Mégabassines condamnés avant d’être construites ? Avec le changement climatique il va falloir que les activités humaines s’adaptent.

Les mégabassines de stockage déjà condamnées par le dérèglement climatique ?

Plusieurs des programmes de stockage de l’eau pour l’agriculture sont compromis en raison des faibles niveaux des nappes phréatiques et des tensions sur les usages. 

Par Martine ValoPublié aujourd’hui à 10h55, mis à jour à 15h14 https://www.lemonde.fr/planete/article/2023/01/25/le-sort-des-megabassines-agricoles-en-suspens_6159223_3244.html

Temps de Lecture 5 min. 

Manifestation à Sainte-Soline, dans les Deux-Sèvres, contre la construction d’une « mégabassine », le 30 octobre 2022.
Manifestation à Sainte-Soline, dans les Deux-Sèvres, contre la construction d’une « mégabassine », le 30 octobre 2022.  ANTOINE BERLIOZ/HANS LUCAS

Dans l’histoire de la politique de l’eau en France, la sécheresse historique de 2022 a marqué un tournant. « Il y aura un avant et un après l’été 2022 », observe le ministre de la transition écologique, Christophe Béchu, dans un entretien au Parisien, mercredi 25 janvier, afin de présenter le plan national pour l’eau que le gouvernement prépare depuis des mois. Il y annonce vouloir « diminuer d’un peu plus de 10 % le volume prélevé dans nos sous-sols d’ici la fin du quinquennat ». Car « comme l’a expliqué le président [de la République, Emmanuel Macron], il faut s’habituer à la fin de l’abondance, y compris pour l’eau ». Mais il ne dévoile pas comment y parvenir. Certes, les collectivités locales devront s’efforcer de réduire les fuites dans leurs réseaux et les Français recevront des « conseils simples » pour les guider dans leurs efforts de sobriété hydrique. Mais le sort des mégabassines de stockage pour l’irrigation n’apparaît pas tranché. « Il serait hypocrite de fixer trop de restrictions à l’agriculture française, ce qui nous pousserait à importer ! », argumente le ministre.

Lire aussi :    Les mégabassines, symbole d’un agrobusiness intenable ou réponse adaptée aux sécheresses ?

Pourtant, localement, les attentes sont grandes et le doute s’est immiscé au sujet d’une ressource qui pouvait paraître éternellement renouvelable auparavant. Comment dès lors aborder les pénuries que le changement climatique va imposer ? Dans l’ancienne région du Poitou, l’opposition aux mégabassines des Deux-Sèvres, notamment à Sainte-Soline, ne faiblit pas et, dans le département voisin de la Vienne, l’ambitieux programme de stockage pour l’agriculture pâtit d’un manque d’adhésion de la part d’acteurs locaux. La gestion et le partage de l’eau restent des sujets de tension dans une région qui voit cohabiter deux modèles agricoles, les fermes en polyculture-élevage et les grandes cultures irriguées, et butent sur un constat rédhibitoire : l’état de la ressource ne permettra pas de remplir les retenues de substitution prévues.

Il ne va donc pas être possible de construire la totalité de ces structures destinées à être alimentées en pompant dans les nappes souterraines en hiver afin de permettre à certains exploitants d’être sûrs de pouvoir irriguer leurs cultures en été. Au moins quatre ou cinq sont sérieusement compromises. Quant aux autres, si elles se réalisent, elles risquent de rester vides deux années sur dix. Ce ne sont pas leurs détracteurs qui l’affirment, mais le représentant de l’Etat qui l’a annoncé à Poitiers, le 17 janvier. Le préfet Jean-Marie Girier a admis que cela va mettre fin à l’irrigation par endroits dans le bassin du Clain, un affluent de la Vienne. « Dans le seul secteur de la Pallu, cela veut dire fermer 55 sociétés agricoles sur une centaine en deux ans. Ce sont des conséquences très concrètes », a-t-il souligné, selon des propos rapportés par La Nouvelle République.

Lire aussi :    Le conflit sur les mégabassines pose la question de la gouvernance de l’eau

Multiplication des études

Le 3 novembre, le même préfet avait conclu avec des représentants du secteur agricole et quelques élus locaux un protocole d’accord portant sur la création de trente réserves : de quoi stocker près de neuf millions de mètres cubes, destinés à 129 exploitations. La chambre d’agriculture tenue par la Coordination rurale n’avait pas voulu le signer, l’estimant trop contraignant. L’accès garanti à l’eau est en effet assorti d’efforts à fournir en faveur de l’environnement. Son président, Philippe Tabarin, estime aujourd’hui que « les propos du préfet sont très violents. C’est inacceptable de dire aux exploitants qu’ils ne pourront pas irriguer et les laisser sans solution. »

De son côté, l’établissement public territorial du bassin (EPTB) de la Vienne n’avait pas voulu se prononcer en novembre 2022, dans l’attente d’un important travail de diagnostic sur le territoire concerné, une étude dite « hydrologie, milieux, usages, climat » (HMUC) lancée en 2019. Au vu d’une première série de résultats, il a rendu le 14 décembre un avis défavorable à ce programme de stockage d’eau pour l’agriculture. L’EPTB, qui regroupe de nombreuses collectivités locales, est chargé de veiller sur le bassin de la Vienne, qui passe par deux régions et huit départements.

