ENTRETIEN
« Depuis les années 1960, une gestion très politique des manifestations paysannes »
Les tracteurs sont sortis des fermes, les blocages routiers se multiplient, et contrairement à la répression qui a visé d’autres mobilisations sociales, le gouvernement ne lève pas le petit doigt. Entretien avec l’historien de la société paysanne Édouard Lynch.
Mediapart : Blocages routiers – avec un événement tragique ayant entraîné la mort de deux personnes –, explosion visant un service de l’État à Carcassonne, annonce par la FNSEA de mobilisations dans près de 85 départements d’ici à la fin de la semaine… Que vous évoque la vague de colère aujourd’hui dans le monde agricole ?
Comme un air de déjà-vu. Au-delà des racines profondes du malaise, réel, du monde agricole, le mode opératoire du syndicalisme majoritaire de la profession – la FNSEA et les JA (Jeunes Agriculteurs) – bénéficie d’une certaine complaisance des autorités, tandis que la Confédération paysanne et les mouvements écologistes ont subi jusqu’ici une vive répression.
Depuis mardi, les blocages routiers et la neutralisation de péages se multiplient partout en France. Par endroits, des tracteurs ont déversé du fumier, des cargaisons de semi-remorques ont été saccagées, et quelques sites de la grande distribution, tout comme l’accès au port de Calais, sont bloqués. Le gouvernement a « entendu l’appel » des agriculteurs et va « continuer à y répondre », s’est contenté de dire mercredi 24 janvier la porte-parole du gouvernement, Prisca Thevenot, assurant que « des annonces » allaient arriver « dans les jours à venir ».

Pour la FNSEA, ce type de mobilisation n’est pas nouveau. En avril dernier, le journaliste et essayiste Gilles Luneau, auteur de La Forteresse agricole (Fayard, 2004), en faisait un rapide historique, rappelant que depuis les années 1960, de très nombreuses manifestations violentes ont été organisées par la FNSEA et ses fédérations départementales (les FDSEA), allant jusqu’à blesser des forces de l’ordre et détruire des biens publics. Le syndicat s’en est sorti la plupart du temps sans poursuites judiciaires.
Citons, pour exemple, la mise à sac de la sous-préfecture de Morlaix en 1961, les affrontements à Quimper en 1967 qui ont fait 179 blessés parmi les forces de l’ordre et 80 côté manifestants, la séquestration de la ministre de l’agriculture Édith Cresson en 1982 dans une ferme du Calvados, cible de mottes de terre et d’œufs pourris jusqu’à son évacuation en hélicoptère, la dévastation du bureau de la ministre de l’environnement Dominique Voynet en 1999…
Et en 2014, comme un tragique écho à ce qui s’est passé mardi sur l’A64 au sud de Toulouse, un blocage par la FDSEA Île-de-France des axes routiers autour de la capitale se terminait par deux accidents, dont un mortel.
Pourquoi une telle impunité ? À quel point le pouvoir actuel a-t-il peur, ou instrumentalise-t-il la colère du moment ? Entretien avec l’historien Édouard Lynch, professeur à l’université Lumière-Lyon 2 et auteur de plusieurs ouvrages sur la société paysanne, parmi lesquels Insurrections paysannes. De la terre à la rue – usages de la violence au XXe siècle(éditions Vendémiaire, 2019).

Édouard Lynch :Nous sommes, me semble-t-il, dans un coup de pression classique de la FNSEA pour faire reculer les dossiers qui l’embêtent. Le gouvernement est fragilisé par le rite du Salon de l’agriculture qui arrive dans un mois et les élections européennes en juin. Cela n’enlève rien aux difficultés du monde agricole, mais il y a une dimension assez instrumentale dans cette mobilisation. Si la FNSEA obtient ce qu’elle souhaite du gouvernement, elle pourra en tirer une victoire syndicale.
Ce qui est plus original, sans doute, c’est l’effet boule de neige au niveau européen. L’importance des manifestations en Allemagne a pu jouer comme un élément déclencheur : au vu de cette mobilisation, difficile, pour la FNSEA, de faire comme si tout allait bien auprès de ses troupes.
Mais il y a aussi peut-être, du côté de l’exécutif, une volonté de dramatiser et de surjouer une crise, afin de faire apparaître le macronisme comme le rempart contre l’extrême droite, comme le sauveur de la situation. L’immédiateté de l’invitation par Gabriel Attal de la FNSEA, reçue dès lundi soir, avant les autres syndicats, en est un signe.
