Européennes 2024 : les revirements de programme du Rassemblement national en dix ans
Depuis 2014, le parti d’extrême droite a opéré un grand toilettage de son image et ses propositions, notamment sur les institutions européennes ou la politique agricole commune, mais il défend toujours une vision souverainiste et en retrait sur l’écologie.

De « Non à Bruxelles, oui à la France », en 2014, à « La France revient, l’Europe revit », en 2024 : le changement des slogans du Rassemblement national (RN) pour les élections européennes n’est qu’une des manifestations de la mue du parti conduite par Marine Le Pen puis Jordan Bardella, passé en dix ans d’un discours antisystème incendiaire à un positionnement plus policé, au moins en apparence.
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Cette mutation s’est accompagnée d’un changement de nom – le Front national (FN), devenu en 2018 le Rassemblement national –, de figures de proue (avec le départ de Jean-Marie Le Pen, Marion Maréchal ou encore Florian Philippot) et de stratégie de communication : les pamphlets de 2014 ont été remplacés par des programmes plus ou moins détaillés en 2019 et 2024.
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Mais qu’en est-il du projet ? Les programmes des trois dernières élections européennes dessinent une évolution ambiguë. Certains fondamentaux demeurent inchangés, comme un protectionnisme économique et agricole saillant, une hostilité constante à tous les traités de libre-échange et des fondamentaux persistants sur les questions migratoire et des frontières.
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Mais, dans le même temps, les renoncements ou revirements ont été nombreux, que ce soit sur la sortie de l’Europe et le retour au franc, l’abandon de la politique agricole commune ou l’alignement stratégique sur la Russie. Le parti s’est même découvert une vocation pronucléaire, ainsi qu’un nouveau discours environnemental – en trompe-l’œil.
D’une sortie de l’Union européenne à une Europe minimale
Au cours des dix dernières années, le virage le plus net du RN a consisté à abandonner le projet de sortie de l’Union européenne et de retour au franc pour lui préférer un projet d’Europe à la carte, aux contours assez vagues.
En 2014, un an après avoir demandé au président, François Hollande, d’organiser un référendum sur la sortie de l’Union européenne, Marine Le Pen fait campagne avec comme slogan : « Non à Bruxelles, oui à la France ». La profession de foi des candidats frontistes, comme le numéro deux du parti, Florian Philippot, tête de liste dans la circonscription de l’Est, proclame que « l’Union européenne détruit, la nation protège ». Le programme du FN présente l’euro comme une prison dont il faut sortir en « rétablissant la monnaie nationale ainsi que les prérogatives de la Banque de France ». L’objectif affiché est de « rendre à la France sa souveraineté législative ».

En 2019 – le Brexit et ses affres sont passés par là –, il n’est plus question de la sortie de l’UE ou de l’euro. Le RN publie un manifeste en faveur de l’instauration d’une « alliance européenne des nations », dans laquelle l’intégration européenne est remplacée par un système de « coopération » entre Etats en fonction des opportunités. Le programme du parti fixe comme objectifs la « révision des traités » et la suppression de la Commission européenne.
Jordan Bardella, déjà tête de liste du parti en 2019, explique alors dans Le Parisien: « Cette espèce de big bang institutionnel sur l’euro et sur l’UE on le proposait dans une période où l’on était relativement isolé sur la scène européenne. Aujourd’hui, l’arrivée au pouvoir de nos alliés souverainistes en Europe a fait bouger les choses. Nous irons avec eux devant les instances de la Commission pour récupérer les quatre leviers de souveraineté qui nous apparaissent essentiels : la maîtrise de nos frontières, de notre budget, de notre économie et notre souveraineté législative. »
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En 2024, le programme du RN propose une nouvelle version de ce projet d’Europe minimale. Il est question de « baisser la contribution de la France au budget de l’Union européenne et refuser tout impôt prélevé par l’UE » et de « redonner aux Etats le pouvoir exclusif de proposer de nouvelles normes (initiative législative) au sein du Conseil ». La suppression de la Commission européenne n’est plus à l’ordre du jour : le parti propose désormais une transformation en « un secrétariat général du Conseil sans pouvoir décisionnaire ni initiative législative ».
