Eau potable : les deux points noirs de la campagne nationale sur les polluants émergents
La dernière campagne de recherche des polluants émergents de l’Anses s’est focalisée sur des pesticides et leurs métabolites, des explosifs et un solvant, le 1,4-dioxane. Des métabolites du chlorothalonil et S-métalochlore figurent parmi les points noirs.
Eau | 06.04.2023 | D. Laperche

© jccuvelierLa campagne de recherche a ciblé certaines molécules ignorées du classique contrôle sanitaire de l’eau potable.
Bêtes noires de nombreux services de production d’eau potable, les deux métabolites des pesticides – le métolachlore ESA et le chlorothalonil R471811- ressortent également de la dernière campagne nationale de recherche des polluants émergents de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses). Menée par son laboratoire d’hydrologie de Nancy, l’opération vise à améliorer la connaissance de la contamination des eaux brutes et traitées. Elle cible des substances pas systématiquement recherchées dans le cadre du classique contrôle sanitaire par les agences régionales de santé (ARS). Les précédentes campagnes ont, par exemple, porté, en 2011, sur les composés alkyls perfluorés (PFAS) ou plus récemment, en 2020, sur les sous-produits de la désinfection de l’eau potable (les acides haloacétiques), les phtalates (40586), et une bactérie récemment découverte Rouxiella chamberiensis. Les résultats sont ensuite pris en compte dans l’élaboration des listes pour le contrôle sanitaire.
Dans cette nouvelle opération, le laboratoire de Nancy a ciblé plus de 157 pesticides et leurs dérivés (métabolites), 54 résidus d’explosifs et un solvant cancérogène le 1,4-dioxane. Quelque « 136 000 analyses ont été réalisées, dont environ 70 % de pesticides et métabolites de pesticides, précisent les auteurs du rapport. Parmi les 212 composés analysés, 115 n’ont jamais été recherchés dans le cadre du contrôle sanitaire des eaux. »
Résultats pour ce qui concerne la famille des pesticides ? Le contaminant le plus souvent retrouvé (un échantillon sur deux) et qui dépasse le plus souvent (un échantillon sur trois) le seuil de qualité fixé est le métabolite d’un pesticide, le chlorothalonil R471811. Le fongicide initial n’est lui plus autorisé sur le marché de l’Union européenne depuis le 22 mars 2019. Mais le produit a beaucoup été utilisé en France, notamment sur les cultures de blé, mais également d’orge. Et de nombreux produits de dégradation demeurent dans les milieux, dont manifestement le chlorothalonil R471811.
Des usages du S-métolachlore, bientôt interdits ?
Autre métabolite quantifié à plus de 50 % dans l’ensemble des échantillons : le dérivé ESA du très médiatique S-métolachlore. Ce contaminant s’est retrouvé sous le feu des projecteurs quand, en octobre 2022, l’Anses a déclassé deux métabolites de la substance, dont le métolachlore ESA, modifiant ainsi sa gestion dans l’eau – et surtout le seuil à ne pas dépasser (de 0,1 microgramme par litre pour l’eau distribuée, il a été relevé à 0,9 microgramme par litre). Avant ce déclassement, en 2019, plus de 4,5 millions de personnes ont été alimentées par une eau en-dehors des clous à cause de l’ESA-métolachlore.
L’amélioration de la surveillance a permis de mettre en évidence des molécules probablement présentes dans les eaux depuis de nombreuses années
Anses
En février dernier toutefois, l’Anses a engagé l’instruction des dossiers pour retirer certains usages des autorisations de mise sur le marché(AMM) des herbicides contenant du S-métolachlore. Et l’Agence européenne de sécurité des aliments (Efsa) dans son évaluation des risques de la substance a relevé deux sujets de préoccupation critique (non conforme à la protection des eaux souterraines et risque d’empoisonnement pour les mammifères mangeurs de vers de terre) ainsi que des lacunes dans le dossier. Des risques que ne semble toutefois pas prendre en considération le ministre de l’Agriculture, Marc Fesneau. Ce dernier, en mars dernier, a appelé l’Anses à revenir sur sa décision.
De plus en plus de cas de non-conformité
Les résultats de la campagne de l’Anses montrent que deux régions présentent des échantillons d’eau traitée avec des fréquences de non-conformité élevées : la Bretagne (92 %) et les Hauts-de-France (76 %). « Les concentrations les plus élevées en somme de pesticides et métabolites dans l’eau traitée ont été observées dans les régions Hauts-de-France et Bourgogne-Franche-Comté, avec respectivement 14,3 μg/L et 7,3 μg/L », complète l’Anses. Par ailleurs, une fraction assez importante des captages étudiés dépasse le critère « somme des pesticides et des métabolites pertinents ». L’Anses a envisage de lancer des travaux complémentaires.
D’une façon plus large, pour ce qui concerne le contrôle de qualité par les ARS, ce dernier montre qu’en 2021 le pourcentage de la population alimentée en permanence par une eau qui respecte les limites de qualité réglementaire pour les pesticides a chuté à 82,6 %, contre 94,1 % en 2020. En cause ? La nouvelle approche pour sélectionner les substances à rechercher dans l’eau potable introduite par une instruction en décembre 2020. « En 2021, de nouvelles molécules sont à l’origine des dépassements de la limite de qualité, en particulier le métabolite ESA du métolachlore, et des métabolites de la chloridazone (chloridazone désphényl et chloridazone méthyl désphényl) dont la recherche s’est généralisée en 2021, précise dans sa synthèse du suivi, le ministère de la Santé. L’amélioration de la surveillance a permis de mettre en évidence des molécules probablement présentes dans les eaux depuis de nombreuses années. »
Une photographie de la contamination aux résidus d’explosifs et du 1,4-dioxane
Autre contaminant recherché par le laboratoire de Nancy : des résidus d’explosifs. « Cette préoccupation est une conséquence des deux guerres mondiales du XXe siècle, et plus particulièrement de la première (1914-1918), expliquent dans leur rapport les auteurs. Les activités militaires (fabrication de munitions, zones de combats, zones de destruction) ont entrainé une potentielle pollution environnementale d’une grande diversité chimique. »
Aujourd’hui, il n’existe pas de limite réglementaire pour ces résidus. Certains disposent toutefois de valeurs guide. Les molécules les plus quantifiées sont le 2,4-Dinitrotoluène (2,2 % dans l’eau brute à 1,7 % dans l’eau traitée) et le 2,6-Dinitrotoluène (de 3,9 à 3 %), ainsi que de métabolites du 2,4,6-TNT (0,3 %).
La campagne s’est également intéressée au 1,4-dioxane. D’abord utilisée comme stabilisant de solvants chlorés dans les années 1960, cette molécule a ensuite été incorporée dans la production de molécules organiques, les peintures, les vernis, les colorants et les antigels. Si aucune valeur réglementaire n’est fixée en France ou en Europe, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a proposé un critère de qualité de 50 μg/L pour l’eau potable. « Pour plus de 90 % des ressources analysées, aucune quantification de 1,4-dioxane n’a été mise en évidence avec la limite de quantification de 0,15 μg/L de la méthode mise en œuvre », indique l’Anses. Les régions où les quantifications sont les plus fréquentes sont l’Île-de-France, le Centre-Val de Loire, les Hauts-de-France et les Pays de la Loire.
Dorothée Laperche, journaliste
Cheffe de rubrique eau / santé environnement
Contamination de l’eau potable : le ministère de la Transition écologique réagit au rapport de l’Anses
Eau | 07.04.2023 | D. Laperche

« Le travail scientifique mené par l’Anses [Agence nationale de sécurité sanitaire], y compris dans le présent rapport, invite les acteurs concernés à se préparer le plus tôt possible à la sortie de l’usage des pesticides », a réagi le ministère de la Transition écologique à la publication des résultats de la dernière campagne nationale de recherche de polluants émergents de l’Anses. Son laboratoire s’est concentré sur trois types de polluants : des pesticides et métabolites, des résidus d’explosifs et un solvant, le 1,4-dioxane. Les résultats ont notamment montré que deux métabolites de pesticides parmi les 157 recherchés étaient particulièrement retrouvé : le métolachlore ESA et le chlorothalonil R471811. « Il s’agit de prendre les devants, afin que les agriculteurs ne se retrouvent pas dans des impasses techniques et économiques, à l’instar des situations récentes du S-métolachlore ou des néonicotinoïdes, qui conduisent in fine à devoir augmenter notre dépendance agricole, y compris à des produits issus d’une agriculture écologiquement moins vertueuse », a complété le ministère. Une déclaration qui répond à celle, quelques jours plus tôt, du ministre de l’Agriculture, Marc Fesneau. Ce dernier interpellait l’Anses pour qu’elle revienne sur sa décision d’interdire certains usages de pesticides à base de S-métalochlore.
