Le transfert d’un quota de pêche de 20 000 tonnes de merlan bleu vers la flotte industrielle néerlandaise fait polémique
L’un des plus grands chalutiers au monde, l’« Annelies-llena », battant pavillon polonais, s’apprête à prélever ces poissons dans l’Atlantique. « Une hérésie économique et une aberration écologique », selon l’ancien ministre de la pêche et député Hervé Berville.
Par Martine Valo
Publié aujourd’hui à 13h00, modifié à 16h53 https://www.lemonde.fr/planete/article/2024/11/13/polemique-autour-du-transfert-d-un-quota-de-20-000-tonnes-de-merlan-bleu-de-la-france-vers-la-peche-industrielle-neerlandaise_6391637_3244.html

L’Annelies-llena, l’un des plus gros chalutiers du monde, se prépare à lancer ses filets gigantesques dans l’Atlantique,entre le Groenland et les Açores, en quête de merlan bleu. Objectif : cibler des milliers de tonnes de ces poissons pélagiques pour les transformer à son bord en pâte de surimi surgelée. Il pourrait en prélever 20 000 tonnes, soit une bonne part des 53 000 tonnes du quota français. Pourtant, ce navire usine ne bat pas pavillon tricolore : il a fait partie de la flotte de Parlevliet & van der Plas, avant que ce groupe néerlandais champion de la pêche industrielle ne le revende à sa filiale polonaise Atlantex, alors que ce pays ne dispose pas de quota pour le merlan bleu.
De retour en Europe en provenance du Pérou et du Chili, dans le Pacifique, l’Annelies-Ilena se prépare actuellement à appareiller. Il devrait quitter, probablement autour du 15 novembre, le port néerlandais d’Ijmuiden, qui accueille ces jours-ci nombre d’autres très grands navires prêts à s’élancer pour leurs campagnes saisonnières tout autour du globe.
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Lundi 11 novembre, pour dénoncer cette campagne de pêche industrielle, plusieurs dizaines de manifestants sont allées brandir une banderole devant l’hôtel de ville de Lorient (Morbihan), dont le maire, Fabrice Loher (UDI), est aussi ministre délégué chargé de la mer et de la pêche. « Un bateau capable de prendre 400 000 kilos de poisson par jour et de stocker 7 millions de kilos, c’est forcément en défaveur des petits pêcheurs ! », estime Vincent Bouffort, venu se joindre au cortège à l’appel d’Extinction Rebellion. « J’avais entendu parler de lui : il a été surnommé le “navire de l’enfer” par les Mauritaniens pour avoir vidé leurs eaux de leurs ressources. »
Les pouvoirs publics se contredisent
Comment un géant pareil, de 145 mètres de long et 24 de large, a-t-il pu obtenir le droit de rafler un tel volume de poissons, qui plus est grâce au quota d’un autre pays que le sien ? Les pouvoirs publics se contredisent à ce sujet et ont bien du mal à assumer cette initiative. Au départ, l’Annelies-Ilena s’était engagé à livrer de la pâte de merlan bleu congelée à la Compagnie des pêches Saint-Malo, située en Ille-et-Vilaine, qui produit des bâtonnets de surimi et du poisson surgelé. Ses dimensions ne lui permettant pas de rejoindre les installations portuaires de la cité malouine, le chalutier débarquera finalement ses cargaisons aux Pays-Bas et devrait les expédier en Bretagne… par camion.
La Compagnie des pêches Saint-Malo a investi 15 millions d’euros dans l’unité de transformation installée à bord de l’Annelies-Ilena. Elle a en effet tablé sur un transfert des droits de capture de son grand chalutier, le Joseph-Roty II, arrivé au bout de ses cinquante ans de carrière, vers le navire polonais, avec qui elle partage un même actionnaire : le néerlandais Parlevliet & van der Plas.
Le problème, c’est qu’au sein de l’Union européenne les quotas de pêche sont attribués à l’Etat français, pas à une entreprise. Alors, qui a autorisé cette opération ? « Pas moi », répond Hervé Berville (EPR), député des Côtes-d’Armor et secrétaire d’Etat à la mer de juillet 2022 à septembre 2024. « J’ai dit à plusieurs reprises et à tous les acteurs : si on signe ce transfert, on capitule au profit des seuls investisseurs néerlandais qui sont déjà très présents dans la filière de la grande pêche française. Ce serait renoncer à renforcer notre souveraineté, affirme-t-il. Confier d’énormes quotas pour un seul navire : c’est une hérésie économique et une aberration écologique. »
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Interrogé au Sénat à ce sujet, le 5 novembre, Fabrice Loher assurait n’avoir signé aucun accord de transfert des droits de pêche de merlan bleu vers la Pologne. « Ces droits doivent rester sous pavillon national », assurait-il, interrogé par Le Monde. Cependant, il signalait dans le même temps qu’« il y a bien eu des échanges de quotas en début d’année et début septembre (merlan bleu contre cabillaud) ».
Dans un communiqué de presse publié mercredi 13 novembre, le ministère de la pêche dit avoir été saisi d’une nouvelle demande d’échange de quotas de pêche au merlan bleu au bénéfice de l’Annelies-Ilena. Le ministre fait part de « son intention de faire droit à ce type de demandes dès lors que les termes des échanges de quotas génèrent des retombées suffisantes pour la filière française ».
Manque de stock et chômage partiel
Aucun volume n’est avancé au sujet de ces échanges. Et, en France, le cabillaud est pêché par deux flottes en particulier : celle de la Compagnie des pêches Saint-Malo et celle d’Euronor, basée à Boulogne-sur-mer (Pas-de-Calais). Toutes deux ont un investisseur en commun : encore le groupe néerlandais Parlevliet & van der Plas.
Le flou sur le projet de transfert de quotas de merlan bleu vers la Pologne entretenu jusqu’à présent a laissé la Compagnie des pêches Saint-Malo en manque de stock à transformer. Cela a entraîné du chômage partiel au sein de cette entreprise qui emploie 300 personnes et une trentaine de marins. Cependant, à la lecture du Journal officiel, la décision a semble-t-il été récemment tranchée. Un arrêté daté du 6 novembre remplace celui du 2 février précisant la répartition initiale de quotas de pêche accordés à la France pour l’année 2024. Entre les deux, les volumes de prélèvement autorisé de merlan bleu sont passés de 53 858 tonnes à 31 261 tonnes, une différence d’un peu plus de 20 000 tonnes.
Selon l’association Bloom, l’attribution sèche de ce quota a privé les autres pêcheurs français de ce droit de capture, qu’ils auraient pu se répartir en tenant compte de critères sociaux et environnementaux, comme le prévoit la politique commune des pêches européenne.
« L’Etat français conforte un modèle destructeur pour l’environnement et pour les emplois dans ce secteur », déplore Laetitia Bisiaux, chargée de projet pour Bloom.
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Article mis à jour le 13 novembre à 16 h 30 : ajout d’extraits du communiqué de presse du ministère de la pêche.
« La plus grande machine à tuer » : en Bretagne, ils manifestent contre un chalutier géant

