Patrick Artus : « Malgré le triomphalisme affiché sur les maigres résultats obtenus, réindustrialiser la France ne sera pas facile »
Chronique
Patrick ArtusLe Cercle des Economistes, économiste à Natixis
L’économiste liste, dans sa chronique, les six handicaps que le gouvernement devra rattraper pour atteindre l’objectif d’industrialisation qu’il s’est fixé.
Publié le 16 décembre 2023 à 05h00 https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/12/16/patrick-artus-malgre-le-triomphalisme-affiche-sur-les-maigres-resultats-obtenus-reindustrialiser-la-france-ne-sera-pas-facile_6206118_3232.html
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Le gouvernement français s’est fixé pour objectif de réindustrialiser la France, à partir d’une situation où l’industrie manufacturière ne représente plus dans l’Hexagone que 10 % de la valeur ajoutée et 9 % de l’emploi total. La loi du 24 octobre sur l’industrie verte prône la création d’une industrie pour la transition énergétique (batteries électriques, pompes à chaleur, électrolyseurs pour la production d’hydrogène vert, capture et stockage de carbone…), avec pour but la décarbonation de l’industrie française.
Cette loi réduit les délais pour réaliser des implantations industrielles et la dépollution de sites industriels, crée un crédit d’impôts pour les investissements dans les industries vertes, réoriente la commande publique vers les entreprises vertueuses du point de vue de l’environnement et développe la formation d’ingénieurs et de techniciens. Malheureusement, il faut craindre que la réindustrialisation de la France reste limitée, tant sont nombreux les facteurs qui la pénalisent.
Certes, l’emploi industriel a progressé de 62 000 salariés depuis 2017, mais il s’agit d’abord de la conséquence du recul de la productivité de l’industrie, et non d’un redressement de l’activité de l’industrie : la valeur ajoutée de l’industrie manufacturière est aujourd’hui de près de 10 % inférieure à son niveau du milieu de 2019, et au même niveau qu’en 2006. Le déficit de la balance commerciale pour les produits manufacturiers atteint presque 100 milliards d’euros en 2022, et se dégrade continuellement ; la dernière année où elle était équilibrée remonte à 2006.
Coût de rattrapage
Le premier obstacle à une véritable réindustrialisation de la France est le niveau élevé des coûts de production. Par exemple, relocaliser des productions industrielles depuis la Chine revient à doubler le prix de production ; le prix du gaz naturel est quatre fois plus élevé en France qu’aux Etats-Unis. Le coût horaire du travail est 18 % plus élevé en France que la moyenne de l’Union européenne, 11 % plus élevé qu’au Royaume-Uni, trois fois plus élevé qu’en Pologne, en Slovaquie ou en Hongrie, cinq fois plus élevé qu’en Roumanie. Relocaliser ou développer l’industrie dans un pays où les coûts de production sont élevés est évidemment difficile.
Lire aussi : En retard sur certains dépôts de brevets, la France décroche dans l’innovation technologique mondiale
Le deuxième obstacle est que la France ne dispose pas de ressources en matières premières industrielles (terres rares, cuivre, nickel, fer…). Cela génère un désavantage par rapport aux pays qui en disposent (Chine, Brésil, Russie, Canada, Inde, Indonésie…), et une dépendance en cas de conflit autour de l’accaparement des réserves de matières premières.
Le troisième obstacle est la faiblesse des industries nécessaires à la transition énergétique ou à la décarbonation de l’industrie. La production d’éoliennes est dominée par le Danemark, la Chine, l’Espagne, l’Allemagne et les Etats-Unis ; la production de batteries électriques est réalisée essentiellement en Chine, Corée du Sud et Japon ; la production de panneaux solaires est dominée par la Chine, Taïwan, le Japon et l’Allemagne ; celle de semi-conducteurs par le Japon, Taïwan et les Etats-Unis.
La France ne figure nulle part parmi les grands producteurs de ces équipements nécessaires à la transition énergétique. Le coût du rattrapage serait énorme, toutes ces industries ayant des rendements d’échelle croissants ; de plus, dans cette situation, la transition énergétique ne générera pas de revenus supplémentaires en France même, puisque le coût des importations d’énergies fossiles sera simplement remplacé par le coût d’importation de ces matériels.