Concernant le chlorothalonil R471811, un échantillon sur trois dépasse le seuil de qualité fixé. Sur ce point, le ministère se veut rassurant. « La campagne exploratoire de l’Anses, qui portait sur les années 2020 et 2021, a mis en évidence des concentrations maximales de 2 μg/L, indique-t-il. La valeur sanitaire transitoire permettant de prévenir d’un risque sanitaire étant de 3 μg/L, les eaux prélevées et analysées sont ainsi non conformes, mais ne présentent pas de risque sanitaire. » Il précise également que des mesures de ce métabolite devraient être plus régulières en 2023, « en lien avec la montée en compétences des laboratoires agrées pour le contrôle sanitaire des eaux pour rendre des résultats fiables ».
Dorothée Laperche, journaliste
Cheffe de rubrique eau / santé environnement
L’eau potable en France contaminée à vaste échelle par les métabolites du chlorothalonil, un pesticide interdit depuis 2019
Environ un tiers de l’eau distribuée en France serait non conforme à la réglementation, selon un rapport qui doit être rendu public jeudi par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail.
Par Stéphane Foucart
Publié le 05 avril 2023, modifié hier à 10h17
Temps de Lecture 9 min.

C’est une catastrophe comme les producteurs d’eau potable n’en ont sans doute jamais connue, dont la facture pourrait se chiffrer en milliards d’euros et dont une part importante risque de demeurer durablement ingérable. Depuis plusieurs mois, un peu partout en France, les régies et les sociétés délégataires du service public de l’eau potable s’alarment de découvrir des concentrations élevées d’un produit de dégradation (ou « métabolite ») du chlorothalonil – un pesticide commercialisé par Syngenta, utilisé depuis 1970 et interdit en Europe en 2019.
Ces inquiétudes sont fondées. Dans un rapport qui doit être rendu public jeudi 6 avril, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) confirme la présence quasi généralisée du métabolite en question – le R471811 –, dans les eaux de surface et souterraines de métropole. Ce dernier n’était pas recherché jusqu’à tout récemment, les laboratoires agréés n’étant pas tous capables de le mesurer.
Plus alarmant encore, les filières de traitement conventionnelles ne parviennent pas à s’en débarrasser : une large part des Français reçoit ainsi au robinet une eau non conforme aux critères réglementaires de qualité du fait de cette seule molécule, c’est-à-dire que la concentration de celle-ci excède la limite prévue par la réglementation de 0,1 microgramme par litre (µg/l). En janvier 2022, l’Anses a classé le R471811 « pertinent » (potentiellement problématique), il doit ainsi demeurer sous ce seuil au même titre que sa molécule-mère, considérée comme cancérogène probable par les autorités sanitaires européennes et associée à l’apparition de tumeurs rénales sur les animaux de laboratoire. Aucun effet sanitaire du métabolite en question n’est avéré à ces doses d’exposition, mais les données sont très lacunaires.
L’ensemble du Bassin parisien concerné
Selon le coup de sonde de l’Anses, qui repose sur une sélection non exhaustive des réseaux de distribution, environ 34 % de l’eau distribuée en France serait non conforme à la réglementation – chiffre qui n’est qu’une estimation dépendant des choix d’échantillons opérés par les experts de l’agence. Impossible, pour l’heure, de déterminer précisément le pourcentage de la population concernée, le R471811 n’étant pas encore intégré aux plans de surveillance de toutes les agences régionales de santé (ARS). Le responsable technique d’un gros opérateur public, s’exprimant sous le couvert de l’anonymat, s’estime « convaincu que plus de la moitié de la population française est concernée ». Certaines eaux embouteillées ne seraient pas épargnées.
Une chose est sûre : l’Anses atteste dans son rapport que de grandes zones densément peuplées sont touchées, comme par exemple l’ensemble du Bassin parisien, capitale incluse. Le Syndicat des eaux d’Ile-de-France (Sedif), qui dessert 4 millions d’usagers, confirme que plus de 3 millions d’entre eux reçoivent une eau dont les teneurs en R471811 sont quatre à cinq fois supérieures au seuil réglementaire. « Les eaux de surface, qui forment 97 % de nos ressources, la Seine, la Marne et l’Oise, sont toutes contaminées, précise Sylvie Thibert, chargée de la gestion des risques sanitaires au Sedif. Sur nos trois usines de production, celle de Méry-sur-Oise dispose de deux filières de traitement, l’une conventionnelle, l’autre membranaire. Seule cette dernière permet de faire revenir l’eau que nous distribuons sous la limite de qualité réglementaire. »
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Dans le Grand Ouest, la situation n’est pas différente. « Nous recherchons cette molécule depuis janvier et nous en retrouvons presque partout, dit Mickaël Derangeon, vice-président d’Atlantic’Eau, l’un des services publics de l’eau en Loire-Atlantique. Sur nos 550 000 abonnés, 490 000 reçoivent une eau qui n’est pas conforme. » Soit environ 90 % de la population desservie, qui reçoit une eau dont la teneur en R471811 est deux à six fois au-dessus de la norme de qualité.
Dans certaines régions, les associations commencent à s’inquiéter, mais ne trouvent pas de réponse auprès des autorités. « Après des demandes d’information à l’ARS des Hauts-de-France qui se sont révélées infructueuses, nous avons décidé de procéder nous-mêmes à des tests, raconte Didier Malé, président du Regroupement des organismes de sauvegarde de l’Oise. Des prélèvements sur les réseaux d’eau potable des communes de Mont-L’Evêque, Barbery et Vignemont ont été analysés par un laboratoire agréé et montrent des quantités très importantes du R471811 dans l’eau du robinet, qui sont quatre à vingt-deux fois supérieures au seuil de qualité. » Le Monde a pu consulter ces relevés d’analyse.
Coût de la dépollution
« C’est une situation inédite, et qui nous angoisse au plus haut point, confirme Régis Taisne, chef du département cycle de l’eau à la Fédération nationale des collectivités concédantes et régies (FNCCR). Toutes les remontées que nous avons de nos adhérents indiquent que dans la grande majorité des cas, quand on cherche cette molécule, on la trouve, et souvent à des taux supérieurs au seuil de qualité. » Les technologies à mettre en œuvre pour lutter contre le métabolite – charbons actifs, nanofiltration et/ou osmose inverse (une technique de filtration) – sont particulièrement coûteuses et énergivores.
« Le financement de la dépollution se pose avec acuité », relève Raymond Loiseleur, directeur général des services du Sedif. La probabilité est en effet forte que l’usager soit in fine mis à contribution. M. Derangeon estime que la mise à niveau des filières de traitement pourrait renchérir le prix de l’eau d’environ 50 % pour les usagers de Loire-Atlantique. Ces techniques, outre leur coût, peuvent avoir d’autres inconvénients. « Ces technologies posent aussi des questions inquiétantes de rendements à l’heure où l’on sait que la ressource va devenir de plus en plus rare, précise-t-il. Avec l’osmose inverse, par exemple, on rejette dans le milieu 15 % à 20 % de l’eau initialement pompée, et cette eau rejetée est, de plus, bien plus concentrée en polluants… »
Quels que soient les inconvénients environnementaux des solutions techniques, les investissements à consentir pour traiter le R471811 – mais également d’autres micropolluants – sont considérables. « On parle à l’échelle nationale de plusieurs milliards d’euros d’investissement qui seront nécessaires, explique Régis Taisne. On s’en sortira sans doute sur les grosses unités, mais pour les petites collectivités, il semble pour l’heure économiquement inimaginable de mettre en œuvre ces solutions techniques. » Au Sedif, on explique à titre d’exemple que la mise à niveau des usines de Neuilly-sur-Marne (Seine-Saint-Denis) et de Choisy-le-Roi (Val-de-Marne) devrait représenter un coût de 870 millions d’euros et permettrait de revenir dans la zone de conformité.
