miettes (Stock, 2018). Au même moment, le sociologue Bruno Latour s’inquiétait dans Le Monde de ces campus où les esprits étaient si barricadés qu’ils assimilaient l’Amérique profonde à des « barbares » à leur porte. Avec quel résultat, huit ans plus tard ? « Trump, saison 2 », et le retour des « barbares ».

Election de Donald Trump : « Le Parti démocrate a ses responsabilités dans l’échec cuisant qui vient de lui être imposé »

« Le Parti démocrate ne peut faire l’économie d’un douloureux examen de ses propres responsabilités dans l’échec cuisant qui vient de lui être imposé. »

Tribune

La difficulté de Kamala Harris à trouver le ton juste, l’incapacité du gouvernement Biden à juguler l’inflation, ou encore les prises de position radicales de la base militante du parti constituent autant de facteurs explicatifs de la défaite de la candidate démocrate, estime la politiste Laurence Nardon, dans une tribune au « Monde ».

Publié le 07 novembre 2024 à 06h30, modifié le 07 novembre 2024 à 09h24  https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/11/07/election-de-donald-trump-le-parti-democrate-a-ses-responsabilites-dans-l-echec-cuisant-qui-vient-de-lui-etre-impose_6380810_3232.html

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« C’est une victoire politique telle que notre pays n’en a jamais vu auparavant » [« It’s a political victory that our country has never seen before »]. Pour une fois, les expressions employées par Donald Trump lors de son discours du mercredi 6 novembre au matin ne sont pas des hyperboles. Au lendemain de l’élection, alors que le décompte des voix est toujours en cours, le républicain a déjà remporté plus que les 270 grands électeurs nécessaires pour gagner la présidence, tandis que son camp obtient aussi la majorité au Sénat.

Surtout, le nouveau président élu remporte cette fois-ci le vote populaire, avec plus d’électeurs que Kamala Harris. Si la Chambre des représentants, pour l’instant incertaine, donne également la majorité aux républicains, Trump détiendrait alors le trifecta (le « tiercé gagnant » ) : la Maison blanche et les deux Chambres du Congrès – à quoi il faut ajouter la Cour suprême, qui connaît depuis son premier mandat une majorité de six juges conservateurs sur neuf.

Quelles sont les dynamiques de vote qui expliquent la victoire stupéfiante d’un candidat d’extrême droite détesté par un pourcentage considérable d’Américains, un condamné multirécidiviste que beaucoup soupçonnent d’être inféodé à la puissance russe ? Les premières d’entre elles tiennent certainement au talent politique, au charisme et à la résilience de ce personnage hors norme.

Absence de nouveaux talents

Mais le Parti démocrate ne peut faire l’économie d’un douloureux examen de ses propres responsabilités dans l’échec cuisant qui vient de lui être imposé. Ainsi, les premières raisons de la défaite doivent sans doute être imputées à la rivale de Trump, Kamala Harris. Au cours d’une campagne beaucoup trop courte, de fin juillet à début novembre, la candidate démocrate n’a pas réussi à porter un discours efficace auprès des Américains.

Entre son programme marqué à gauche lors de la campagne des primaires démocrates de 2020 et ses propositions beaucoup plus modérées quatre ans plus tard, les électeurs n’ont pas compris quelles étaient ses véritables opinions. Surtout, Harris n’a jamais réussi à trouver le ton juste pour exprimer son récit personnel – là où son adversaire, malgré ses mensonges répétés, est perçu comme « authentique ».

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Mais au-delà des insuffisances de Kamala Harris, il faut aussi blâmer l’absence, depuis près de dix ans, d’une véritable sélection de nouveaux talents politiques au sein du Parti démocrate. Fortement encouragées en haut lieu malgré la tenue de primaires présidentielles, les candidatures de Hillary Clinton en 2016 et de Joe Biden en 2020 ont entravé la montée de la relève démocrate. Pris de court par le retrait beaucoup trop tardif de Biden à la fin juillet, le parti s’est trouvé en manque de candidats de qualité.

L’économie constitue une deuxième faille de la campagne démocrate. Malgré de bons résultats économiques, les électeurs ont exprimé à longueur de sondages leur ressentiment vis-à-vis de l’administration Biden pour une inflation qui a fait exploser le coût de l’alimentation et de l’essence entre 2021 et 2023. Cette réaction est particulièrement cruelle quand on sait que la politique économique de Joe Biden, dite « bidenomics », visait précisément à redonner aux classes moyennes et ouvrières peu ou pas diplômées des perspectives de prospérité économique, afin de les arracher à la séduction populiste du vote Trump. Las, ces électeurs ont perçu cette politique d’investissements fédéraux massifs comme une politique dispendieuse et inflationniste, lui préférant le mythe de l’individu autonome, de l’entrepreneur qui n’a pas besoin de l’aide de l’Etat.

Propositions impopulaires

Une dernière et importante raison de l’échec démocrate tient aux propositions progressistes portées ces dernières années par le parti sur un certain nombre de sujets. La base militante du Parti démocrate, typiquement constituée de jeunes diplômés issus de familles aisées, a par exemple défendu le définancement de la police en réponse à l’affaire George Floyd, l’ouverture radicale et généreuse des frontières à l’immigration au lendemain de l’épidémie de Covid-19, ou encore un soutien inconditionnel aux personnes trans après les attaques de Donald Trump envers cette communauté.

Or, ces diverses exigences ont effrayé une majorité de l’opinion publique américaine et ont été jugées excessives par une partie de l’électorat démocrate. Si Kamala Harris s’est bien gardée de reprendre ces propositions impopulaires dans sa campagne express, elle n’a pas assez clairement pris ses distances avec la gauche du parti.

Cette difficulté à trancher entre courants modéré et radical s’est aussi manifestée sur la question du conflit au Moyen-Orient. Kamala Harris a ainsi cherché à ménager les démocrates traditionnels, qui soutiennent coûte que coûte l’Etat d’Israël, et un courant de gauche clairement propalestinien, sans parvenir à contenter personne.

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Quoique partiellement inexacte, la perception de la candidature de Harris comme étant « trop à gauche » est d’ailleurs l’une des clés d’explication de la déperdition du vote démocrate chez les minorités latino et afro-américaine. Si Barack Obama avait déploré, ces dernières semaines, une tendance au vote républicain chez les jeunes hommes afro-américains, il semble avéré que, pour la première fois, les hommes latinos ont voté en majorité pour le candidat Trump. Plus conservatrices, attachées à la propriété privée et à l’entrepreneuriat individuel, ces minorités ont été séduites par le discours d’un Trump qui n’a pourtant pas cherché à modérer ses propos et ses actes pour les attirer, bien au contraire. Ainsi, la confirmation d’un vote républicain de plus en plus significatif chez les minorités ethniques est l’un des grands enseignements du cycle électoral 2024.

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Laurence Nardon est responsable du programme Amériques à l’Institut français des relations internationales. Elle a publié« Géopolitique de la puissance américaine » (PUF, 216 p., 15 €).

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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