Effort de formation
Le quatrième obstacle est la faiblesse de la croissance potentielle de l’économie française. Avec un niveau de productivité du travail 6 % plus bas qu’en 2018, avec le recul de 0,2 % par an de la population en âge de travailler, et malgré la hausse du taux d’emploi, la croissance potentielle (de long terme) est probablement légèrement inférieure à 1 % par an. L’incitation à localiser des productions industrielles dans un pays au potentiel de croissance aussi faible est naturellement réduite. Les industriels s’implanteront de préférence dans les marchés en croissance plus rapide : Inde, Etats-Unis, pays d’Asie du Sud-Est. De plus, il est démontré que le vieillissement démographique conduit à un affaiblissement des gains de productivité.
La cinquième difficulté est l’absence de marge de manœuvre budgétaire. Le crédit d’impôt « industries vertes » devrait, d’après le gouvernement, générer 23 milliards d’euros d’investissements supplémentaires d’ici à 2030. Mais aux Etats-Unis, l’Inflation Reduction Act (soutien des investissements liés à la transition énergétique) et le Chips Act (soutien des investissements en semi-conducteurs) représentent une dépense publique de 440 milliards de dollars, et probablement nettement davantage, le montant des dépenses n’étant qu’indicatif aux Etats-Unis.
Lire aussi l’enquête : Le grand décrochage de la productivité en France
Ramenées à la taille de l’économie, les dépenses publiques soutenant l’investissement aux Etats-Unis sont trois fois supérieures à celles de la France… Une différence qui s’explique d’une part par le conservatisme budgétaire européen, d’autre part par le fait que le dollar, monnaie internationale de réserve, et l’économie américaine attirent les investissements du monde entier aux Etats-Unis.
Enfin, sixième et dernier obstacle, la faiblesse des compétences de la population active, nettement démontrée par toutes les enquêtes. France Stratégie, dans son rapport sur « Les métiers en 2030 », fait par exemple état d’un déficit de 20 % en ingénieurs et techniciens disponibles en 2030. Réindustrialiser nécessitera donc un effort considérable de formation initiale et permanente. Malgré la volonté du gouvernement et le triomphalisme affiché sur les maigres résultats obtenus, réindustrialiser la France ne sera pas facile…
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Patrick Artus(Le Cercle des Economistes, économiste à Natixis)
Réindustrialisation : la France au milieu du gué
Éditorial
Le Monde
Après plusieurs d’années d’efforts financiers, réglementaires, fiscaux, le pays crée désormais plus d’usines et d’emplois industriels qu’elle n’en détruit. S’il est essentiel, le chantier reste titanesque pour compenser les reculs enregistrés depuis quarante ans.
Publié le 27 novembre 2023 à 11h00 Temps de Lecture 2 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/11/27/reindustrialisation-la-france-au-milieu-du-gue_6202574_3232.html
Chant du cygne ou bien reconquête méthodique ? Les progrès enregistrés ces dernières années pour réindustrialiser la France ne permettent pas encore de trancher la question. Alors que débute, lundi 27 novembre, la douzième édition de la Semaine de l’industrie, le secteur reste en convalescence. Les germes du renouveau ne parviennent pas encore à effacer les stigmates de décennies de délitement de tout un écosystème de donneurs d’ordre et de sous-traitants.
Lire aussi : En France, une réindustrialisation encore fragile, malgré une politique volontariste*
A force d’être martelés, les messages ont fini par passer. Le pouvoir politique s’est emparé du sujet, l’image du secteur se dépoussière progressivement, les mirages d’une économie entièrement tournée vers les services se sont enfin dissipés. Délocaliser, restructurer, abandonner des filières entières de fabrication s’est fait relativement rapidement. Reconquérir le terrain perdu demandera beaucoup de patience, d’obstination et de constance dans les politiques publiques.
Après plusieurs d’années d’efforts financiers, réglementaires, fiscaux, le renversement de tendance s’est amorcé. La France crée désormais plus d’usines et d’emplois industriels qu’elle n’en détruit, c’est un début encourageant. Mais le pays reste au milieu du gué. Les annonces spectaculaires, comme celle du laboratoire danois Novo Nordisk, qui vient d’investir plus de 2 milliards d’euros à Chartres (Eure-et-Loir), ou les projets de méga-usines de batteries pour voitures électriques lancés ces derniers mois, ne peuvent suffire à compenser les reculs enregistrés depuis quarante ans. Le déficit de la balance commerciale est là chaque année pour rappeler l’ampleur de la tâche.
