Budget des armées : le paradoxe d’une hausse des moyens pour des acquisitions réduites
La nouvelle loi de programmation militaire pour la période 2024-2030, présentée en conseil des ministres le 4 avril, prévoit un budget en forte hausse. Mais la trajectoire financière proposée limite la massification qu’espéraient les armées.
Par Elise VincentPublié hier à 16h42, modifié à 04h00 https://www.lemonde.fr/international/article/2023/04/08/budget-des-armees-le-paradoxe-d-une-hausse-des-moyens-pour-des-acquisitions-reduites_6168802_3210.html?xtor=EPR-32280629-[a-la-une]-20230409-[zone_edito_2_titre_3]&M_BT=53496897516380
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C’est peu dire que la nouvelle loi de programmation militaire (LPM), présentée mardi 4 avril en conseil des ministres, en pleine réforme des retraites, a suscité une vague de réactions mitigées, des rangs de l’opposition jusque dans ceux des observateurs spécialisés. Alors que ce texte, attendu depuis des mois, et censé répondre aux nouvelles exigences du contexte international, propose de mettre sur la table jusqu’à 413 milliards d’euros d’ici à 2030, la liste des équipements– annexée au projet de loi – dont doivent être dotées les armées avec cette somme se révèle finalement inférieure, dans certaines catégories, à ce qui était planifié depuis plusieurs années.
Cette impression paradoxale, alors que le budget des armées aura presque doublé d’ici à 2030 par rapport à 2017, n’est pas une surprise au sein des cercles de la défense. « Je crains qu’il y ait moins avec plus », résumait récemment une source proche du dossier. Stricto sensu, la hausse des crédits de cette LPM comparée à la précédente LPM (2019-2025) – avortée pour cause de guerre en Ukraine – n’est que de 30 %, soit environ 100 milliards d’euros. Or rien que l’inflation devrait en dévorer 30 milliards. Une équation financière qui a conduit à des choix cornéliens, notamment liés au souci de privilégier le renouvellement de la dissuasion.
Ces arbitrages ont aujourd’hui un autre coût : d’image celui-là, en mettant fin à l’effet « armée vitrine ». Cette LPM doit « sincériser nos capacités opérationnelles », a assumé à sa manière le chef d’état-major des armées (CEMA), le général Thierry Burkhard, devant la commission de la défense de l’Assemblée nationale, le 6 avril. « Nous avons privilégié la cohérence sur la masse (…), la réactivité sur l’endurance », il « fallait sortir de la logique de parc », a-t-il ajouté. « Soit on s’achète une armée pour faire le défilé le 14-Juillet, soit on a une armée pour faire la guerre », confiait-il aussi en février à la presse.
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Seulement vingt hélicoptères Guépard en 2030
Le résultat est sans appel. Si la LPM est votée en l’état d’ici à juillet, comme l’espère l’exécutif, L’armée de terre aura par exemple à l’horizon 2030 plusieurs centaines de blindés de nouvelle génération en moins qu’espéré. L’armée de l’air ne sera pas passée au « tout Rafale ». Et la marine ne disposera plus que de trois frégates de défense et d’intervention au lieu de cinq, ou encore de sept patrouilleurs hauturiers au lieu de dix. « Il fallait que la trajectoire [de la LPM] soit compatible avec l’évolution des finances publiques », a pour sa part défendu le ministre des armées, Sébastien Lecornu, devant les parlementaires mercredi.
Autre programme presque éjecté sine die de la LPM : le remplacement de toute la vieille flotte hétérogène d’hélicoptères des armées. Ce programme, baptisé « HIL », pour « hélicoptère interarmées léger », visait officiellement, avant cette nouvelle LPM, à doter les trois armées d’une flotte unique de 169 appareils dits Guépard, en remplacement des divers Fennec, Gazelle, Panther, Alouette III et autre Dauphin, dont les premières mises en service datent parfois des années 1970. Le texte actuel ne prévoit plus que vingt Guépard en 2030.
Alors que plusieurs conflits récents, du Haut-Karabakh en 2020 à l’Ukraine en 2022, ont mis en exergue l’importance de l’artillerie et ce que les militaires appellent les « feux longue portée », la LPM présentée le 4 avril ne propose que des efforts d’acquisition très mesurés dans ce domaine. L’armée de terre n’avait que onze lance-roquettes unitaires avant le début du conflit. Elle en a donné deux à Kiev. Elle n’en aura que treize nouveaux d’ici à 2030. Seul le parc de canons Caesar devrait augmenter significativement, en passant de 77 à 108 en fin de LPM, soit 40 % d’augmentation.
