15 août 2024 | Par Elisa Perrigueur https://www.marianne.net/societe/cetait-leffervescence-et-la-tout-est-mort-apres-les-jo-le-village-olympique-divise-a-saint-ouen?utm_source=nl_quotidienne&utm_medium=email&utm_campaign=20240815&xtor=EPR-1&_ope=eyJndWlkIjoiOGFhNDgzMzIwMWE0MDhlOGE1ZDc3NmFjMGI4NDRiYmMifQ%3D%3D
Les 365 000 km² de cette mer intérieure comptent parmi les eaux les plus polluées au monde. Quarante milletonnes d’armes chimiques gisent dans ses profondeurs. Or la vie est déjà en danger. Les stocks de poissons se sont effondrés ces dernières décennies. Comment sauver la Baltique ?
Stockholm, Gotland (Suède).– 26 septembre 2022. Les eaux saumâtres de la mer Baltique tremblent. Des explosions retentissent dans les profondeurs du vaste bassin de Bornholm, du nom de l’île danoise à quelques kilomètres de là. Elles visent les deux gazoducs Nord Stream reliant l’Allemagne à la Russie.
En six jours, plus de 115 000 tonnes de gaz s’échappent de tubes endommagés. Les phoques, les marsouins communs, les poissons qui nageaient dans un rayon de quatre kilomètres sont probablement morts, selon des scientifiques. Pour eux, l’effet a été assourdissant sur 50 kilomètres. Les sédiments qui recouvraient les fonds marins, fins comme de la poussière, ont été dispersés sur plusieurs mètres.
C’est un drame pour cette mer intérieure, connectée à l’Atlantique par la seule mer du Nord, et dont le renouvellement des eaux peut prendre jusqu’à trente ans. Car un autre danger invisible plane. Des agents toxiques chimiques pourraient avoir été éparpillés, avancent prudemment des experts.
Le gazoduc Nord Stream 2 tel qu’il est vu depuis un F-16 de la Défense danoise au large de l’île baltique danoise de Bornholm, au sud de Dueodde. Les deux gazoducs Nord Stream reliant la Russie et l’Europe ont été touchés par des fuites inexpliquées, ont annoncé le 27 septembre 2022 les autorités scandinaves, évoquant des soupçons de sabotage. © Polycopié Danish defence via AFP
Le sabotage des gazoducs avec du TNT, dont l’origine reste inconnue à ce jour, a en effet eulieu à une vingtaine de kilomètres d’une décharge d’armes sous-marine datant de la Seconde Guerre mondiale. Environ 32 000 tonnes d’armes chimiques, dont des munitions contenant des agents toxiques comme le gaz moutarde, ont été déversées à 137 mètres de profondeur dans le bassin de Bornholm en 1945, 1947 et 1948.
Au total, au moins 40 000 tonnes d’armes chimiques (obus d’artillerie, mines, munitions diverses…) jonchent les fonds de la Baltique. Au moins 15 000 tonnes d’armes contiennent des produits toxiques tels que l’ypérite (gaz moutarde), le tabun (un agent neurotoxique) ou encore le phosgène (un gaz suffocant).
Dangereux vestiges
Ces déchets sont des armes de la Seconde Guerre mondiale, dont une grande partie de l’arsenal allemand non utilisé. Ils sont devenus des vestiges empoisonnés pour la Baltique.
Il faut remonter à la conférence de Postdam, en 1945, pour saisir leur étrange itinéraire. États-Unis, Royaume-Uni et URSS y décident la démilitarisation de l’Allemagne. Ces trois pays viennent alors de saisir 300 000 tonnes d’armes chimiques allemandes. L’accord de Potsdam conduit à l’élimination de quantités massives de ces déchets capturés et aussi d’armes chimiques et conventionnelles vieillissantes et obsolètes des pays alliés.
L’idée de décharges sous-marines pour en « neutraliser » une partie, évitant leur réutilisation par des mouvements post-nazis, semble alors une solution peu coûteuse et efficace.
Des munitions immergées dans la mer Baltique. © Peinture aquarelle Élisa Perrigueur
La question sensible de l’élimination de munitions chimiques s’était déjà posée après la Première Guerre mondiale, tant les gaz toxiques avaient semé la terreur dans les tranchées (leur interdiction pendant les guerres entrera en vigueur en 1925, avec le protocole de Genève). En 1920, les fonds de la Manche, au large de la France, étaient déjà devenus des décharges d’armes chimiques. Celles-ci ne sont toujours pas précisément répertoriées : Paris oppose jusqu’icile secret-défense à toute question relative au déversement de munitions en mer.