Une page blanche qui reste à écrire
Vouloir reconstituer à l’identique notre potentiel industriel est illusoire. D’abord, la transition écologique impose une transformation radicale des modes de production. Ensuite, du fait de la robotisation et de la numérisation des fabrications, la réindustrialisation sera moins riche en emplois. Par ailleurs, le périmètre du terrain de jeu a changé : la réindustrialisation française ne trouvera sa cohérence qu’à l’échelle européenne. Enfin, la plupart des usines parties à l’autre bout du monde ne reviendront pas, et beaucoup de savoir-faire perdus le sont pour toujours. La réindustrialisation est, pour l’essentiel, une page blanche qui reste à écrire, pas une quête nostalgique d’un passé révolu.
Lire aussi : Anaïs Voy-Gillis, chercheuse : « Il faut s’interroger sur la réindustrialisation que nous voulons »
C’est pourquoi il est important de définir avec précision les contours de la réindustrialisation souhaitable pour le pays. La réussite de ce chantier dépend aussi de l’adaptation de l’écosystème pour permettre de faire émerger les industries de demain. Il reste à accomplir un travail titanesque sur l’éducation et la formation. Sans une main-d’œuvre qualifiée et adaptée aux enjeux de demain, la réindustrialisation restera lettre morte. De la même façon, sans énergie décarbonée en quantité suffisante, au coût prévisible et sous contrôle, notre compétitivité sera étouffée et les futures usines risquent de ne jamais voir le jour.
Enfin, le renouveau industriel dépendra d’une amélioration de la disponibilité du foncier et d’une accélération des procédures légales et administratives. Pour y parvenir, il faut trouver le point d’équilibre entre une simplification indispensable et le cadre adéquat pour garantir la transition écologique. Les défis sont immenses, mais, si la France ne parvient pas à les surmonter, la poursuite du déclassement sera inéluctable, avec des conséquences irrémédiables sur l’emploi, le financement de notre modèle social et la souveraineté du pays.
*En France, une réindustrialisation encore fragile, malgré une politique volontariste
Un déficit commercial élevé, des ouvertures d’usines qui ne compensent pas les fermetures, une part d’emplois industriels encore peu importante… Plusieurs signaux d’alerte entachent la dynamique industrielle de ces dernières années, alors que s’ouvre, à partir de lundi, la « semaine de l’industrie » dans le pays.
Publié le 27 novembre 2023 à 06h00, modifié le 06 décembre 2023 à 17h38
Temps de Lecture 4 min.

Le mercredi 8 novembre 2023 au matin, devant l’auditoire encore mal réveillé des Assises de l’industrie, événement organisé à Paris par le mensuel L’Usine nouvelle, Bruno Le Maire s’enflamme : « Notre objectif est que l’industrie représente 15 % du PIB [produit intérieur brut] ! » Cependant, le ministre de l’économie et des finances oublie de préciser à quelle échéance le gouvernement veut atteindre ce chiffre. Une prudence bienvenue, tant le bond envisagé est vertigineux.
En 1970, l’industrie représentait 20 % de la richesse nationale ; en 2022, sa part n’était plus que de… 9,5 %, selon les mesures de l’Insee. Une dégringolade symbolique du mouvement de désindustrialisation qui a frappé la France pendant plus d’un demi-siècle, avec près de 2,5 millions d’emplois détruits.
Le gouvernement espère reléguer aux oubliettes ce traumatisme national, étalé sur plusieurs décennies. Dans la foulée de la crise due au Covid-19, qui a révélé les pénuries nationales dans de nombreux secteurs stratégiques, l’exécutif a mis en place, en 2020, une nouvelle politique industrielle plus volontariste. Et il n’a de cesse d’en vanter le bilan.
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Depuis l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron, en 2017, environ 120 000 emplois industriels ont été créés et 314 usines sont sorties de terre, d’après le gouvernement. Il y voit le résultat de sa politique économique et sociale menée depuis six ans : réforme du marché du travail, baisse de la fiscalité, notamment des impôts sur les sociétés et des impôts de production, et discours probusiness en direction des investisseurs étrangers, reçus en grande pompe chaque année au château de Versailles dans le cadre de l’opération Choose France.