« Fracture de confiance »
Le risque, tel que l’entrevoit le responsable d’un opérateur public qui a requis l’anonymat, est de voir s’installer deux fractures. « On peut craindre une fracture territoriale, avec des petits réseaux en zones rurales qui ne pourront pas fournir une eau répondant aux critères de qualité, et une fracture de confiance avec les usagers, dit-il. Il est impossible d’expliquer aux gens que leur eau n’est pas conforme aux critères de qualité, mais qu’elle est potable. »
Une telle situation ne pourra pas durer éternellement. La réglementation n’impose pas de restriction des usages de l’eau (consommation, cuissons des aliments, etc.) lorsque les teneurs en pesticides et en métabolites pertinents dépassent les seuils de qualité – 0,1 µg/l par substance et 0,5 µg/l pour leur somme. Pour chaque produit est établi un seuil sanitaire provisoire en deçà duquel aucune restriction n’est immédiatement prévue. La valeur fixée pour le R471811, 3 µg/l, n’a jamais été dépassée dans l’eau distribuée, selon les données colligées par l’Anses. Cependant, la loi prévoit que le dépassement des seuils de qualité ne peut durer que trois ans, renouvelable une fois. Au terme de ces six années, les fournisseurs sont tenus de faire revenir l’eau distribuée dans la zone de conformité pour qu’elle puisse être bue par les usagers.
Lire aussi : « L’eau est au cœur de deux crises, l’une climatique, l’autre chimique »
En réalité, comme le dit Mickaël Derangeon, « le chlorothalonil ayant été utilisé pendant cinquante ans, il est certain que les gens boivent un peu partout une eau qui n’est pas conforme aux normes de qualité depuis longtemps ». Quant à savoir combien de temps sera nécessaire, après l’interdiction de sa molécule-mère, pour que le R471811 disparaisse de l’environnement, la question est ouverte. Mais les éléments de réponse disponibles ne sont guère encourageants. En Suisse, où les métabolites du chlorothalonil ont été identifiés pour la première fois dès le milieu des années 2010, « la suspension d’usage que nous avons demandée aux agriculteurs, pendant plusieurs années, n’a pas permis de faire baisser les taux retrouvés dans l’eau », raconte Pierre-Antoine Hildbrand, conseiller municipal de la ville de Lausanne chargé de l’eau.
« Jusque dans l’eau d’Evian »
C’est la vigilance de chimistes de la confédération helvétique qui a alerté les autorités de différents Etats membres, dont la France. « On s’est notamment basé sur les articles de Karin Kiefer [chercheuse à l’Institut fédéral suisse des sciences et technologies aquatiques] et ses collaborateurs, publiés en 2019 et 2020, pour intégrer les métabolites du chlorothalonil dans la liste des 150 substances sur lesquelles nous voulions avoir plus de visibilité, dit-on à l’Anses. Le point d’alerte était clair, puisque nos collègues trouvaient des produits de dégradation de ce fongicide à peu près partout, jusque dans l’eau d’Evian. »
Les autorités sanitaires helvétiques ont établi que le R471811 était présent dans 60 % des captages du Plateau suisse – la région qui concentre les deux tiers de la population du pays – à des taux supérieurs à 0,1 µg/l. Et en 2022, environ 8 % des Suisses, soit 700 000 personnes, recevaient au robinet une eau non conforme pour cette molécule.
La principale inconnue demeure les effets sanitaires possibles de ces traces. « Le fait d’être au-delà des critères de qualité n’induit pas nécessairement un risque pour la santé, dit Régis Taisne. Il y a en effet une incertitude sur les risques sanitaires associés au R471811 : nous ne disposons pas d’études de long terme sur ses effets sanitaires et l’application du principe de précaution est tout à fait légitime. Mais compte tenu des investissements potentiellement gigantesques sur les filières de traitement, les acteurs de l’eau aimeraient quand même savoir si cette molécule est effectivement problématique. » Atlantic’Eau s’est ainsi rapproché de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale pour financer une thèse sur le sujet, sans attendre des données nouvelles de la part du fabricant ou des autorités sanitaires.
De son côté, Syngenta précise qu’elle a mené une étude de 90 jours sur le rat à la demande de l’Anses pour « répondre aux questions dans les différents pays européens ». Les résultats finaux devraient être disponibles d’ici à la fin de l’année. Une autre étude de toxicité est en cours « conformément aux exigences de l’Anses », ajoute la firme, afin de calculer un seuil sanitaire définitif pour le R471811 qui remplacera la valeur transitoire aujourd’hui fixée à 3 µg/l.
En Suisse, les relations entre la firme et les autorités sanitaires sont tendues. En 2020, Syngenta a ainsi poursuivi l’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires (OSAV) devant le tribunal administratif fédéral helvétique. En cause, la classification du R471811 comme « pertinent » , c’est-à-dire potentiellement problématique, qui est contestée par la firme. Celle-ci affirme en substance que les autorités sanitaires suisses se sont contredites d’une année sur l’autre sur le risque éventuel, introduisant une inquiétude inutile chez les distributeurs et la population.
« La plainte ne porte pas uniquement sur l’ingrédient actif en soi, mais surtout sur le fait que les autorités prennent des décisions d’approbation fondées sur des données scientifiques et compréhensibles, dit-on chez Syngenta. Ce n’est qu’ainsi que l’innovation restera possible à l’avenir. Un jugement est en attente. » Interrogé à l’automne 2022 pour savoir s’il était libre de communiquer au public les informations qu’il considère utiles sur les métabolites du chlorothalonil, l’OSAV avait laconiquement répondu au Monde : « Non. »
De nombreux métabolites
En France, la direction générale de la santé assure que « le programme de contrôle sanitaire des ARS va progressivement intégrer, à partir de 2023, le chlorothalonil et ses métabolites, en lien avec la montée en compétences des laboratoires agréés », afin de fournir des résultats fiables de contamination. Selon nos informations, le cabinet de la première ministre, Elisabeth Borne, a été mis au courant de la situation le 26 mars, quatre jours avant que le président de la République, Emmanuel Macron, ne présente son plan « eau ». Le constat de la contamination des ressources hydriques par des métabolites de pesticides en est toutefois absent.
Lire le décryptage : Pesticides : la volonté du ministre de l’agriculture de revenir sur l’interdiction du S-métolachlore suscite un tollé
Le jour de l’annonce du plan, le ministre de l’agriculture, Marc Fesneau, annonçait en outre sa volonté de maintenir en usage le S-métolachlore, dont les métabolites sont également responsables d’une pollution à grande échelle des nappes phréatiques françaises. A l’Assemblée, une résolution a été déposée par des députés de la majorité pour éviter les « surtranspositions », c’est-à-dire les retraits de pesticides décidés au niveau national avant qu’ils n’interviennent au niveau européen. Et au Sénat, une proposition de loi portée par le sénateur de la Haute-Loire Laurent Duplomb (Les Républicains) vise aussi, notamment, à permettre le maintien sur le marché de pesticides tant qu’ils n’ont pas été retirés au niveau communautaire.
Quant aux incertitudes sur l’étendue du problème, elles demeurent. « Il existe de nombreux métabolites de pesticides qu’on n’est pas encore capable de doser, et il y a encore sans doute quelques surprises à attendre », conclut Sylvie Thibert, du Sedif.
Qu’est ce que le métabolite du chlorothalonil, qui contamine un tiers de l’eau potable en France ? Notre journaliste a répondu à vos questions
Selon un rapport de l’Anses, la concentration du dérivé du pesticide est supérieure à la limite autorisée dans environ un tiers de l’eau distribuée en France.