Vingt-cinq ans plus tard, les Alliés se répartissent les zones de décharge. « Les États-Unis ont noyé des armes dans le golfe de Gascogne, dans l’Atlantique. D’autres stocks ont été abandonnés dans les zones restreintes de Skagerrak et de Heligoland, dans la mer du Nord, par les Britanniques », souligne Jacek Beldowski, chercheur en biochimie marine à l’Académie polonaise des sciences.
Si la pratique a officiellement cessé dans les années 1970, certains États auraient pu continuer de se débarrasser de leurs armes en toute clandestinité.
La Baltique, surtout, devient un immense dépotoir. Les Alliés britanniques et russes déversent la majeure partie des armes chimiques dans les bassins de Bornholm et de Gotland, à 250 mètres de profondeur, près de l’île suédoise éponyme.
Dans certains cas, les armes sont stockées dans des barges ou navires directement coulés. Dans d’autres, les munitions toxiques sont placées dans des caisses en bois ou conteneurs de stockage, précise la Commission pour la protection de l’environnement marin de la Baltique (également connue sous le nom de Commission de Helsinki ou Helcom), à l’initiative en 2013 d’un rapport détaillé concernant cet arsenal immergé, et de nombreuses études sur la question. Leur nombre réel reste inconnu, précise la commission.
Les décharges d’armes dans la Baltique sont majoritairement situées dans le bassin de Bornholm (en rouge, à gauche), près de l’île danoise éponyme, ou dans le bassin de Gotland (en rouge à droite), près de l’île suédoise éponyme. © Helcom
Certains navires ne sont pas allés au bout de leur mission, pressés de se débarrasser au plus vite de leur cargaison. Des caisses de munitions semblent aussi avoir dérivé au fil du temps. Enfin, si la pratique des décharges d’armes a officiellement cessé dans les années 1970, certains États auraient pu continuer de s’en débarrasser en toute clandestinité. Certaines décharges sont donc « plus vastes » que celles répertoriées sur les cartes, selon l’Helcom.
En 2009, un reportage suédois révélait que Moscou aurait aussi immergé clandestinement des armes chimiques dans la Baltique entre 1989 et 1992, une information jamais confirmée.
Corrosion et explosions
Aujourd’hui, ces armes invisibles se rappellent régulièrement à la mémoire des neufs pays qui bordent la Baltique (Danemark, Suède, Finlande, Russie, Estonie, Lettonie, Lituanie, Pologne, Allemagne) et des 85 millions d’habitant·es qui entourent cette mer intérieure. « La plupart des munitions chimiques ont passé environ quatre-vingts ans en mer. Les boîtiers métalliques se corrodent et pourraient commencer à libérer de plus en plus de contenus dans l’environnement », alerte Markus Helavuori, expert à l’Helcom.
Leurs rejets chimiques pourraient contaminer la faune et la flore, à des degrés encore inconnus. « Les mines, tout comme les obus, peuvent exploser si elles sont touchées par diverses opérations, une ancre, un navire, ou attrapées par des engins de pêche », ajoute Markus Helavuori. En outre, le développement de l’économie bleue, par exemple avec les éoliennes, entraîne une hausse des travaux dans la Baltique, « ce qui signifie que les rencontres avec ces munitions pourraient également augmenter », ajoute l’expert.
Vue de la mer Baltique en mai 2024. © Photo Elisa Perrigueur / Mediapart
Cette pollution alerte aussi sur les dangers des conflits actuels pour les eaux. En mer Noire, en bordure de l’Ukraine et de la Russie, les mines disposées par les belligérants inquiètent déjà les pays alentour. Mais neutraliser ces armes chimiques relève d’un travail méticuleux et complexe. Des missions de déminage ont été organisées sous l’égide de l’Otan en vue de faire exploser ces munitions, sans régler le problème environnemental.