« On est en train de mener une bataille essentielle pour le pays, c’est celle du plein-emploi et de la réindustrialisation. On a fait de nombreuses réformes et on a rattrapé notre retard », s’est félicité le chef de l’Etat, jeudi 23 novembre, de Chartres, où le laboratoire danois Novo Nordisk a annoncé un investissement de 2,1 milliards d’euros dans son site de production d’antidiabétiques.
« Le coût de la main-d’œuvre reste élevé »
Sauf que des nuages continuent de s’amonceler à l’horizon. Le déficit commercial de la France est toujours très élevé, à 54 milliards d’euros au premier semestre 2023, signe d’une santé industrielle toujours précaire. Dans l’Union européenne, l’Hexagone est seulement le 22e pays sur 27 concernant la part des emplois industriels. Les nouveaux représentent moins de 10 % du total des emplois créés depuis 2017 (environ 1,3 million), et près de 60 000 sont toujours vacants, alors que l’activité ralentit et que le taux de chômage est remonté de 7,2 % à 7,4 % des actifs au troisième trimestre, selon l’Insee.
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Quant aux quelque 300 ouvertures d’usine, elles sont loin de compenser les 600 fermetures recensées entre 2009 et 2017. Et la dynamique s’essouffle : après 124 usines créées en 2021, 95 ont été enregistrées en 2022 et seulement une trentaine depuis le début de 2023, selon les calculs du cabinet de recherches Trendeo. Ce coup de frein s’explique principalement par la flambée des prix de l’énergie, qui a contraint plusieurs sites à fermer ou à reporter leur ouverture.
Mis à part les « gigafactories » (usines géantes) de la « vallée de la batterie » électrique à Dunkerque (Nord), qui promettent d’embaucher des milliers de salariés au cours des prochaines années, l’industrie du futur, davantage robotisée et numérisée, sera moins pourvoyeuse en emplois.
« Les usines automatisées permettent de produire de nouveau en France, où le coût de la main-d’œuvre reste élevé, mais ne nous attendons pas à un retour massif des emplois », prévient le chercheur Pierre Veltz, membre de l’Académie des technologies. Trendeo estime que le nombre moyen d’emplois par nouvelle usine se situe entre 50 et 70.
Lire aussi : Réindustrialisation : Macron veut célébrer « l’attractivité dans les territoires »« La France a pris le bon virage, mais, maintenant, il faut confirmer », reconnaît Roland Lescure, le ministre délégué à l’industrie, qui organise, du lundi 27 novembre au dimanche 3 décembre, la « semaine de l’industrie », avec plus de 5 000 événements de promotion dans le pays. « On a stoppé la désindustrialisation, mais la réindustrialisation reste fragile », résume Olivier Lluansi, ancien conseiller industrie de François Hollande à l’Elysée, aujourd’hui consultant au cabinet PwC et enseignant à l’Ecole des mines de Paris.
« Un vrai problème de mobilisation du capital privé »
Le gouvernement promet d’accélérer et de simplifier les installations d’usines avec la loi « industrie verte », promulguée en octobre. Il ouvre son carnet de chèques par l’intermédiaire de ses opérateurs comme Bpifrance ou la Caisse des dépôts : 54 milliards d’euros déployés sur cinq ans pour le plan d’investissement France 2030, 2 milliards d’euros depuis 2020 pour les dispositifs « Territoires d’industrie » afin d’aider au déploiement industriel dans les régions. Mais il exhorte aussi le secteur privé à prendre le relais, en finançant davantage la transition industrielle et environnementale.
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Le rapport des économistes Jean Pisani-Ferry et Selma Mahfouz, publié en mai, note que 60 milliards à 70 milliards d’euros d’investissement seront nécessaires chaque année jusqu’en 2050 pour atteindre la neutralité carbone, dont au moins la moitié devra venir du privé. « On a un vrai problème de mobilisation du capital privé », reconnaît Eric Lombard, le PDG de la Caisse des dépôts.