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Autre effort mesuré au millimètre : la défense sol-air. A l’horizon 2030, les troupes en opération à terre devraient normalement être accompagnées de nouveaux véhicules blindés de type Serval équipés de missiles Mistral de courte portée, mais seulement au nombre de vingt-quatre. Le nombre de Mamba, ce système de défense antimissiles de moyenne portée, dont un exemplaire a été déployé en Roumanie, et dont la France ne possède que huit exemplaires, ne sera en revanche pas revu à la hausse, mais modernisé. La lutte antidrone fait aussi l’objet d’un gros effort – 5 milliards d’euros en plus –, mais il s’agit surtout de rattraper un retard majeur.
Investir dans l’innovation de pointe
Même les forces spéciales, souvent choyées et dont l’emploi est en train d’être considérablement élargi dans le cadre des conflits hybrides en pleine expansion, n’ont pas eu entièrement gain de cause. Sur le papier, un effort de 2 milliards d’euros est bien fait en leur faveur. Mais elles qui estimaient manquer d’avions de transport tactique de type C-130H (seulement quatorze unités) et espéraient disposer un jour, afin d’être entièrement autonomes, d’un avion de transport médian moins facilement repérable que l’A400 M, devront patienter au moins jusqu’à 2035 sur ce point.
Avec cette nouvelle LPM, le pari de l’exécutif pour les armées se veut tout autre. D’un côté, investir dans l’innovation de pointe – mais dont le contenu des programmes est classifié – et, de l’autre, rendre réellement opérationnel tout ce qui ne l’était plus vraiment. D’où des crédits en hausse par exemple pour l’entraînement des forces, sans cesse rogné ces dernières années et souvent échangé contre des heures de simulateurs, des exercices à blanc ou de simples marches en extérieur. Dans le texte proposé, l’armée de terre passe de 13 à 18 milliards consacrés à ce poste, la marine de 17 à 24 milliards, et l’armée de l’air et de l’espace de 19 à 27 milliards.
« Les 100 milliards supplémentaires vont surtout servir à accroître les muscles autour d’un squelette qui reste à peu près le même », note Elie Tenenbaum, de l’IFRI
Même chose pour le soutien. La LPM prévoit 18 milliards (contre 14 dans la précédente LPM) pour acquérir par exemple un hôpital de campagne doté d’une trentaine de lits, et le renforcement des tenues de protection balistiques, NRBC (nucléaire, radiologique, biologique et chimique) ou adaptées au grand froid. De même, 16 milliards (contre 12 auparavant) sont prévus pour améliorer les camps d’entraînement de l’armée de terre et renforcer les infrastructures militaires de Papeete, en Polynésie française, conformément au souci de rendre possible, sur la durée, la projection de forces en Indo-Pacifique. Sans compter le domaine numérique, dont les crédits sont doublés (de 2 à 4 milliards).
Autre axe prioritaire, et a priori coûteux, de la LPM : le doublement de la réserve opérationnelle (de 40 000 à 80 000 personnes), avec notamment une limite d’âge relevée à 70 ans, ainsi que les efforts sur le recrutement et la fidélisation des militaires d’active. Un chantier longuement développé dans le projet de loi présenté en conseil des ministres, le 4 avril, mais dont le financement est peu détaillé, comme le fait remarquer le Conseil d’Etat dans son avis rendu le 30 mars. Le rapport est « moins développé sur la dimension humaine alors que les enjeux (…) sont tout aussi essentiels », note l’institution.
« Ce qui frappe en observant cette LPM, c’est que les 100 milliards supplémentaires vont surtout servir à accroître les muscles autour d’un squelette qui reste à peu près le même. Il y aura plus de soutenabilité, plus d’entraînement, mais globalement le nombre d’avions, de véhicules et de bâtiments de la marine reste le même », analyse Elie Tenenbaum, directeur du centre des études de sécurité de l’Institut français de relations internationales. Et d’ajouter : « C’est lié aux contraintes financières, mais cela crée un anti-effet “waouh” qui risque de se payer à l’international, car ce sera plus difficile de convaincre politiquement, face par exemple à une Pologne qui se réarme massivement, que l’on peut commander un corps d’armée de l’OTAN. »
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