En réalité, la protestation était déjà là : il y avait depuis trois, quatre semaines en Bretagne et en Normandie une agitation autour du prix du lait, tournée contre Lactalis en particulier, et depuis l’automne, le mouvement de retournement des panneaux à l’entrée des communes rurales, plutôt piloté par les JA [Jeunes Agriculteurs, syndicat frère de la FNSEA – ndlr], s’était étendu sur une grande partie du territoire. Ces mobilisations n’avaient pas pris médiatiquement.
C’est finalement en recourant aux vieilles méthodes – blocages routiers, convois de tracteurs, déversement de fumier –, que le monde agricole, qui a ceci de spécifique qu’il est très dispersé et n’a pas la possibilité de faire grève, se fait entendre. Avec un classique partage des tâches : la FNSEA mène des actions coup de poing ; les JA sont plutôt dans la « communication positive ».
Face à ces actions coup de poing, les autorités sont très tolérantes, alors qu’elle ont eu recours à une intense répression policière face à la mobilisation contre les mégabassines, et que les rangs militants – jusqu’au porte-parole de la Confédération paysanne – ont été condamnés par la justice. N’y a-t-il pas un « deux poids et deux mesures » du gouvernement face aux manifestations autour des questions agricoles, suivant le bord auquel on appartient ?
C’est une évidence absolue. Depuis les années 1960, on est dans une gestion très politique des manifestations paysannes, et cela continue aujourd’hui. Les unes sont stigmatisées, les autres non, et il y a un deux poids et deux mesures de la part du ministère de l’intérieur et du ministère de la justice dans la « politique pénale ».
C’est ce que j’ai pu démontrer dans mon travail réalisé pour l’habilitation à diriger des recherches (HDR), qui a débouché ensuite sur le livre Insurrections paysannes. De la terre à la rue – usages de la violence au XXe siècle. En étudiant pour les années 1960 et 1970 des sources policières et judiciaires, notamment les dossiers de la direction des affaires criminelles et des grâces – l’instance qui pilote directement les parquets –, j’ai pu constater que l’on s’efforce d’empêcher ou d’arrêter les poursuites pour les incidents liés aux actions syndicales agricoles, sauf quand il s’agit de celles mises en œuvre par les Paysans-Travailleurs [premier syndicat issu d’une scission de la FNSEA, né en 1981 – ndlr].
Dans les années 1980 et 1990, la Confédération paysanne [fondée en 1987, par le rapprochement entre les Paysans-Travailleurs et d’autres organisations – ndlr] en a aussi fait les frais, dans l’affaire du McDo de Millau par exemple, ou pour les actions des « faucheurs volontaires » contre les OGM.
Autrement dit celles de la gauche paysanne.
Oui, dans ces cas-là, la justice est extrêmement efficace. On a une justice à deux vitesses qui accepte, d’un côté, des débordements avec des coûts et des destructions matérielles importants, tandis que de l’autre, elle poursuit des dégradations pouvant être minimes ou symboliques. Cela se joue dans le fonctionnement même de la politique pénale : les parquets font remonter au ministre de la justice les infractions susceptibles d’être poursuivies, et le ministère décide de l’opportunité ou non d’engager une procédure judiciaire.
Ce double standard a été une constante sous les gouvernements de droite. Les socialistes au pouvoir ont été un peu moins tolérants vis-à-vis de la FNSEA, même s’ils ont aussi souvent passé l’éponge. Et depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron, à la recherche de soutien politique dans le monde rural, l’exécutif reste très attentif à la ligne de la FNSEA.
Un exemple parmi d’autres : Gérald Darmanin, qui au printemps parlait d’« écoterrorisme » et voulait dissoudre les Soulèvements de la Terre, a dit lundi matin qu’il ne prévoyait pas d’évacuation des agriculteurs manifestant depuis jeudi sur l’A64 au sud de Toulouse, alors que les tentatives de blocage du chantier de l’A69, entre Castres et Toulouse, sont aussitôt démantelées.
