Rapport du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes: publication de son rapport annuel sur l’état du sexisme en France -Le montant des pensions versées aux femmes est inférieur de 40 % à celui qui est versé aux hommes

Rapport annuel 2022 sur l’état du sexisme en France

Introduction

https://www.haut-conseil-egalite.gouv.fr/IMG/pdf/rapport_sexisme.pdf

Rendre public un rapport annuel sur l’état du sexisme en France et en confier la rédaction au Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes par voie législative a marqué, en 2017, la volonté politique d’objectiver ce sujet, à la fois sensible et trop peu décrypté dans sa complexité et dans l’ensemble des domaines de la vie sociale et personnelle. Or alimenter le débat public, disposer de grilles d’analyse et mesurer les évolutions dans la durée doivent constituer des leviers puissants pour lutter contre le sexisme.

La première édition, publiée en 2019, s’attachait tout d’abord à appréhender le sexisme sous toutes ses formes, notamment comme ressort de l’humour ou dans les violences verbales que véhiculent les injures sexistes. Le HCE avait donc alors défini le sexisme comme « une idéologie qui repose sur le postulat de l’infériorité des femmes par rapport aux hommes, d’une part, et d’autre part, un ensemble de manifestations des plus anodines en apparence (remarques) aux plus graves (viols, meurtres). Ces manifestations ont pour objet de délégitimer, stigmatiser, humilier ou violenter les femmes et ont des effets sur elles (estime de soi, santé psychique et physique, exclusion de nombreuses sphères et modification des comportements) ». La deuxième édition, remise en 2020, explorait plus précisément les manifestations du sexisme en entreprise, dans le domaine de la téléréalité ou dans le monde politique. La troisième s’est attachée plus spécifiquement au sexisme dans la presse écrite.

L’année 2021 est celle qui restera avant tout marquée par l’installation durable de phénomènes liés à la crise, révélatrice et amplificatrice de la situation des femmes en France et dans le monde, que l’édition précédente du rapport sexisme anticipait : révélatrice de leur exposition dans les métiers mal reconnus du « care » ou du service aux personnes, amplificatrice des violences intrafamiliales ou du déséquilibre des tâches et des temps de vie. Dans une phase actuelle de sortie progressive de la pandémie, la présente édition a vocation à prendre la température des conséquences de la crise sur l’égalité entre les femmes et les hommes et sur le rapport des Français·es au sexisme, à sa définition, ses manifestations, ses conséquences, son niveau d’acceptabilité et de sensibilité dans la société, l’économie et l’opinion.

Synthèse

Depuis la loi relative à l’égalité et la citoyenneté du 27 janvier 2017, le Haut Conseil à l’Égalité (HCE) a la mission d’élaborer et de remettre au Premier ministre et à la ministre chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, de la Diversité, et de l’Égalité des chances, un rapport annuel sur l’état du sexisme en France. Dans la continuité de cette loi, le HCE présente le 4ème état des lieux du sexisme en France, qui se concentre sur l’année 2021.

Cette année, le rapport se recentre sur les résultats d’un sondage inédit effectué par l’institut Viavoice sur un échantillon représentatif de 3000 personnes, et qui constitue le « Baromètre Sexisme 2022 ». Celui-ci a vocation à être publié chaque année dans le cadre du rapport annuel de l’état des lieux du sexisme en France.

Le HCE se félicite de cette avancée majeure qu’il recommandait depuis plusieurs années: elle marque à la fois l’effectivité et le suivi concret des recommandations du HCE, et l’installation de la question de l’égalité entre les femmes et les hommes dans le débat public, qui reposera désormais sur un outil qui se veut central et prescripteur.