Le tchat avec Stéphane Foucart est terminé (A lire à partir de la fin correspondant au début du tchat)
Merci pour vos participation et vos nombreuses questions. Nous reviendrons bientôt pour un autre tchat avec Stéphane Foucart sur ces questions. A bientôt sur LeMonde.fr !
18:58
Bonsoir, est-on sûr que ce produit, interdit depuis 2019, n’est plus utilisé en Europe? Continue-t-on à le produire et à l’utiliser ailleurs dans le monde? Merci pour votre réponse.
Marie Camille
Bonjour, a priori ce produit n’est plus utilisé en France et en Europe. Selon Syngenta, il est encore autorisé dans 75 pays.
Stéphane Foucart
18:51
Bonjour, Cette étude a-t-elle été financée par Danone, pour inciter les gens à acheter de l’eau en bouteille plastique ?
Manon
Bonjour, non ! La campagne d’occurrence nationale de l’Anses est une initiative des pouvoirs publics.
Stéphane Foucart
18:51
Je suis étonnée de vous voir écrire que Syngenta va mettre à disposition une étude prochainement : – tout le monde sait que les grandes industries financent leurs propres recherches qui trouvent des résultats en leur faveur; – comment cela se fait il qu’une telle étude n’ai pas été exigée avant la mise sur le marché, les procédures vont elles pas être revues suite a ce scandale? – par ailleurs vous mentionnez le Vmax mais ne dites pas que ce chiffre ne tient pas compte des effets cocktail: plusieurs molécules ensemble peuvent avoir un seuil de dangerosité a partir d’un plus bas niveau que la somme de leurs Vmax individuels…
Question
Bonjour, ce n’est pas parce que je rends compte d’un fait que je l’approuve ! Oui, c’est Syngenta qui réalise les études toxicologiques sur ce produit, qui seront utilisées par les autorités. C’est ainsi que fonctionne le système réglementaire. Cela ne signifie pas que des chercheurs du monde académique ne mèneront pas, de leur côté, d’autres travaux sur le sujet… à suivre, donc.
Comme je l’ai écrit plus bas, le système de réglementation et d’évaluation des risques des pesticides est très critiqué (et ces critiques sont d’ailleurs fréquemment relayées dans Le Monde), pour une multitude de points aveugles et d’imperfections. La non prise en compte des effets synergiques (effets cocktails) lors des tests réglementaires en fait partie. C’est ainsi que la loi est faite !
Stéphane Foucart
18:47
Est ce qu’on va tous mourir ??
Anne-Gaëlle et Vincent du 9-3
Bonjour, oui, hélas, ce n’est qu’une question de temps.
Stéphane Foucart
18:47
Quels sont les propriétés et les effets sur la santé du produit mère ?
Ro
Bonjour, le chlorothalonil est formellement classé cancérogène possible (2) mais était proposé au classement cancérogène probable (1B) avant d’être interdit en Europe. Il est notamment associé à des tumeurs rénales sur les animaux de laboratoire exposés.
Stéphane Foucart
18:46
Vous parlez de catégorie 1B, mais sur wikipédia, cette catégorie n’existe pas. Comment expliquer cela ? Est-ce une coquille de votre part ?
Michel
Bonjour, vous avez sur le site de l’INRS une petite fiche sur la classification européenne (1A, 1B, 2) pour les cancérogènes, mutagènes et reprotoxiques :
https://www.inrs.fr/risques/cmr-agents-chimiques/reglementation.html
Stéphane Foucart
18:42
Bonjour. Comme d’autres sans doute je me demande : 1) Pouvons-nous continuer à boire l’eau du robinet – à Paris notamment ? 2) La bouillir avant consommation, peut servir a éliminer ou réduire la contamination ? J’ai conscience de la difficulté de répondre à ces questionnements. Merci
Mad Max
Bonjour, comme il est précisé dans l’article, il n’existe aujourd’hui pas de risques sanitaire avérés liés à la présence de cette molécule, à ce niveau de contamination, même si les données sont très lacunaires. A titre personnel, je continue à boire l’eau du robinet.
Stéphane Foucart
18:41
Bonjour, est-ce que cette substance a un lien avec celle que l’ANSES avait voulu interdire, avant la déclaration de Marc Fesneau qui s’y opposait?
Kutz
Bonjour, non il ne s’agit pas du même produit. La substance que vous évoquez est le S-métolachlore. C’est un herbicide dont les métabolites (en particulier l’ESA-métolachlore) sont également responsable d’une pollution à grande échelle des eaux de surface et souterraines françaises et européennes.
Stéphane Foucart
18:40
Bonsoir Est-ce que les fournisseurs d’eau potable ont les moyens techniques de dépurer l’eau en amont de nos robinets et quels peuvent en être les répercussions sur son coût. Merci
Philippe
Bonjour, ce que disent les professionnels de la filière, c’est qu’il existe des moyens pour traiter cette molécule mais qu’ils sont coûteux, énergivores, etc. Ils devraient renchérir le coût de l’eau de manière substantielle, une estimation d’un service public en région parle d’une augmentation de l’ordre de 50 % du prix de l’eau. Pour les petites collectivités, ces aménagements seront de toutes façons durablement impossible à déployer.
Stéphane Foucart
18:38
Bonsoir et Bravo pour la qualité, l’originalité et la pertinence de vos articles. Sachant que toute molécule de synthèse se dégrade plus ou moins rapidement en métabolites, je me demande pourquoi Syngenta possède des infos sur le métabolite et n’a pas jugé utile de les fournir aux autorités et les autorité ne les ont pas demandées ? ==> qui était au courant que cette molécule pouvait poser un problème potentiel?
joelk
Bonjour, c’est une interrogation que je partage. Les chimistes savent très bien qu’une molécule organique se dégrade dans l’environnement sous une variété de phénomènes (activité microbienne, rayonnement solaire, etc.) et qu’il est souvent plus fructueux de chercher ses métabolites que la molécule elle-même… or, comme vous le soulignez, ce sont les pesticides qui ont été recherchés, et non leurs métabolites. C’est une excellente question à poser aux régulateurs !
Stéphane Foucart
18:35
Pourquoi cet éternel écueil du reversement de la charge de la preuve ? 90 jours sur des rats avec une seule molécule sans les metabolites, sans prise en compte du mélange de substances, c’est vraiment court …. Pourquoi tout simplement l’agrochimie, les différents relais ainsi que l’utilisateur final ne sont-ils pas tenus de nettoyer ce gigantesque cloaque ? Merci pour vos excellents articles, chroniques….. sur une réalité qui prend une pente sinistre.
MHG
Bonjour, ce sont des questions évidemment pertinentes, mais c’est aux responsables politiques qu’il faut les poser ! Il ne faut pas l’oublier : au delà des choix alimentaires et des stratégies d’évitement personnelles, la première manière de se protéger de ces produits, c’est de voter.
Stéphane Foucart
18:33
Quelles solutions avons nous consommateurs, pour nous protéger de l’eau contaminée par ce pesticide?
J.S
Bonjour, comme je le disais plus haut, l’exposition aux pesticides est en premier lieu le fait de l’alimentation, plus que de l’eau. La mesure la plus efficace pour se protéger des pesticides de synthèse est donc en premier lieu de préférer si cela vous est possible une alimentation bio, qui repose sur l’absence de substance de synthèse, et sur des produits beaucoup moins problématiques pour la santé et l’environnement.
Stéphane Foucart
18:32
Bonjour, À quoi correspond cette limite de 0,1ug/L ? Est-elle sanitaire ou réglementaire ? Comment est-elle calculée ?
Macarel
Bonjour, c’est une limite réglementaire fixée à une époque où elle était une limite de quantification. Elle n’a pas été calculée mais fixée conformément à un esprit de précaution selon lequel on souhaite avoir dans l’eau de consommation le moins possible de produits destinés à altérer la biologie d’organismes vivants (insectes, champignons, etc.).
Stéphane Foucart
18:29
l’étude dont vous parliez plus bas, qui la réalise? Synegeta?