200 personnes se sont rassemblées à Saint-Malo, le 15 février, pour protester contre l’exploitation du plus grand chalutier pélagique du monde. Ce navire traîne une histoire sulfureuse, et cristallise les peurs des pêcheurs artisans.
Saint-Malo (Ille-et-Vilaine), reportage
Ils sont nombreux, en cette matinée du 15 février, sur le quai gris du port de Saint-Malo. 200 têtes, 400 pieds, autant de mains serrées les unes dans les autres, formant une chaîne humaine face à la mer. 200, et pourtant trop peu pour atteindre, comme prévu, la taille du filet de l’Annelies Ilena, le plus gros chalutier pélagique du monde, dans lequel la Compagnie des pêches de Saint-Malo vient d’investir 15 millions d’euros pour produire du surimi.
Un navire-usine si gros qu’il ne peut passer le chenal de la cité corsaire : 145 mètres de long, 24 de large, un chalut de 600 mètres. « L’équivalent de deux tours Eiffel ! » s’émeut Lætitia Bisiaux, chargée de projet au sein de Bloom, qui coorganise avec l’association Pleine mer cette mobilisation contre les chalutiers géants.
Sur la place bondée, une foule diverse a voulu exprimer son opposition à ce navire pharaonique : des militants bretons, brandissant dans le vent une pancarte « Ce rêve bleu, je n’y crois plus c’est désastreux » ; les eurodéputées vertes Caroline Roose et Marie Toussaint ; le député insoumis Matthias Tavel ; la secrétaire nationale adjointe d’EELV Claire Desmares… Même un député de la majorité, Jimmy Pahun, est venu pointer le bout de son nez, sous les huées de certains activistes.