Du retour des frontières à la double frontière
Ce projet d’Europe du RN se décline aussi en matière d’immigration. Alors que le programme de 2014 insiste sur la sortie de l’espace Schengen et le rétablissement des frontières nationales, « seules à même de restreindre rapidement le ravitaillement en drogues des dealeurs sur notre territoire ainsi que l’emprise sans cesse plus dévastatrice de la délinquance nomade étrangère », la version 2024 propose la notion floue de « double frontière » pour conjuguer la protection des frontières nationales et européennes.
L’agence européenne de garde-côtes et garde-frontières, Frontex, qui était rarement évoquée lors des campagnes du parti en 2014 et 2019, est désormais attendue pour « refouler systématiquement les migrants aux portes de l’UE », tandis qu’au niveau national, il s’agira de « limiter la libre-circulation dans l’espace Schengen aux seuls ressortissants européens ». Ces propositions sont soutenues par l’ancien directeur de Frontex Fabrice Leggeri, qui a rejoint le RN et figure en troisième position sur la liste. Ce dernier avait dû démissionner de l’agence en 2022 après avoir été accusé de complaisance vis-à-vis de refoulements illégaux de demandeurs d’asile, et est visé par une plainte pour complicité de crime contre l’humanité.
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De la « politique agricole française » à une PAC aménagée
Dès 2014, le RN propose de renationaliser la politique agricole commune (PAC), d’augmenter le budget des aides, d’interdire ou de taxer les produits ne respectant pas les normes françaises ou pratiquant le dumping social, ou encore de soutenir le prix des denrées agricoles. Il ne s’écartera jamais de ces grandes lignes. En 2019, pour sa première campagne européenne, Jordan Bardella appelle même à « arrêter la PAC », pour la remplacer par une « grande politique agricole française ».
Fidèle à sa ligne protectionniste, le RN convoque encore en 2024 la défense de « l’exception agriculturelle française ». Néanmoins, il n’exige plus la sortie de la PAC, mais se contente de réclamer que celle-ci puisse s’assortir d’aides nationales. C’est d’ailleurs parce que cette revendication a été prise en compte par la réforme de la PAC amorcée en 2019 que la délégation emmenée par Jordan Bardella a voté en sa faveur au Parlement européen.
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C’est également au nom de la protection de l’agriculture française que le parti s’oppose à l’adhésion de l’Ukraine à l’UE. Enfin, pour garantir une « rémunération digne » aux agriculteurs et aux pêcheurs, la liste conduite par Jordan Bardella propose de remettre en cause la stratégie européenne, dite « de la ferme à la fourchette », un ensemble de circulaires environnementales imposant certaines normes. Dans la lignée de ses critiques d’antan contre les « eurocrates », il recommande aujourd’hui à fleurets mouchetés une « pause réglementaire », mais sans sortir de l’UE ni de la PAC.
Russie : de l’admiration à l’appel au réarmement
Le parti entretient de longue date des relations privilégiées avec le Kremlin. Depuis 2011, Marine Le Pen souhaite engager avec la Russie une « alliance stratégique poussée, fondée sur un partenariat militaire et énergétique approfondi »et la sortie du commandement intégré de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord. Cette même année, la candidate frontiste confie son admiration pour Vladimir Poutine.
Son mouvement soutient la Russie lors de l’invasion de la Crimée. En mars 2014, Jean-Marie Le Pen, alors eurodéputé et président d’honneur du FN, applaudit le « sans-faute » de Vladimir Poutine, tandis qu’Aymeric Chauprade, conseiller international prorusse de Marine Le Pen, se déplace comme observateur lors du référendum sur le rattachement de la Crimée à la Fédération de Russie. Elu lors des élections européennes de 2014, il est même nommé chef de la délégation du FN au Parlement européen – avant d’être écarté en 2015.