Curieux
Bonjour, oui en effet c’est Syngenta qui la réalise, ou qui mandate et paye un laboratoire privé pour la réaliser. Cela paraît toujours un fonctionnement très bizarre aux néophytes (et à moi aussi, je dois dire), mais c’est la règle dans le monde de la réglementation des toxiques : ce sont les entreprises qui sont chargées, elles -mêmes, de réaliser les études sur la sûreté de leurs produits, études dont elles soumettent les résultats aux autorités sanitaires. C’est ainsi que fonctionne tout le système.
Stéphane Foucart
18:25
Pourquoi ce rapport est-il si peu évoqué (voire pas du tout) par les autres médias ? Je ne comprends pas !
Oula
Bonjour, c’est la raison pour laquelle il faut lire Le Monde 😉
Stéphane Foucart
18:24
Bonjour. Si ce produit est dans l’eau. On peut penser qu’il l’est encore plus dans les fruits et légumes qui ont été traités avec. S’il est accepté de le consommer pour la nourriture, quelle différence de le consommer en buvant ?
Moi-même
Bonjour, ce produit est interdit en Europe et en France depuis 2019. On devrait donc plus en retrouver sur les fruits et légumes produits dans l’Union. En revanche il demeure autorisé dans de nombreux pays. Pour rappel : l’exposition alimentaire aux pesticides est plus le fait de la consommation des aliments que de l’alimentation en eau (même si la chronicité de l’exposition peut ne pas être comparable puisqu’on boit à peu près toujours la même eau alors qu’on varie son alimentation)…
Stéphane Foucart
18:22
Ce métabolite est-il recherchés dans les analyse d’eau courante en standard. A défaut une mairie peut-elle la faire réaliser par un LABO et à quel prix?
EUROPE2
Bonjour, actuellement, ce métabolite n’est pas recherché par une bonne part des Agences régionales sanitaires, dans le cadre de la surveillance sanitaire. Il devrait l’être dans le courant de l’année 2023, selon le ministère de la santé.
Stéphane Foucart
18:21
Bonjour, quel est le nom commercial du produit et sur quelles cultures est-il employé svp.
Marc
Bonjour, cette substance est interdite en Europe (donc en France) depuis 2019. Les noms des préparations commerciales qui étaient concernées en France avant cette interdiction sont accessibles sur la base ePhy de l’Anses, accessible à cette adresse.
Stéphane Foucart
18:19
Bonjour, Le produit en question étant à présent interdit d’utilisation, quand peut-on espérer le voir disparaître naturellement des points de prélèvement pour les eaux potables ?
Dan78
Bonjour, hélas, les Suisses qui ont découvert ce métabolite les premiers, au milieu des années 2010, ont immédiatement demandé aux agriculteurs de cesser de s’en servir. Plusieurs années plus tard, ils n’ont pas vu les niveaux de contamination des nappes d’eau baisser. C’était un produit utilisé sur une large gamme de cultures, avec des taux d’application important : après cinquante ans d’utilisation et d’accumulation de ses métabolites dans l’environnement, on risque de devoir vivre avec pendant longtemps.
Stéphane Foucart
18:17
Doit-on s’inquiéter?
Bill
Bonjour, vaste question. Je dirais que si la présence du R471811 n’est peut être pas en soi alarmante (encore qu’il faille attendre les résultats de travaux en cours pour s’en convaincre tout à fait), elle met en évidence que les usages massifs de la chimie de synthèse sur lesquels repose l’agriculture intensive actuelle produit une variété de phénomènes imprévus dont la somme et la combinaison, elles, finissent ou finiront par poser de gros problèmes. C’est la preuve empirique que c’est un système dont les effets à long terme ne sont pas contrôlables.
Stéphane Foucart
18:1
Bonjour Quels sont les contrôles effectués sur les pesticides avant leur mise en vente? Est-ce qu’ils permettent de prévoir ce genre de problème de métabolite secondaire ou est-ce qu’on l’apprend ‘par hasard’ bien des années plus tard?
Flo
Bonjour, les tests réglementaires sur les pesticides sont fréquemment critiqués pour être aveugles à une variété de problème et ne pas tenir compte de la science académique la plus récente. Les problèmes que l’on rencontre avec certains métabolites en sont l’une des illustrations. La plupart des molécules autorisées dans le passé finissent par être interdites : c’est bien qu’elles n’auraient pas dues être autorisées en première instance…
Stéphane Foucart
18:13
Est ce que cette molécule peut être filtrée par les carafes type Brita ou autre?
Eve
Bonjour, je n’ai pas de réponse précise à cette question, et je ne suis pas sûr qu’elle existe à ce jour, mais à titre personnel, je ne me fierais pas à ce genre de filtre.
Stéphane Foucart
18:09
Les solutions grand public de filtrage de l’eau avec du charbon actif sont-elles efficaces pour filtrer ce type de métabolite ?
Empoisonné:
Bonjour, oui cela fait partie des pistes qui sont explorées par les producteurs, parfois en combinaison avec d’autres technologies.
Stéphane Foucart
18:08
Bonjour, la limite de sécurité est fixée à 1 microgramme par litre de ce que j’ai compris, quelles ont été les valeurs relevées en pratique ? Merci,
Spock
Bonjour, attention : les histoires de seuils sont un peu complexes. Le seuil de qualité est de 0,1 µg/L pour les pesticides et les métabolites « pertinents » (potentiellement problématiques) et il est de 0,5 µg/L pour leur somme (pour quelques rares produits, ce seuil est plus bas). Mais il s’agit d’un seuil réglementaire qui n’a pas de valeur sanitaire. Le seuil sanitaire est appelé Vmax mais n’est pas disponible pour tous les produits et en tout cas pas pour les métabolites qui n’ont pas fait l’objet d’études poussées.
Les autorités définissent alors une valeur de gestion transitoire (3 µg/L pour le R471811) à ne pas dépasser, faut de quoi la consommation est restreinte. Mais la norme est de rester sous le seuil de qualité : les distributeurs d’eau ont trois ans renouvelable une fois (donc 6 ans au total) pour revenir sous ce seuil. Faute de quoi, il faut trouver une autre solution pour approvisionner les populations en eau potable.
Stéphane Foucart
18:03
Bonjour Il semble que L’Agence internationale pour la recherche sur le cancer a en l’occurrence classé le chlorothalonil dans la catégorie 2. Et que cela soit déjà l’affaire de la justice en suisse. Les cultures de betterave ainsi que les vignes soient concernées. Ce qui ferai de m’a région Alsace une zone de forte concentration. Sachant aussi que c’est principalement des eaux souterraines qui soit utilisée( contaminés). Il me parait toujours aberrant que le petit pays suisse soit toujours en avance sur nous. Cordialement
Mt361
Bonjour, en théorie, le chlorothalonil est classé 2 (cancérogène possible) mais les autorités européennes ont proposé un classement 1B (cancérogène probable) avant qu’il ne soit interdit. On peut considérer raisonnablement qu’il est cancérogène 1B, même si cela n’est pas gravé dans le marbre réglementaire européen !
Stéphane Foucart
18:03
Bonjour, « La facture pourrait se chiffrer en milliards d’euros » pour les producteurs d’eau. Peuvent-il se retourner contre SYNGENTA ?
Émile
Bonjour, c’est une question compliquée à laquelle je crains n’avoir pas de réponse très simple. En théorie, l’Etat donne une autorisation de mise sur le marché pour chaque substance et est donc aussi responsable des dégâts qui surviendraient. Les juristes auront de quoi s’écharper pendant longtemps pour débattre de ces questions !
Stéphane Foucart
17:43
Bonjour, est-ce que le rapport de l’Anses est accessible en ligne ?
Starz
Bonjour, oui le rapport de l’Anses est en ligne, vous pouvez le consulter à cette adresse.
Stéphane Foucart
17:38
Cette substance a quel impact sur la santé?