En retrait des caméras, quelques cirés et pantalons salés, venus représenter la pêche artisanale. Le regard franc, la voix assurée, l’ancien marin pêcheur Charles Braine dénonce un projet « qui va dans le sens inverse de l’histoire ». « On reproduit les erreurs qu’on a faites dans les années 1980, c’est hallucinant », abonde Ken Kawahara, ingénieur halieutique et secrétaire de l’association des ligneurs de la pointe de Bretagne.
Plus sélective que le chalut, pourvoyeuse d’un grand nombre d’emplois, la petite pêche côtière a « montré ses vertus, insiste-t-il. Mais on la laisse mourir en silence. À la place, on favorise les chalutiers géants, qui ne sont pas un modèle d’avenir ».
Difficile, en effet, d’imaginer que l’Annelies Ilena puisse être compatible avec l’urgence écologique. En seulement vingt-quatre heures, ce chalutier-congélateur peut pêcher jusqu’à 400 tonnes de poissons. Dans sa cale, il peut en stocker 7 000. « J’ai fait le calcul : ce qu’il fait en une journée, il me faudrait soixante-dix ans pour le faire », soupire Nathan, 27 ans, à son compte depuis dix-huit mois sur un navire de 8 mètres. Le marin, « né avec une canne à pêche dans les mains », l’assure : « Trois semaines sur un chalutier comme ça, même pour 100 000 euros, je ne le ferais pas. Tu vis dans la merde, pour travailler un produit de merde, et enrichir des investisseurs qui font de la merde. Ce n’est pas de la pêche. »

« La plus grande machine à tuer »
Tout, dans ce navire-usine, transpire le gigantisme. Sa sulfureuse histoire incarne, à elle seule, bien des dérives du modèle industriel. Dans son livre consacré à la surpêche Le bout de la ligne [1], le journaliste britannique Charles Clover le décrit comme « la plus grande machine à tuer que le monde ait jamais connu ». « Voilà un bateau qui n’aurait jamais dû être construit », affirme le biologiste marin et professeur à l’université d’Exeter Callum Roberts dans son ouvrage L’Histoire contre-nature de la mer [2].
Inauguré au début des années 2000 par un entrepreneur irlandais, Kevin McHugh, l’Annelies Ilena s’est d’abord fait connaître sous le nom d’Atlantic Dawn (L’Aube de l’Atlantique). Sa taille démentielle aurait normalement dû l’empêcher d’obtenir un permis de pêche dans les eaux européennes. Son propriétaire a réussi à contourner ce problème en l’enregistrant en tant que navire marchand, retrace Charles Clover dans son livre.
Lorsque la Commission européenne a tenté, en 2001, de le poursuivre pour ce contournement du droit communautaire, le chef du gouvernement irlandais s’est interposé, laissant entendre que la faillite du navire-usine pourrait provoquer de graves troubles à la frontière nord-irlandaise. C’est seulement grâce à cette intervention que le chalutier-congélateur a pu être enregistré en tant que navire de pêche au sein de l’Union, raconte le journaliste.

