Les importations de GNL russe en Europe ont augmenté de 46 % entre janvier et septembre 2022 par rapport à la même période en 2021.

TotalEnergies inonde la France de gaz russe

28 février 2023 | Par Mickaël Correia

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Un an après le début de la guerre en Ukraine, TotalEnergies continue de fournir du gaz russe à l’Europe, et tout particulièrement à la France. Malgré les sanctions, la multinationale a réussi à percevoir 1,5 milliard de dollars de dividendes grâce à ces importations gazières depuis la Russie.

Un an après le début de la guerre en Ukraine, l’Union européenne (UE) a réussi à réduire drastiquement ses importations de gaz russe par pipeline. Selon les derniers chiffres, elles ont chuté de 74 % au troisième trimestre 2022 par rapport à la même période en 2021. Avant le conflit, 40 % du gaz consommé en Europe était russe.

L’objectif était de « mettre fin à la dépendance de l’UE à l’égard des combustibles fossiles russes » et de « lutter contre la crise climatique »dixit la Commission européenne. En octobre dernier, cette dernière clamait :« L’UE ne peut plus continuer d’être dépendante d’un fournisseur qui bafoue ouvertement nos valeurs et la paix en Europe. »

Le complexe gazier de Yamal LNG en Russie, détenu à 20 % par TotalEnergies, 7 décembre 2017. © Photo Maxim Zmeyev / AFP

Afin de pallier cette réduction, la Commission a proposé dès mars 2022 de diversifier les sources d’approvisionnement du « vieux continent », notamment « grâce à une augmentation des importations de gaz naturel liquéfié » issu « de fournisseurs non russes ». Le gaz naturel liquéfié, ou GNL, désigne du gaz fossile refroidi à − 160 °C afin qu’il passe à l’état liquide pour être ensuite transportable par navire.

En conséquence, les pays de l’UE ont signé à la hâte des contrats d’approvisionnement avec les États-Unis et le Qatar, grands producteurs mondiaux de GNL, et ont annoncé la construction d’une trentaine de terminaux d’importation de gaz liquéfié.

Mais paradoxalement, la Russie est devenue en 2022 le deuxième fournisseur de GNL pour les pays européens, d’après des données de la Commission compilées par Les Amis de la Terre. Les importations de GNL russe en Europe ont même augmenté de 46 % entre janvier et septembre 2022 par rapport à la même période en 2021.

« Un véritable non-sens, puisque la ruée vers le GNL était politiquement justifiée par la nécessité de se défaire de notre dépendance aux énergies fossiles russes, en réaction à la guerre en Ukraine », dénonce l’ONG écologiste.

Cette absurdité s’explique par le fait que s’il existe un embargo sur le charbon et le pétrole russes, aucune sanction n’est encore prévue pour l’importation de gaz russe. En outre, la forte diminution des achats de gaz russe importé par pipeline s’est imposée de facto à la suite des problèmes de maintenance côté russe et au sabotage des gazoducs Nord Stream en septembre 2022.

La France accro au GNL russe

Depuis le début de la guerre en Ukraine, la France a acheté pour 3,7 milliards d’euros de GNL à la Russie, hissant l’Hexagone au rang du septième plus gros importateur mondial de gaz russe.

Pour se fournir en GNL russe, l’État français s’appuie sur TotalEnergies. La multinationale énergétique détient en effet des actifs russes dans le secteur gazier.

Si TotalEnergies affirme s’être retirée des champs pétro-gaziers de Kharyaga et de Termokarstovoye en réaction à l’agression russe en Ukraine, le groupe possède encore 19,4 % du capital du producteur gazier russe Novatek et 20 % du consortium Yamal LNG, un gigantesque complexe industriel de production de GNL situé en Sibérie.À lire aussiGaz naturel liquéfié : la France s’enferre dans le fossile

En 2022, Yamal LNG a même enregistré un record de production, avec 21 millions de tonnes de GNL exportées. Selon les données du trafic des méthaniers recueillies par Bloomberg et analysées grâce à des experts, un quart de cette production a été exporté directement vers la France – le deuxième importateur étant la Chine (23 %).

En comparaison, d’après les mêmes données, la Grande-Bretagne a stoppé toute livraison de gaz depuis Yamal GNL dès le déclenchement de la guerre en Ukraine.