Il y a une stratégie politique de diabolisation très claire contre la Confédération paysanne et les mouvements écologistes. On l’a vu avec la création de la cellule Demeter en 2019, service de renseignement de la gendarmerie visant à poursuivre les agressions sur les exploitations agricoles ; on l’a vu avec la mobilisation policière disproportionnée face aux manifestations pacifistes à Sainte-Soline. Les autorités créent elles-mêmes les conditions de la violence, pour mieux décrédibiliser les opposants.
Aujourd’hui, les réseaux de la FNSEA restent ceux qui encadrent le plus le territoire.
Pourquoi cette double attitude ?
C’est une logique de rapport de force. Même si le nombre de personnes syndiquées recule, la FNSEA tient encore une grande partie du monde agricole. C’est elle qui détient les leviers essentiels de l’accès au foncier, de la gestion des chambres d’agriculture, de la formation continue. Avec les JA, elle reste le syndicat majoritaire et fait plus peur que la Confédération paysanne. Pour faire rentrer les agriculteurs dans leurs fermes, pour que les tensions s’arrêtent, on donne donc des gages à la FNSEA. Il y a cette peur que si l’on envoie la BRAV-M [brigade de répression de l’action violente motorisée – ndlr], les rangs de la FNSEA répliquent.
Il y a par ailleurs toujours eu une proximité entre le monde de la FNSEA et la droite gaulliste, puis l’UDF et le RPR. Michel Debatisse, président de la FNSEA dans les années 1970, a par exemple été secrétaire d’État aux industries agricoles et alimentaires sous Raymond Barre. C’était l’âge d’or de ce que l’on a appelé la cogestion.
Cette cogestion commence à se tendre en 1981, quand la gauche arrive au pouvoir : les socialistes ouvrent la voie à la pluralité syndicale en intégrant les minoritaires dans les instances représentatives du monde agricole. Une étape importante, très mal perçue par la FNSEA, et à l’origine de conflits durs avec celle qui était alors ministre de l’agriculture, Édith Cresson. Le 23 mars 1982, la FNSEA rassemble près de 100 000 personnes à Paris, une démonstration de force destinée à lutter contre la perte d’influence de la FNSEA dans les instances gouvernementales… Les liens se renouent lorsqu’un autre président de la FNSEA, François Guillaume, devient ministre de l’agriculture, en 1986.
Aujourd’hui, si la Confédération paysanne, la Coordination rurale apparue en 1991, et le Modef là depuis 1959, sont reconnus, le rapport de force n’a pas fondamentalement changé. Les réseaux de la FNSEA restent ceux qui encadrent le plus le territoire, et le déclin du monde agricole fait que les syndicats minoritaires ont encore moins de monde à mettre dans la rue.
La Coordination rurale est très présente dans le mouvement qui a éclaté dans le Sud-Ouest – où elle préside notamment la chambre d’agriculture du Lot-et-Garonne –, et la Confédération paysanne, que l’on n’entendait pas jusqu’à maintenant, commence ce mercredi à se mobiliser également dans plusieurs départements…
La Confédération paysanne souffre d’une certaine invisibilité. Mais il y a des phénomènes de solidarité à l’œuvre dans le monde paysan, quelle que soit son appartenance syndicale. Si les gens s’opposent sur un plan politique, ils ont des intérêts communs et partagent les mêmes difficultés. Sur le terrain, dans les blocages, la solidarité de corps est d’autant plus forte que la base se réduit.
Il y a une dynamique de convergence, comme dans les années 1960 et 1970, lorsque le « Comité de Guéret », aile gauche au sein de la FNSEA, ne s’associait pas immédiatement aux manifestations mais les rejoignait un peu plus tard.
La Coordination rurale, quant à elle, est dans le même registre d’action que la FNSEA. Mais avec un discours antieuropéen et antirégulation qui a sa cohérence. En 1992, elle avait réintroduit le mythe de la grande marche et du blocus de Paris, lointain écho à l’action d’Henri Dorgères, à l’origine des « comités de défense paysanne » dans les années 1930, et qui tente un blocus de Paris en 1936, pour protester contre le Front populaire.
Il faut enfin noter que le Sud-Ouest n’est pas la terre d’élection traditionnelle de la FNSEA – ses bastions se trouvent plutôt en Bretagne, dans le Nord et dans l’Est. C’est toute l’ambiguïté du mouvement : il mobilise la partie du monde agricole qui s’est paupérisée, pour les intérêts des gros qui sont, eux, certes embêtés par les normes environnementales, mais ont sans doute davantage les moyens de les supporter.