Nicolas Dufourcq, directeur général de Bpifrance, le corrobore : « Depuis quelques années, il y a une volonté de réindustrialisation en France. Mais on commence à se heurter à un manque sérieux de capitaux privés. Les fonds d’investissement capables de mettre de gros tickets sur de nouvelles usines sont rares. Et les banques demandent souvent à être dérisquées par l’Etat. Sous le Second Empire [1852-1870] et dans les années 1930, quand on bâtissait l’industrie, c’était le capital privé qui était mobilisé, c’étaient Pereire, Fould, Delessert, la Banque de Paris, le Crédit du Nord… »
Les efforts publics français sont doublés par des initiatives de l’Union européenne, comme le plan « Net-Zero Industry Act », qui doit aider à la relocalisation sur le continent d’industries stratégiques et répondre à l’Inflation Reduction Act américain et à ses 400 milliards de dollars (374 milliards d’euros) d’argent public en dix ans pour inciter à la production aux Etats-Unis. Une mobilisation nécessaire mais insuffisante, pour l’économiste Elie Cohen, directeur de recherche au CNRS : « Les moyens financiers mis en France et en Europe sont trop faibles par rapport aux investissements américains ou chinois. C’est trop peu, trop tard. »
Le niveau de la dette française (plus de 3 000 milliards d’euros, soit 111,8 % du PIB au deuxième trimestre) inquiète de nombreux acteurs de la réindustrialisation, qui craignent que l’Etat n’ait plus les moyens de financer à l’avenir de nouveaux plans de relance ou d’investissement.
Anaïs Voy-Gillis, chercheuse : « Il faut s’interroger sur la réindustrialisation que nous voulons »
La spécialiste des questions industrielles estime, dans un entretien au « Monde », que le retour de l’industrie en France doit s’accompagner d’une réflexion plus large sur les modèles de production et de consommation.
Propos recueillis par Bastien Bonnefous
Publié le 27 novembre 2023 à 12h00, modifié le 27 novembre 2023 à 16h20
Temps de Lecture 2 min.

Chercheuse associée à l’Institut d’administration des entreprises de Poitiers et docteure en géographie, Anaïs Voy-Gillis est spécialiste des questions industrielles. Autrice, avec Olivier Lluansi, de Vers la renaissance industrielle (Editions Marie B, 2020), elle est, depuis peu, chargée de la stratégie au sein du groupe chimique français Humens, producteur de carbonate et de bicarbonate de sodium.
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Comment jugez-vous la réindustrialisation française ?
Timide. Depuis quelques années, la réindustrialisation est dans une dynamique positive, mais il est encore beaucoup trop tôt pour dire si c’est gagné ou pas. C’est un phénomène qui prend du temps et sa réussite ou son échec dépendent des critères retenus : doit-on seulement prendre en compte le nombre de créations et de fermetures d’usine ? Le nombre d’emplois créés ? La part de l’industrie dans le produit intérieur brut ? Le maintien et le renforcement du tissu industriel existant ?
Ou de sa finalité ? Réindustrialiser, oui, mais pour quoi faire ?
Les modèles industriels doivent évoluer sous l’effet des contraintes environnementales. Il faut donc s’interroger sur la réindustrialisation que nous souhaitons. Quels produits veut-on fabriquer ? Quels sont ceux que l’on veut importer ou rapatrier, dans quels volumes, etc. ? Il faut s’interroger plus globalement sur le modèle social que l’on veut construire.
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Est-ce le cas ?
Non, pour l’instant, les débats sont très techniques au niveau des industriels et des élus, mais pas au niveau des citoyens et de l’ensemble de la société. Ces questions ont été, par exemple, très peu abordées durant les campagnes présidentielle et législatives en 2022. La croyance est encore trop forte que l’on va s’en sortir avec quelques aménagements à la marge et en décarbonant l’industrie. Mais la décarbonation ne règle pas tout. Une fois que l’on a décarboné, il reste encore beaucoup de questions à résoudre, comme l’accès aux ressources et aux matières premières.
La stratégie bas carbone est-elle synonyme de décroissance ?
Sans forcément employer ce terme, disons que la décarbonation ne va pas de pair avec la course aux volumes. Pour qu’elle soit réelle, il faut aussi penser la croissance en fonction d’autre chose que la seule croissance économique par les volumes. Cela demande de repenser l’organisation du travail, la répartition de la valeur, etc.