À la faveur d’un accord de pêche conclu avec la Mauritanie en 2002, le chalutier-congélateur a ensuite opéré pendant plusieurs années dans les eaux ouest-africaines. Il y a hérité du surnom de « Navire de l’enfer ». « Avant, il y avait beaucoup de poissons, témoignait en 2006 un pêcheur mauritanien interrogé par Al Jazeera. Maintenant, il n’y a quasiment plus rien. »
Dans son livre, le biologiste Callum Roberts raconte que le « siphonnage » des populations de poissons par les navires-usines européens a forcé les pêcheurs mauritaniens à se tourner vers le commerce de la viande de brousse. L’explosion de cette pratique, note-t-il, a entraîné un effondrement de la biodiversité dans les forêts, ainsi qu’une augmentation de l’exposition des habitants aux zoonoses, dont la maladie à virus Ebola.

Le bateau a été racheté en 2007 par le géant néerlandais de la pêche industrielle, Parlevliet & van der Plas, et rebaptisé Annelies Ilena. Ce changement de propriétaire ne l’a pas assagi. En 2015, son capitaine a été condamné à une amende de 105 000 euros pour avoir « écrémé » « de manière systémique » du poisson, relate le Irish Times. Cette pratique illégale consiste à trier le poisson après l’avoir pêché, et à rejeter par-dessus bord — morts — les individus les moins rentables, ce qui permet de garder de la place en cale pour des espèces de plus grande valeur marchande.
Le navire s’adonnait, encore récemment, à des pratiques douteuses sur le plan environnemental. Selon les données de la plateforme Global Fishing Watch consultées par Reporterre, entre le 15 et le 28 novembre dernier, l’Annelies Ilena a pêché pendant près de 205 heures dans des aires marines supposément protégées au nord de l’Écosse. Quoique souvent légale, la pêche industrielle dans les aires marines protégées réduit l’efficacité de ces zones à zéro, déplorent les scientifiques.
Pour du surimi saveur « crabe »
L’exploitation de l’Annelies Ilena par la Compagnie des pêches de Saint-Malo ne devrait a priori pas rendre le navire plus écolo. Choisi pour remplacer le Joseph Roty II, qui mesurait déjà 90 mètres de long, il pêchera des merlans bleus au large de l’Irlande ; ces derniers seront broyés, conditionnés et congelés à bord, avant d’être débarqués au port d’Ijmuiden, aux Pays-Bas, puis transportés en camion jusqu’à l’usine de la Compagnie des pêches de Saint-Malo, à 800 kilomètres de là. Ils y finiront en bâtonnets de surimi saveur « crabe », à grand renfort d’arômes et de colorants.
« C’est une aberration, souffle en roulant une cigarette Fram un pêcheur artisan de 32 ans. On ne peut pas laisser tourner un truc comme ça. » Contactée à de multiples reprises, la Compagnie des pêches de Saint-Malo n’a pas répondu à nos demandes d’entretien.

Dans son regard, comme dans celui de ses amis marins, point une légère désillusion. L’arrivée de l’Annelies Ilena rappelle à beaucoup l’inauguration récente, à Concarneau, du Scombrus, un chalutier-congélateur de 80 mètres. « Encore un de plus, soupire Gwen Pennarun, le président de l’association des Ligneurs de la pointe de Bretagne. Toute la ressource est aux mains de quelques personnes, qui captent tous les quotas avec la complicité de l’État et des comités qui sont censés nous défendre. »

Un grand flou demeure sur la manière dont l’Annelies Ilena pourra obtenir les quotas de merlan bleu auquel il aspire. La Compagnie des pêches de Saint-Malo devra les demander au From Nord, l’organisation de producteurs en charge de répartir l’intégralité des quotas français de cette espèce parmi ses adhérents. L’opération « ne devrait pas poser de grandes difficultés », estime Bloom ; le président du From Nord, Florian Soisson, étant également directeur général de la Compagnie des pêches de Saint-Malo.
« Il est encore temps d’annuler le transfert », espère la fondatrice de Bloom, Claire Nouvian. Associations écologistes et pêcheurs artisans appellent à revoir entièrement le système d’attribution de ces quotas. Ces derniers, pensent-ils, devraient être distribués en fonction de critères sociaux et environnementaux. À ce jeu-là, l’Annelies Ilena pourrait bien arriver dernier.