En 2021, le pays, à l’instar du reste du monde, a été frappé par la continuité des conséquences de la crise sanitaire liée à la Covid-19. Aussi les inégalités entre les sexes liées à cette crise ont continué d’augmenter et de s’installer durablement, ce que les Français·es perçoivent et ressentent en majorité. Les révélations en lien avec le mouvement #MeToo se sont multipliées et répandues à l’ensemble des secteurs, validant, s’il était nécessaire, le caractère massif des violences sexistes et sexuelles en France : théâtre, université, politique… Avec une hausse de près d’un tiers des violences sexuelles, le bilan tiré impose un constat inquiétant : si une partie de cette augmentation est due à la libération de l’écoute et de la parole, les violences sexuelles et sexistes ne reculent pas, voire s’aggravent, et s’étendent, notamment à de nouvelles formes, comme les cyberviolences. Le nombre de plaintes demeure bien en-deçà de la réalité, ce que le mouvement #DoublePeine a souligné avec gravité. Aussi la lutte contre le sexisme est désormais un sujet d’importance majeure pour une grande partie des Français·es, mais elles et ils la considère également insuffisante et incomplète.

Sur le plan économique, les inégalités et discriminations subies par les femmes se sont aggravées. La dévalorisation des métiers du « care », les plafonds et parois de verre persistants dans la structure de l’emploi, exposent les femmes à des disparités professionnelles structurelles, couplées à une plus grande disposition aux fragilités sociales (précarité dans l’emploi, monoparentalité,…), à un climat délétère au travail qui est l’un des premiers lieux de manifestation et de vécu du sexisme pour les Français·es, et aux conséquences néfastes du télétravail et de sa standardisation. La spécialisation sexuée des métiers d’avenir commence dès la formation initiale et les choix d’orientation genrés : en dépit de meilleurs résultats scolaires que les garçons, les jeunes lycéennes sont trop peu nombreuses à choisir les sciences dures – tendance qui se confirme dans les projections à moyen terme et dans les ressentis sur le marché du travail, puisque près d’un tiers des jeunes arrivantes dans l’emploi se sentent déjà inaccomplies.

Dans l’espace public et symbolique (médias, politique, éducation), les stéréotypes sexistes persistent. Si la crédibilité des femmes politiques s’accroît, la parité et la légitimité des femmes au pouvoir sont encore loin d’être atteintes, et les violences sexistes et sexuelles dans le milieu politique persistent et restent en général impunies. Les médias ne sont eux-mêmes pas exempts de ce sexisme systémique, aussi bien au sein des instances décisionnaires que dans les discours et les représentations qu’ils véhiculent, ce qui est confirmé par les Français·es qui ne sont qu’une infime minorité à affirmer que le sexisme est une notion bien décryptée dans le débat public. Fait préoccupant, la culture du viol imprègne encore particulièrement les jeunes générations. Si elle s’explique par un contexte socio-culturel général propice au sexisme, comme le rappelle le Baromètre Sexisme lui-même, elle justifie que, dans le cadre scolaire, l’éducation à la vie sexuelle et affective devienne une priorité, ce que les jeunes appellent par ailleurs de leurs vœux.

1 – Cette recommandation apparaît dès le 1er état des lieux du sexisme (page 61) :

1er état des lieux du sexisme en France : lutter contre une tolérance sociale qui persiste – Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes

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https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/01/23/contre-le-sexisme-nous-demandons-un-vaste-plan-d-urgence_6158929_3232.html

« La permanence du sexisme dit “ordinaire” fait le lit de ses manifestations les plus violentes »

Tribune

Collectif

Dans une tribune au « Monde », le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, présidé par Sylvie Pierre-Brossolette, alerte sur la prégnance du sexisme au sein de notre société.

Publié aujourd’hui à 09h00, mis à jour à 14h08  Temps de Lecture 3 min. 

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Chez Molière, M. Jourdain disait de la prose sans le savoir. En France, aujourd’hui, nos compatriotes pratiquent le sexisme sans s’en rendre compte. Les femmes en subissent encore les effets, les hommes en font encore usage (pas toujours en l’ignorant), alors que les esprits semblent pourtant acquis à la lutte antisexiste. C’est le paradoxe inquiétant mis en lumière par le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes à l’occasion de la publication de son rapport annuel sur l’état du sexisme en France.