L’expression « industrie verte » a-t-elle du sens ?
Je n’aime pas beaucoup cette expression, car l’activité humaine aura toujours, qu’on le veuille ou pas, un impact environnemental. Une activité humaine ou industrielle neutre à 100 %, cela n’existe pas et n’existera pas. Parler d’industrie verte comme de croissance verte n’a guère de sens. Ce qui compte, c’est comment fait-on pour réduire au maximum son impact environnemental, surtout en ce qui concerne les industries dites « lourdes » ?
L’industrie du XXIe siècle créera-t-elle beaucoup d’emplois ?
Du fait de l’automatisation, de la numérisation et de la robotisation de nombreuses activités, l’industrie de demain va créer de l’emploi, mais beaucoup moins que ce que l’on a connu lors de précédentes révolutions industrielles. Ce seront des emplois plus qualifiés et le véritable enjeu sera la création de valeur sur l’ensemble du territoire afin de financer le modèle social national. L’industrie du futur posera, par exemple, la question du temps de travail libéré et de son usage, du mode de financement des services publics… Mais les raisonnements ne sont absolument pas matures sur ces sujets.
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Avez-vous le sentiment que l’industrie est redevenue un sujet porteur ?
Quand j’ai commencé ma thèse sur les enjeux de la réindustrialisation en France, en 2014, c’était un sujet vu comme démodé ou historique, en quelque sorte. Il est revenu au premier plan très récemment, en 2020, avec la crise sanitaire puis la guerre en Ukraine, qui ont mis en lumière nos vulnérabilités stratégiques dès que la mondialisation se grippe. Beaucoup d’experts posaient pourtant, depuis plusieurs années, la question de la maîtrise des chaînes de valeur, mais on ne voulait pas les écouter. La pandémie due au coronavirus et la crise énergétique ont changé la donne.
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Et voir surtout l’audition au Sénat d’ Arnaud Montebourg
https://www.youtube.com/watch?v=NeFUdJfShzc
2 mars 2023 #LCPCréée à la demande du groupe Les Républicains, la commission d’enquête visant à établir « les raisons de la perte de souveraineté énergétique de la France » poursuit ses auditions. Après Luc Rémont , le Président-directeur général EDF, elle entend Arnaud Montebourg, ancien ministre du Redressement productif (2012-2014).
Commentaires:
@pierrot4487
il y a 10 mois« Voyez avec mon successeur, s’il consent à répondre à votre convocation ». Le successeur d’Arnaud Montebourg s’appelle Emmanuel Macron, l’homme qui a dépecé Arcelor, Alsthom, Péchiney, Essilor, Areva, Lafarge, EDF, Alcatel, Sanofi, le système de santé… au profit de General Electric, Pfizer, Black Rock, Mc Kinsey, Westing House… Le Mozart de la finance est un génie malfaisant vendu aux Américains.
@arnaudcasalis4072
il y a 11 mois (modifié)Remarquable exposé qui brille par sa clarté, sa simplicité, son pragmatisme et le courage de son orateur. Enfin une personnalité politique qui ne parle pas la langue de bois et ne se défausse pas comme la plupart de ses anciens co-elus et co-dirigeants. On peut donc être de gauche et crédible au contraire de son entourage qui n’a fait que confirmer légèreté, incompétence et inconséquence.
@pierretripotin2787
il y a 10 moisArnaud Montebourg rehausse l’opinion que je me faisais de lui. A l’écouter on sent que c’est un patriote convaincu, il ne mâche pas ses mots, c’es tun bon orateur, bien au courant de ses dossiers, contrairement à d’autres anciens ministres interrogés par la commission. Il ne m’avait pas laissé l’impression d’avoir été un politique très efficace, en dehors des mots, mais je salue ici son courage.
Voir aussi:
https://www.youtube.com/watch?v=wc76HNCvkKE
Ancien ministre de l’Économie et du Redressement productif, Arnaud Montebourg pousse un coup de gueule, face à Vincent Roux dans « Points de Vue », concernant la hausse insoutenable des prix de l’énergie pour nos industries, évoque son offre de rachat du fleuron Segault et revient sur les ingérences étrangères.