Ces dernières années, la Commission européenne s’est saisie de cette « menace grave », selon le commissaire européen à l’environnement, aux océans et à la pêche, Virginijus Sinkevičius. « Nous finançons plusieurs projets à hauteur de 16 millions d’euros, comme la cartographie des sites les plus contaminés ou le lancement prochain d’un appel pour un projet pilote pour le développement des technologies en vue d’éliminer ces munitions. Nous promouvons aussi la collaboration entre États. » Il faut maintenant faire sans la Russie, en raison du conflit ukrainien.
Alerte sur le cabillaud
À Gotland, île suédoise de 61 000 habitant·es située en plein cœur de la Baltique, Thorgrim Christianson, un pêcheur amateur de 41 ans, connaît bien la décharge du bassin de Gotland, à 80 kilomètres au large. Deux mille à cinq mille tonnes de munitions chimiques gisent dans ces fonds. « Mais nous n’avons pas de raisons de nous y rendre, car nous ne pouvons plus y pêcher, résume ce Suédois, devenu entrepreneur dans le BTP. Nous ne connaissons pas les effets directs de ces armes sur l’environnement, mais nous savons que la Baltique est trop polluée. Les poissons vont mal. Les cabillauds, surtout, sont plus petits qu’il y a quelques décennies. » L’évolution de ce poisson prisé illustre la situation alarmante de la Baltique.
Il existe deux stocks de cabillauds dans cette mer intérieure : l’occidental, près de Bornholm, et l’oriental, gravement menacé, où pêchait Thorgrim Christianson à son jeune âge. Peu à peu, les cabillauds ont disparu. À tel point que le total admissible de capture (ou quota de pêche) a été progressivement diminué par l’UE en Baltique orientale, avant d’être réduit à zéro en 2019.
À Gotland, les bateaux restent à quai. Les poissons vantés dans les restaurants touristiques sont souvent importés de fermes d’élevage situées en Norvège. « Dans les années 1980, les pêcheurs attrapaient jusqu’à 300 000 tonnes de cabillaud par an, mais les stocks n’ont cessé de s’effondrer. Malheureusement, ils ne s’améliorent pas vraiment depuis l’interdiction de la pêche », regrette Johanna Fröjd, de Baltic Waters, une fondation pour la préservation de cette mer, qui dispose d’une antenne dans le nord de Gotland.
Johanna Fröjd, de l’organisation Baltic Waters, dans le nord de l’île de Gotland, mai 2024. © Photomontage Mediapart avec Elisa Perrigueur
« Pour se reproduire, les cabillauds ont besoin d’oxygène, de basses températures et d’eau salée. Or ces trois conditions sont difficilement réunies, surtout dans la partie orientale de la Baltique, alors les stocks baissent », explique cette scientifique.
Les rejets excessifs d’engrais et de polluants par les agriculteurs dans le passé ont conduit à l’eutrophisation des eaux, un excès de nutriments entraînant la prolifération d’algues et de plantes qui raréfient l’oxygène. La hausse des températures due au réchauffement climatique – jusqu’à 5 °C en surface en 2021 – n’améliore pas les conditions de reproduction. Enfin, les eaux de la Baltique sont réputées pour leur faible salinité, étant renouvelées davantage par les cours d’eau douce et des rivières que par les eaux salées de la mer du Nord.
En vingt ans, la taille moyenne des cabillauds, en manque de nourriture, est passée de 45 centimètres à moins de 30 centimètres. Ils se nourrissaient de sprat et de harengs, eux-mêmesaffectés par la surpêche et la dégradation des écosystèmes.
Dans leur laboratoire de Gotland, des chercheurs de Baltic Waters ont recréé des conditions idéales de survie pour les cabillauds. Depuis deux ans, leur espoir est de repeupler au maximum la mer de cette espèce. Dans d’immenses cuves, ces poissons peureux tournoient pour se reproduire. Les experts récoltent les œufs, qui deviennent des larves. Toutes jeunes, elles sont ensuite relâchées dans trois zones spécifiques de la mer Baltique.
Deux millions de larves l’ont été il y a un an, une expérience unique. Les expert·es sont maintenant dans l’attente du résultat de l’étude. Mais un succès ne devrait pas suffire. Si les cabillauds restent affamés, à quoi bon ? Konrad Stralka, directeur de Baltic Waters, insiste : « Le moyen le plus rapide d’aider le cabillaud serait de réduire la pêche au sprat et au hareng. C’est aussi la seule mesure que nous, les humains, pouvons contrôler à court terme. »