Edbo
Bonjour, cette substance, le R 471811, est un métabolite d’un produit (le chlorothalonil) conçu pour avoir un impact biologique (tuer des champignons, en l’occurrence). Les informations sur la toxicité de cette molécule sont très limitées et par défaut les autorités sanitaires considèrent qu’il peut avoir des propriétés comparables à sa molécule mère, par précaution. Syngenta, la firme qui commercialise ce produit assure que les résultats d’une étude sur le rat de 90 jours seront bientôt transmis aux autorités sanitaires et une étude chronique serait également en cours, pour fixer une valeur maximale d’exposition (dite Vmax). Il faut donc attendre les résultats de ces travaux pour commencer à y voir plus clair.
Stéphane Foucart
17:32
Bonjour, existe-t-il une carte pour savoir quelles zones ont été affectées? A défaut peut-on savoir quelles zones sont principalement concernées?
Vibe42
Bonjour, non pour l’heure il n’existe pas de carte, à ma connaissance, sur les zones les plus contaminées. Le travail qu’a effectué l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) est exploratoire et n’a pas vocation à être exhaustif. L’agence s’est appuyée sur un échantillon d’eaux pour avoir une vue générale des problèmes de contaminations posées par ce métabolites (mais également de nombreux autres polluants émergents). Lorsque ce métabolites (et d’autres produits) seront intégrés au contrôle sanitaire, nous aurons un accès bien plus fin à l’état des contaminations à l’échelle de chaque commune.
Stéphane Foucart
17:24
Le tchat avec Stéphane Foucart va commencer
Vous pouvez continuer à lui poser vos questions.
17:05 Pour approfondir
Le métabolite du chlorothalonil présent dans de nombreux réseaux d’eau potable
Environ un tiers de l’eau distribuée en France serait non conforme à la réglementation, selon un rapport qui doit être rendu public jeudi par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail. Retrouvez ci-dessous l’article de Stéphane Foucart, publié ce matin :
Lire aussi : L’eau potable en France contaminée à vaste échelle par les métabolites du chlorothalonil, un pesticide interdit depuis 2019
17:03
Bonjour et bienvenue dans ce tchat avec Stéphane Foucart, journaliste au service Planète du Monde, qui débutera à partir de 17 h 30.
Publié le 07/04/2023
Eau potable contaminée par des résidus de pesticides : tempête dans un verre d’eau ?

Paris, le vendredi 7 avril 2023
– Une étude de l’Anses a confirmé la présence de nombreux résidus de pesticides dans l’eau de nos robinets. Reste à déterminer si ces derniers sont réellement un danger pour notre santé.
Connaissez-vous le chlorothalonil R47188 ? Non ? Pourtant, il est fort probable que vous en ayez déjà bu. Il s’agit en effet d’un des nombreux métabolites de pesticides retrouvés dans l’eau du robinet, selon un rapport publié par l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) ce jeudi. Tout les trois ans, l’Anses mène une enquête sur la présence de polluants émergents dans l’eau, afin de palier les lacunes des contrôles réguliers qui ne peuvent rechercher la présence de tous les polluants d’intérêts. Ces analyses approfondies portent sur 300 échantillons d’eau traitée issus de différents points de captage représentant environ 20 % de l’eau distribuée.
Les agents de l’Anses ont ainsi détecté la présence de 77 métabolites de pesticides, des résidus de pesticides utilisés par les agriculteurs, qui polluent les nappes phréatiques et les cours d’eau et finissent dans nos robinets. Parmi eux, sept métabolites dépassent le seuil réglementaire de qualité de 0,1 µg/litre (ce qui ne signifie pas que l’eau ne soit pas potable).
Des résidus d’explosifs dans l’eau !
Parmi eux, le chlorothalonil R47188 concentre particulièrement l’attention des chercheurs. Il s’agit d’un métabolite du chlorothalonil, un pesticide commercialisé par la firme suisse Syngenta, classé comme potentiellement cancérigène par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) en 2018 et interdit en France et dans l’Union Européenne en 2020. Ce métabolite est présent dans 57 % des échantillons analysés par l’Anses et le seuil réglementaire de 0,1 µg/litre est dépassé dans 34 % des cas. Impossible cependant d’extrapoler à partir de ces chiffres la part de la population française qui boit de l’eau contaminée au métabolite de chlorothalonil. « C’est le métabolite de pesticide le plus fréquemment trouvé » commente l’Anses qui note que « ces résultats attestent que certains métabolites de pesticides peuvent rester présents dans l’environnement plusieurs années après l’interdiction de la substance active dont ils sont issus ».
D’autres métabolites ont été détectés par les agents de l’Anses. Des traces de S-métolachlore ont notamment été retrouvées dans la moitié des échantillons analysés, un herbicide dont l’Anses a demandé l’interdiction en février, sans résultat puisque le ministre de l’Agriculture Marc Fresneau a refusé la prohibition de cette substance le 29 mars dernier. Plus étonnant, l’Anses a retrouvé des résidus d’explosifs dans 10 % des échantillons analysés, « principalement issus de sites d’armement datant de la Première guerre mondiale ou à proximité d’activités industrielles d’armement ».
Si la présence de résidus de pesticides et notamment de métabolites du chlorothalonil dans l’eau potable est incontestable, les conséquences à en tirer sont en revanche beaucoup plus discutées. Pour les militants écologistes, cette étude confirme leur crainte, celle que l’utilisation de pesticides par les agriculteurs ne finissent par polluer l’eau, même plusieurs années après leur interdiction. « Les chiffres sont importants, mais nous ne sommes pas vraiment surpris » commente François Veillerette, président de l’association Générations futures. « Les métabolites ne disparaitront pas du jour au lendemain, cela fait trois ans que le chlorothalonil est interdit en France et on en retrouve en grande quantité dans les eaux, ce n’est que le début » ajoute-t-il.
« Il n’y a pas de raison de s’affoler » selon un expert de l’Anses
D’autres soulignent que ces résultats démontrent les lacunes du système de traitement de l’eau en France, qui ne parvient pas à éliminer toute trace de pesticides avant que l’eau sorte de nos robinets. Régis Taisne, chef du département cycle de l’eau à la FNCCR (structure qui regroupe 90 % des régies locales de l’eau) estime ainsi que ce sont « plusieurs milliards d’euros » qui vont devoir être investis pour améliorer le traitement de l’eau et éliminer, entre autres, le chlorothalonil R47188.
En revanche, d’autres voix se veulent plus rassurantes. Elles rappellent que les données sur la potentielle dangerosité du chlorothalonil R47188 manquent et que c’est par défaut qu’il a été classé par l’Anses comme « métabolite pertinent », c’est-à-dire potentiellement dangereux. A cette classification correspond un seuil de qualité de 0,1 µg/litre et un seuil de dangerosité de 3 µg/litre au-delà duquel l’eau n’est plus considérée comme potable. Mais il s’agit d’un seuil réglementaire qui ne correspond pas parfaitement à la réalité scientifique. Deux études, l’une menée par l’Anses, l’autre par Syngenta, sont en cours pour évaluer la dangerosité du chlorothalonil R47188 et permettront de calculer un seuil sanitaire plus pertinent pour ce produit.
En attendant, Christophe Rosin, chef de l’unité chimie des eaux au sein du laboratoire d’hydrologie de l’Anses, note que le taux de chlorothalonil R47188 mesuré par ses agents dans l’eau en France ne dépasse jamais 0,2 µg/litre, « ce qui est plutôt rassurant ». « Aucun dépassement de valeurs sanitaires maximales (Vmax) n’a été observé et les concentrations maximales mesurées sur cette campagne sont de l’ordre de 10 à 10 000 fois plus basses que les Vmax associées en fonction des composés » rajoute l’expert, « il n’y a pas de raison de s’affoler ». A priori, il n’y a donc pas de danger à boire l’eau du robinet…jusqu’à nouvel ordre.
Nicolas Barbet
Les métabolites, ces descendants des pesticides omniprésents dans l’eau potable
TOXIQUES
7 décembre 2021
par Nolwenn Weiler
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Connaissez-vous les métabolites ? Ce sont des molécules issues des pesticides. Les eaux naturelles et les stations d’épuration en sont saturées. A tel point qu’on les retrouve abondamment dans l’eau potable. Enquête sur une pollution invisible.