Lire aussi :    Mégabassines : la campagne niortaise en ébullition

Comme les études HMUC sont en train de se multiplier en France, elles devraient fournir un éclairage nouveau sur la gestion et la répartition de la ressource hydrique dans le pays. Car si les tendances moyennes sont connues, les niveaux des réserves locales ne le sont pas de façon détaillée, ni d’ailleurs les volumes prélevés. On devrait connaître en mars l’intégralité de l’étude du bassin du Clain – que la chambre d’agriculture ne cesse de dénoncer depuis des mois comme étant « très orientée » en faveur de la protection de l’environnement.

Déséquilibre structurel

« Il faudra diffuser les résultats et les faire admettre, pas seulement auprès des agriculteurs, mais aussi des industriels, des producteurs d’eau potable, déclare Jérémie Godet (EELV), président de l’EPTB de la Vienne et par ailleurs vice-président de la région Centre-Val-de-Loire. Jusqu’à présent, les milieux ont toujours servi de variable d’ajustement, mais avec le changement climatique il va falloir que les activités humaines s’adaptent. Ce n’est pas une mince affaire. » Selon ses services, il serait illusoire de vouloir prélever par exemple près d’un million de mètres cubes pour remplir des retenues de substitution du côté de la Dive de Couhé, alors que la ressource disponible n’y dépasse pas 600 000 mètres cubes. Cependant, le principe du pompage hivernal pourrait être envisagé dans d’autres secteurs. « Mais pour quelle répartition ?, interroge Jérémie Godet. Si 7 % des agriculteurs sont desservis, que fait-on des 93 % restants ? La question est peu développée dans le protocole d’accord. »

Newsletter « Chaleur humaine »Comment faire face au défi climatique ? Chaque semaine, nos meilleurs articles sur le sujetS’inscrire

Jusqu’à présent, l’agglomération du Grand Poitiers n’a pas non plus voulu s’y associer, inquiète pour l’eau potable qu’elle produit pour ses habitants. Voilà presque trente ans que le bassin du Clain est classé en déséquilibre structurel, c’est-à-dire que les prélèvements excèdent ce que la nature peut fournir. L’année 2022 y a été rythmée par des arrêtés préfectoraux à répétition pour multiplier les interdictions d’arroser, de remplir sa piscine… Les premières mesures étaient tombées dès le 6 janvier, les dernières en décembre.

Dans ce contexte, la société civile n’a pas apprécié que l’Etat s’occupe de l’eau agricole, sans mettre en place auparavant un « Projet territorial de gestion de l’eau » (PTGE) transversal, abordant tous les usages de la ressource. C’est pourtant une condition obligatoire pour qu’une agence de l’eau, en l’occurrence celle de Loire-Bretagne, puisse subventionner des bassines. Le 22 janvier, plusieurs organisations (dont la Confédération paysanne et la Ligue de protection des oiseaux) ont lancé un « PTGE d’initiative citoyenne » depuis la Villedieu-du-Clain. De nombreux élus locaux s’y sont rendus, dont la maire de Poitiers, Léonore Moncond’huy (EELV). « Nous avons été surpris par l’affluence : 220 personnes ont passé quatre heures un dimanche après-midi pour apprendre comment fonctionne la gestion de l’eau en France. Nous n’avons même pas vraiment parlé des bassines… », rapporte Francine Berry, administratrice de Vienne Nature.

L’intérêt est d’autant plus vif que l’été prochain pourrait se révéler encore pire que le précédent dans le grand Sud-Ouest. Alain Rousset (PS), président à la fois de Nouvelle-Aquitaine, qui englobe le département de la Vienne, et du comité de bassin Adour-Garonne, a lancé l’alerte lors d’une rencontre le 18 janvier avec les agriculteurs. Il a prévenu que lâcher d’importantes quantités d’eau pour soutenir les différentes utilisations et les milieux risque d’être plus difficile qu’en 2022. Car pour l’heure, « le taux de remplissage de plusieurs retenues se situe une dizaine de points en dessous des niveaux habituels ». Des précisions sur la façon dont le gouvernement compte prévenir de possibles sécheresses et partager la ressource sont donc attendues avec impatience.

Martine Valo

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s