Contacté par Mediapart à propos de cette ruée française sur le GNL russe (voir notre Boîte noire), le ministère de la transition énergétique explique que la France « est un point d’entrée pour les livraisons de GNL à destination des pays européens » et que « la consommation de gaz a fortement baissé, le plan de sobriété énergétique lancé par le gouvernement ayant porté ses fruits ces derniers mois ».

Des dividendes « tachés de sang »

Les banques et oligarques russes ont été frappés de sanctions dès le début du conflit. Ainsi, le milliardaire Guennadi Timtchenko, un proche de Poutine qui a un temps coprésidé avec le PDG de TotalEnergies le conseil économique de la Chambre de commerce et d’industrie franco-russe, a dû démissionner du conseil d’administration de la firme gazière Novatek en mars 2022.

Par ailleurs, en décembre dernier, TotalEnergies a annoncé qu’elle retirerait ses administrateurs de Novatek et avoir enregistré dans ses comptes en 2022 une dépréciation de ses actifs dans l’entreprise russe de 3,7 milliards de dollars.

Toutefois, malgré les sanctions et ce retrait du conseil d’administration de Novatek, TotalEnergies est parvenue à rapatrier 1,5 milliard de dollars de dividendes pour l’année 2022. 1,5 milliard de dollars engrangés en pleine guerre en Ukraine grâce à des parts dans une entreprise russe et dans un site industriel considéré comme une bombe climatique.

« Pour Kyiv, ces dividendes de TotalEnergies sont “tachés de sang” et devraient être récupérés pour assurer la “reconstruction de l’Ukraine” »,a récemment rappelé l’économiste Maxime Combes. Or « les pays européens n’ont pas interdit à leurs entreprises de toucher des dividendes en Russie ».À lire aussiGuerre en Ukraine : le grand bond en arrière climatique

Quant au GNL, il est extrêmement néfaste pour le climat. Sa production émet d’énormes volumes de méthane, un gaz à effet de serre qui a un potentiel de réchauffement 84 fois plus important que le CO2 sur une période de vingt ans. Et l’empreinte carbone du GNL est2,5 fois plus élevée que celle du gaz acheminé par gazoduc.

Sollicitée par Mediapart, TotalEnergies a répondu qu’elle respectait « les sanctions européennes et les contre-sanctions russes dans l’exercice de [leurs] activités en Russie ». La firme a ajouté qu’elle « a rappelé dans ses principes d’action pour ses activités en lien avec la Russie son devoir de contribuer à la sécurité de l’approvisionnement énergétique gazier de l’Europe à partir de l’usine Yamal LNG dans le cadre de contrats à long terme qu’elle se doit d’honorer tant que les gouvernements européens ne prennent pas de sanctions contre le gaz russe ».

L’entreprise française est en effet engagée dans un contrat à long terme de fourniture de GNL avec Novatek qui porte encore sur une vingtaine d’années. Le 8 février dernier, jour de l’annonce par TotalEnergies d’un bénéfice net record de 19,1 milliards d’euros pour l’année 2022, Patrick Pouyanné, le patron du groupe, a lâché lors d’un échange avec les investisseurs que le contrat à long terme de fourniture de GNL était « une source de cash assez importante ».

Une arme géopolitique contre l’UE

En juin 2022, Patrick Pouyanné confiait dans un entretien donné à Ouest-France que « cesont les autorités européennes qui [leur] ont demandé de continuer à fournir les consommateurs européens car ils ne peuvent pas encore s’en passer ».

Contactés par Mediapart, ni la Commission européenne ni le ministère de la transition énergétique n’ont voulu réagir à cette affirmation du PDG de TotalEnergies.

Anne-Sophie Corbeau, chercheuse spécialiste des marchés gaziers, a récemment déclaréqu’« il était très pratique pour tout le monde de fermer les yeux sur les flux de GNL russe » vers les pays européens. Puis de souligner que les importations fulgurantes de GNL russe augmentaient le potentiel pour « la Russie d’utiliser le GNL comme une arme de chantage géopolitique » contre l’Europe.

Le 24 février dernier, jour du premier anniversaire de l’invasion russe en Ukraine, les pays membres de l’UE ont approuvé un dixième train de sanctions pour tenter d’affaiblir Moscou. Aucune d’entre elles ne concernait le gaz russe.

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Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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