- Temps de lecture :14 minutes
À Saint-Mayeux, petite commune sise au nord de la Bretagne, l’eau distribuée au robinet contient plus de pesticides que ne l’autorise la loi. L’alerte a été donnée à la fin du mois de septembre, après plus de trente jours de dépassement des seuils. Le coupable : une substance appelée « ESA-métolachlore », omniprésente dans les cours d’eau bretons. C’est un métabolite du « S-métolachlore », un herbicide fréquemment utilisé pour le désherbage du maïs. Mais qu’est-ce qu’un métabolite ?
« Quand il entre au contact du sol ou de l’eau – par exemple – un pesticide se transforme en divers métabolites qui peuvent eux-mêmes se transformer en de nouveaux métabolites, détaille Louis*, un agronome, ancien fonctionnaire [1]. Si on veut documenter le devenir du glyphosate dans le milieu naturel, c’est inutile de le chercher, on ne le trouvera pas, illustre-t-il. Mieux vaut chercher l’Ampa, son principal métabolite. » Ces descendants chimiques des pesticides sont-ils moins toxiques que leurs parents ? Pas forcément. Certains le sont même davantage car ils vivent plus longtemps, ce qui est le cas de l’ESA-métolachlore.
« Pour nous, il aurait fallu arrêter de distribuer l’eau dès janvier 2016, quand on a eu ces relevés alarmants »
Ce métabolite est censé rester sous la barre des 0,1 microgramme par litre (mug/l) d’eau potable, comme tout pesticide. C’est une directive européenne, édictée le 3 novembre 1998, qui le dit. Cette directive interdit par ailleurs que le cumul des pesticides retrouvés dans l’eau potable excède 0,5 mug/l. Vu la somme de pesticides utilisés chaque jour dans notre pays, tenir ces seuils est très compliqué, pour ne pas dire impossible. Car des centaines de pesticides épandus donnent des milliers de métabolites.
Sont-ils tous recherchés lors des analyses de l’eau ? Évidemment non. Ce serait trop cher et trop long. « La sélection des molécules recherchées par l’ARS (agence régionale de santé) dans le cadre du contrôle sanitaire des eaux est réalisée en fonction des activités agricoles locales, des quantités de pesticides vendus et des propriétés des molécules en cause », a expliqué le ministère de la Transition écologique au député LREM Yves Daniel, inquiet pour la qualité de l’eau distribuée à certains habitants de sa circonscription, en Loire-atlantique. Le député (de la majorité) avait dû patienter 18 mois pour que le ministère réponde à sa question écrite… [2].
Une commune contrainte de diluer l’eau avec celle d’un réseau voisin
« C’est le collectif sans pesticides de Massérac qui m’a alerté », relate l’élu. Dans cette petite bourgade d’à peine 1000 habitants située aux confins de la Loire-Atlantique et de l’Ille-et-Vilaine, les métabolites ont fait leur apparition dans l’eau potable en 2016, quand on a commencé à les mesurer. « On a pris l’initiative de chercher un peu plus loin que ce qui était habituellement demandé. L’ARS nous a suivis », explique Fabrice Sanchez, maire de la commune et ancien président du syndicat en charge de l’eau potable. 20 000 habitants, répartis sur huit communes, sont alimentés par l’eau des captages de Massérac. Les analyses y révèlent la présence d’une petite dizaine de métabolites, issus des produits épandus sur le colza, le maïs et les céréales. Trois d’entre eux dépassent le seuil limite de 0,1 mug/l.
La situation est si critique qu’une interconnexion est mise en place avec un réseau de distribution voisin pour continuer à alimenter la population en eau potable moins polluée. « On a fait de la dilution, en procédant à des mélanges avec de l’eau achetée à une commune voisine », précise Fabrice Sanchez. Cette dilution est renforcée deux ans plus tard, en 2018, suite à la fermeture d’un des deux points de captage. Les concentrations de pesticides ne diminuant pas suffisamment, une demande de dérogation est faite l’année suivante, en décembre 2019, toujours pour continuer à fournir en eau les 20 000 habitants dépendants des puits de Massérac.
La novlangue de l’ARS : l’eau distribuée est « non-conforme aux limites de qualité et conforme aux références de qualité »…
La dérogation est accordée par le préfet en mai 2020, pour trois ans, à condition que des solutions préventives ou curatives soient mises en place. De gros travaux sont prévus pour rénover la station de traitement, explique Fabrice Sanchez. Ce sera terminé en 2023. Mais dès décembre 2020, une filière provisoire avec filtres à charbon est mise en place. « Depuis début 2021, l’eau distribuée sur le territoire respecte la norme pour le paramètre ESA-métolachlore », indique Mickaël Derangeon, élu local et vice-président d’Atlantic’eau, organisme en charge de la distribution d’eau dans le département.
Cela signifie-t-il qu’une eau peut continuer à être distribuée pendant plusieurs mois, voire plusieurs années, en dépit des dépassements de limite de conformité ? Oui, car les autorités sanitaires considèrent qu’il n’y a pas de risque pour la santé. Pour les pesticides, « la gestion des dépassements (susceptibles d’avoir des effets sur la santé, ndlr) s’appuie sur les « valeurs sanitaires maximales (Vmax) » établies par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) » explique la préfecture de Loire-Atlantique [3]. Introduite en juillet 1998 par le ministère de la Santé, soit quelques mois avant que ne soit adoptée la directive européenne qui limite la présence de pesticides dans l’eau potable, la valeur sanitaire maximale est largement plus élevée que la norme de conformité européenne.
Des métabolites présents presque partout en Bretagne
Si l’on reprend l’ESA-métolachlore, par exemple, on est à 510 mug/l. 5000 fois la norme de qualité de l’eau ! Cette distinction, en plus d’engendrer une certaine confusion, peut déboucher sur des conclusions réellement étonnantes pour ne pas dire grotesques. L’ARS bretonne a ainsi pu écrire en septembre dernier que l’eau distribuée sur la commune de Saint-Mayeux est « non-conforme aux limites de qualité et conforme aux références de qualité » (sic). Les « limites » renvoyant ici aux normes européennes tandis que les « références » renvoient à la définition franco-française de ce qui est considéré préjudiciable, ou non, à la santé.
« Tant que la Vmax restera la référence de toxicité sanitaire, on n’atteindra jamais le seuil d’alerte pour la santé humaine, soupire Dominique Fortunato, du collectif Sans pesticides. Pour nous, il aurait fallu arrêter de distribuer l’eau de Massérac dès janvier 2016, quand on a eu ces relevés alarmants de présence de métabolites de pesticides. »Avant, certaines ARS le faisaient. « C’était d’autant plus important que rien qu’avec les analyses on était sur un taux cumulé de pesticides excédant les 0,5 mug/l, ajoute Damien Renault, lui aussi membre du collectif. Et on sait que le nombre de métabolites excède largement les analyses. »

Autour de Massérac, le syndicat de distribution des eaux « a identifié 68 métabolites produits à partir des 11 substances actives les plus vendues dans le département. Sur ces 68 métabolites seuls 11 ont peu être analysés », remarque le député Yves Daniel [4]. « Nous sommes inquiets du fait que seulement une partie des molécules utilisées en agriculture soient recherchées », ajoute le maire de Conquereuil, Jacques Poulain [5]« Il y a un vrai souci avec l’absence « d’étalons » », remarque Damien Renault. Ces signatures chimiques des métabolites, que le fabricant est le seul à posséder, sont une condition sine qua non pour pouvoir procéder à des analyses. « Malheureusement, les « étalons » ne sont pas toujours disponibles. Les laboratoires ont de la peine à les trouver. Quand ils les trouvent, ils faut payer. C’est compliqué », précise Dominique Fortunato [6].