Malgré les efforts, malgré les avancées, malgré les progrès, un mal millénaire ronge encore notre société, prolongeant discriminations, violences et injustices. Le HCE, né il y a tout juste dix ans, se doit d’alerter à la fois nos concitoyens et les pouvoirs publics. C’est une de nos missions, de même que celle de proposer des remèdes. Tous nos membres, femmes et hommes d’horizons et de parcours différents (associations, entreprises, recherche universitaire, assemblée élue, organisme professionnel), chargés de faire remonter les évolutions du terrain, constatent hélas cette persistance du sexisme, voire son aggravation.

On exagère ? Les chiffres fournis par notre baromètre (sondage réalisé par Viavoice auprès de 2 500 personnes) corroborent ce diagnostic. Ils sont implacables. 80 % des femmes estiment avoir été moins bien traitées que les hommes en raison de leur sexe, près de la moitié souffre du déséquilibre dans les tâches ménagères, un tiers des femmes cadres affirment vivre un écart de salaire avec leurs équivalents masculins, 37 % des Françaises interrogées ont déjà vécu une situation de non-consentement dans leurs rapports sexuels.

Lire aussi :  *  « Présenter la réforme des retraites comme juste pour les femmes relève du boniment »

Une situation qui, dans la pratique, ne semble guère choquer beaucoup d’hommes, notamment les jeunes adultes chez qui l’on observe l’ancrage le plus important des clichés « masculinistes » et une affirmation perçue comme une valorisation de leur sexe : parmi les 25-34 ans, près d’un quart estime qu’il faut parfois être violent pour se faire respecter, un peu moins d’un tiers des hommes pensent impossible l’amitié entre un homme et une femme, 59 % jugent acceptable d’aborder une femme dans la rue pour lui demander d’aller boire un verre, une moitié seulement considère que l’image des femmes véhiculée dans les contenus pornographiques est problématique. Tous âges confondus, 40 % trouvent normal que les femmes s’arrêtent de travailler pour s’occuper de leurs enfants et 16 % pensent encore qu’une femme agressée sexuellement en est un peu responsable.

L’égalité ne se décrète pas

La permanence du sexisme dit « ordinaire » fait le lit de ses manifestations les plus violentes. Celles-ci sont en augmentation, comme l’indiquent les derniers chiffres officiels du ministère de l’intérieur (hausse du nombre de féminicides et de violences conjugales). Cette situation appelle une riposte massive et globale. Car le « continuum » du sexisme, qui va de la blague supposée drôle jusqu’au meurtre, en passant par toute la gamme d’agressions morales, verbales ou physiques, doit être combattu à chaque stade, en commençant à la racine. On ne peut se contenter de protéger (les femmes) et de punir (les hommes).

Lire aussi :    « Olympe de Gouges, symbole exemplaire du féminisme et de l’humanisme, doit rejoindre le Panthéon »

Au HCE, nous militons collectivement pour un vaste plan d’urgence qui élimine les causes du mal, les stéréotypes, les assignations, les injustices, les violences, dès le plus jeune âge, sans quoi les mentalités n’évolueront pas en profondeur. L’égalité ne se décrète pas. Certes, le droit la garantit formellement, mais la réalité raconte une histoire très différente : inégalités de carrière et de salaire, de charges mentale et familiale, de blessures intimes ou mortelles. Le sexisme tue. « On ne sait pas toujours quand ça commence, mais on sait comment ça se termine. » Ce slogan de notre campagne de mobilisation, diffusé gracieusement sur les antennes de France Télévisions, de TF1 et de Radio France, doit permettre de réveiller les consciences. Et de passer à la vitesse supérieure en termes d’action.

Selon notre sondage, une quasi-unanimité de l’opinion juge insuffisants les moyens de lutte contre le sexisme. Pour que cessent ses manifestations de toutes natures, et leur sinistre corollaire, le macabre décompte des femmes mortes sous les coups de leur (ex-) conjoint, filles et garçons doivent être à égalité de chances et de moyens. Il faut apprendre aux seconds à respecter les premières tout au long de la vie. Pour cela, le HCE, à la lueur de l’expertise de ses nombreux membres, propose une série de mesures qui ne coûteraient rien mais changeraient tout. Sans compter celles pour lesquelles il faudrait puiser dans la cassette. Et comme au commencement était le verbe, à tous les messieurs Jourdain de France tentés de persister dans leur être, le HCE lance : « Changez de prose ! Place aux actes ! »