Le programme de 2019, plus tempéré dans sa formulation, prône des « relations équilibrées avec la Russie comme avec les Etats-Unis ». Dans un « manifeste pour une Europe des nations », le RN considère que « la logique des coopérations peut offrir l’occasion d’un rapprochement avec la Russie, élément critique de la sécurité et de la stabilité de l’Europe ». Le parti appelle aussi à lever les sanctions qui visent depuis 2014le Kremlin.
Conséquence de l’invasion de l’Ukraine, le programme de 2024 acte pour la première fois que « la Russie viole le droit international ». Jordan Bardella admet désormais une « naïveté collective » face à Vladimir Poutine, même si, dans les faits, les votes des eurodéputés RN sont restés favorables au Kremlin, que ce soit sur la question des importations de gaz ou des sanctions européennes. Le parti s’oppose aussi à l’envoi de troupes en Ukraine, évoqué par Emmanuel Macron, par crainte d’une « escalade ». Le RN milite plutôt pour un réarmement autonome des pays européens et, sur le modèle de son Europe à la carte, propose des « coopérations militaires entre Etats, librement consenties ». Il s’oppose à une diplomatie et à une défense européennes communes, ainsi qu’à tout partage de l’arme nucléaire.
Du nucléaire « extrêmement dangereux » à l’apologie de l’atome
La question énergétique a longtemps été absente des programmes européens du parti d’extrême droite : elle n’est abordée ni en 2014 ni en 2019, et est rarement évoquée par ses chefs de file. En 2011, après l’accident de la centrale nucléaire de Fukushima, au Japon, Marine Le Pen dénonçait sans ambiguïté sur France Inter une énergie « extrêmement dangereuse »et, dans l’attente d’une « énergie de substitution », militait pour une sortie « progressive », qui serait « positive ».
En 2024, dans un revirement notable, le RN défend le tout-nucléaire. Lors des débats au Parlement européen, Jordan Bardella a ainsi appelé à « en finir avec la persécution irrationnelle » de celui-ci, et à « s’appuyer sur l’atome », en convoquant les figures des présidents de Gaulle et Pompidou. Dans son programme, le RN assure même vouloir « refaire de la France un paradis énergétique », en investissant dans le nucléaire de nouvelle génération, l’hydrogène et la géothermie, et en s’opposant aux éoliennes ainsi qu’aux directives européennes prônant le développement des énergies renouvelables.
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Ecologie et préférence nationale
En 2014, l’écologie est quasi absente du programme frontiste, si ce n’est pour critiquer le coût environnemental des importations américaines.
En 2019, le parti de Marine Le Pen oppose pour la première fois le « localisme » des circuits courts détaxés aux importations étrangères surtaxées : une manière de faire entrer l’écologie sur le terrain de la préférence nationale, pilier du programme frontiste. Le RN s’oppose également aux traités exposant la France à la concurrence de pays ne respectant pas, entre autres, les normes environnementales françaises. Paradoxalement, lors de la mandature 2019-2024, les eurodéputés RN ne soutiennent pas la taxe carbone aux frontières, mécanisme permettant de taxer les pays exportateurs de matières premières dont les normes sont moins strictes, au motif qu’elle est mal ciblée.
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En 2024, la question de l’environnement devient soudain omniprésente dans le programme du RN. Elle apparaît ainsi une vingtaine de fois, mais surtout sous un jour négatif. Quand la liste de Jordan Bardella s’inquiète de ces questions, c’est pour dénoncer, une fois encore, les traités de libre-échange.
Hostile au pacte vert européen, dont les eurodéputés ont rejeté la quasi-totalité des textes, le RN dénonce « l’écologie punitive » de l’Europe et s’engage à « défendre les automobilistes », en abrogeant l’interdiction à la vente des voitures neuves à moteur thermique en 2035.