Filtrer les métabolites nécessite des investissements considérables
Ces difficultés d’analyses sont d’autant plus problématiques qu’à chaque fois qu’on procède à des recherches, on trouve des métabolites. En 2019, l’association Eaux et rivières de Bretagne a entrepris de tester les cours d’eau de la région. Elle a trouvé de l’ESA-métolachlore partout. « Encore plus préoccupant, souligne l’association : il dépassait la limite de 0,1 mug/l dans plus de 92 % des cas ! » Dans les Côtes-d’Armor, où l’ESA-métolachlore est recherché depuis ce printemps 2021, un bon tiers des stations de traitements distribuent une eau au-dessus des seuils.
« On ne peut plus faire face à la pollution tellement elle est généralisée »
« C’est un peu la panique, dit un agriculteur du coin. Ils sont en train de demander des dérogations à la pelle pour pouvoir continuer à distribuer l’eau. » Les investissements nécessaires pour traiter les pesticides – filtres à charbon essentiellement – sont très élevés. « De plus, il faut les changer souvent, car ils saturent vite, explique Mickaël Derengeon. Une à deux fois par an. Ensuite, il faut les faire brûler à très haute température pour que les pesticides disparaissent. Tout cela coûte réellement très cher ; cela se compte en centaines de milliers d’euros. »Des sommes vertigineuses qui pourraient bien faire s’envoler le prix de l’eau…
Repère :
L’eau en bouteille contient-elle des pesticides ?Lire l’encadré
« Il y a aussi des élus qui font pression pour qu’un maximum de métabolites soient classés « non pertinents ». De cette façon leur seuil de conformité se trouve rehaussé : on passe de 0,1 à 0,9 mug/l », croit savoir Damien Renault. Une fois classé « non pertinent », un métabolite est considéré moins toxique, les seuils limites de présence dans l’eau sont donc rehaussés. Citée dès 1991 dans une directive européenne concernant la mise sur le marché des pesticides, la différence entre métabolites pertinents et non pertinents a été étayée en 2003 par un document guide de la Commission européenne. Mais les marges d’interprétation sont si larges que les situations varient beaucoup d’un pays à l’autre.
La riposte de l’agro-industrie
Les Pays-Bas, par exemple, ont classé 37 métabolites comme non pertinents, dont ceux du S-métolachlore (cet herbicide à l’origine de la pollution de nombre de points d’eau en France). Au Danemark, en revanche, aucun métabolite ne peut être considéré comme non pertinent ; ce pays considère que cette approche constitue « une violation des niveaux de protection pour les eaux souterraines », cite un document de l’ONG Pesticide action network (PAN). L’influence de l’industrie sur cet imbroglio réglementaire y apparaît très clairement.
« Il s’agit de masquer l’incapacité des États à protéger les populations contre un empoisonnement universel »
« Face à l’étendue des pollutions, il fallait bien qu’ils trouvent une solution, c’est pour cela qu’ils ont introduit cette notion de métabolites non pertinents », souffle Alain Grohan, ancien agriculteur et membre du collectif sans pesticides. « Ils veulent faire sauter les limites de qualité, complète Damien. Mais le faire directement c’est un peu gros. » En France, c’est l’Anses qui en décide, à la demande du ministère de la Santé. En 2019, sur huit métabolites étudiés, l’agence a décidé que seuls trois d’entre eux étaient pertinents, donc soumis à la limite de 0,1 mug/l. L’Anses a aussi décidé que le seuil d’acceptabilité des métabolites non pertinents serait de 0,9 mug/l ; ce qui place notre pays dans la fourchette haute de l’Union européenne qui s’étale de 0,3 à 0,10 mug/l.
« Il s’agit de masquer le désastre de l’agriculture industrielle et l’incapacité des États à protéger les populations contre un empoisonnement universel », tranche le journaliste Fabrice Nicolino, qui s’est longuement penché sur cette question des métabolites. « On ne peut plus faire face à la pollution tellement elle est généralisée, approuve Damien Renault. C’est pourquoi on a tant de mal à obtenir des mesures des métabolites. » « Lors d’une réunion, en octobre 2019, l’un des ingénieurs de l’ARS nous a carrément dit que s’ils les recherchaient tous, ils les trouveraient, et seraient obligés de fermer les puits, rapporte Alain Grohan. Pour faire face, la seule solution, c’est d’arrêter l’usage des pesticides, en commençant par appliquer, et étendre, les interdiction sur les périmètres de captage. »
« La plupart des agriculteurs n’aiment pas utiliser les pesticides »
Ces aires agricoles, plus ou moins grandes, entourent les points de prélèvements des eaux destinées à atterrir dans nos verres et assiettes. Mais il y a du pain sur la planche, car certains agriculteurs ne sont même pas au courant qu’il existe des périmètres de captages sur les terres qu’ils labourent. Ils les arrosent donc de pesticides… Pour les aider à passer le cap, des aides financières leur sont versées. Le plan d’attaque prévu dans les Côtes-d’Armor pour enrayer une pollution devenue hors de contrôle a listé plusieurs sources financières potentielles, publiques évidemment. Plusieurs coopératives semblent déjà sur les rangs pour recevoir ces financements, et « aider » les agriculteurs à se passer de pesticides tout en continuant à en vendre par ailleurs…
Dans la région de Massérac, c’est le distributeur, Atlantic’eau – autrement dit les usagers – qui indemnise les agriculteurs, à raison de 30 euros par hectare et par nombre de « non épandage ». Ne plus épandre de pesticides signifie, pour l’agriculteur, désherber de façon mécanique avec des engins agricoles adaptés. « Le préfet contraint le distributeur d’eau Atlantic’eau à négocier avec les agriculteurs la réduction d’usage des pesticides, proteste le collectif de Massérac. Ce problème politique doit être pris en charge par l’État. » SUR LE MÊME SUJET
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« La plupart des agriculteurs n’aiment pas utiliser les pesticides, avance l’élu local Mickaël Derangeon. Pour lui, il faut vraiment se concentrer sur un accompagnement de ces professionnels vers d’autres façons de travailler. » La pression augmentant, les autorités nationales vont peut-être (enfin) se décider ? Dans les Côtes-d’Armor, en tout cas, les élu.es en charge de la qualité de l’eau comptent sur « une prochaine rencontre interministérielle » prévue sur les métabolites pour tâcher d’avancer.
Nolwenn Weiler
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Mise à jour du 17 octobre 2022
Face à l’augmentation de la pollution de l’eau du robinet par les métabolites des pesticides, l’Anses a pris une curieuse décision, le 30 septembre 2022 : elle a décidé de classer l’un d’eux, l’esa-métolachlore comme « non pertinent ». Issu du « S-métolachlore », un herbicide fréquemment utilisé pour le désherbage du maïs, l’esa-métolachlore était jusqu’alors considéré comme « pertinent », c’est à dire suffisamment dangereux pour la santé humaine pour que son seuil réglementaire de présence dans l’eau soit inférieur à 0,1 mug/l. Depuis le 30 septembre, ce seuil est passé à à 0,9mug/l. Plusieurs captages vont pouvoir réouvrir, sans que rien n’ait été fait pour améliorer la qualité de l’eau distribuée, ni réduire la quantité de pesticides utilisés. Des millions de Français sont concernés par cette nouvelle réglementation qui les autorise à boire aujourd’hui de l’eau considérée hier comme impropre à la consommation…
Notes
[1] Louis est un prénom d’emprunt. Cette personne souhaitant conserver son anonymat.
[2] La question écrite avait été publiée au Journal officiel le 23 avril 2019. Réponse obtenue le 1er septembre 2020.
[3] Courrier envoyé le 24 mars 2021 au collectif sans pesticide, qui demandait une annulation de la dérogation accordée en mai 2020. Cette demande a été refusée.
[4] Question adressée au gouvernement en avril 2019.
[5] Courrier adressé à la préfecture de Loire-Atlantique le 29 octobre 2020.
[6] Ce problème posé par l’absence d’étalons analytiques a également été soulevé par le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) dans un rapport publié en 2018 faisant le point sur les besoins analytiques des métabolites de pesticides.
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Voir aussi:
Le gouvernement a annoncé qu’il allait suivre la recommandation de la HAS et mettre fin à l’obligation vaccinale pour les soignants. https://environnementsantepolitique.fr/2023/03/31/42729/