Les signataires sont : Jocelyne Adriant-Metboul, coprésidente de la commission du HCE Diplomatie féministe, enjeux européens et internationaux ; Xavier Alberti, coprésident de la commission Lutte contre les stéréotypes et la répartition genrée des rôles sociaux ; Marie-Anne Bernard, coprésidente de la commission Lutte contre les stéréotypes et la répartition genrée des rôles sociaux ; Philippe Callen, coprésident de la commission Violences faites aux femmes ; Catherine Ladousse, coprésidente de la commission Parité en matière politique, administrative et socio-économique ; Gilles Lazimi, coprésident de la commission Santé, droits sexuels et reproductifs ; Sylvie Pierre-Brossolette, présidente du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes ; Emmanuelle Piet, coprésidente de la commission Santé, droits sexuels et reproductifs ; Céline Piques, coprésidente de la commission Violences faites aux femmes ; Nicolas Rainaud, coprésident de la commission Diplomatie féministe, enjeux européens et internationaux.

Collectif

« Présenter la réforme des retraites comme juste pour les femmes relève du boniment »

Tribune

Christiane Marty

Ingénieure

La chercheuse Christiane Marty souligne, dans une tribune au « Monde », que le montant des pensions versées aux femmes est inférieur de 40 % à celui qui est versé aux hommes, un problème sur laquelle la réforme fait l’impasse.

Publié le 06 janvier 2023 à 15h00, mis à jour le 08 janvier 2023 à 09h25  Temps de Lecture 4 min. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/01/06/presenter-la-reforme-des-retraites-comme-juste-pour-les-femmes-releve-du-boniment_6156882_3232.html

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Le ministre du travail, Olivier Dussopt, a assuré, le 30 novembre 2022 sur France 2, qu’un objectif « absolument majeur » de la réforme de retraites était d’« améliorer notre système, parce qu’il est injuste ». A sa suite, la première ministre, Elisabeth Borne, a déclaré à plusieurs reprises que pour que la réforme soit juste pour les femmes, l’âge d’annulation de la décote resterait à 67 ans !

On garderait donc la décote, qui est un abattement très injuste pour les carrières incomplètes et qui pèse par conséquent plus sur les femmes. Elle a été qualifiée en 2019 de « double pénalisation » par le haut-commissaire aux retraites, Jean-Paul Delevoye. Où est donc le progrès ? L’injustice majeure que constitue l’importante inégalité de pension entre les femmes et les hommes non seulement n’est aucunement prise en compte, mais risque fort d’augmenter avec le recul de l’âge de la retraite comme avec un allongement de la durée de cotisation.

Lire aussi ** Retraites : « Les femmes ont tout bonnement disparu des cas types présentés dans l’étude finale »

Rappelons la situation. Si les salaires des femmes sont inférieurs en moyenne de 22 % à ceux des hommes (Insee 2022), leurs pensions de droit direct sont inférieures de 40 % à celles des hommes. Ce chiffre est encore de 30 % pour les nouveaux retraités partis en 2020, selon la direction de la recherche du ministère du travail.

La retraite amplifie donc encore les inégalités de salaires. Lorsque nos dirigeants sont interpellés sur ces inégalités de pensions, la réponse classique est qu’elles se réduisent au fil du temps. En réalité, elles stagnent, comme stagnent les inégalités de salaires.

La baisse en cours du niveau des pensions par rapport aux salaires, conséquence des réformes précédentes, atteint bien sûr de manière plus grave les plus faibles pensions des femmes : le taux de pauvreté des femmes retraitées est ainsi sensiblement plus élevé que celui des hommes (10,4 % contre 8,5 %), et cet écart a tendance à se creuser depuis 2012, comme le relève le rapport 2022 du Conseil d’orientation des retraites (COR). Le passage, en 1993, à une indexation des pensions sur l’inflation et non plus sur le salaire moyen a entraîné, en période de faible inflation, un décrochage croissant des retraites. Les femmes âgées sont les plus touchées.

Inégalités aggravées

Le COR note que le taux de pauvreté des retraités augmente depuis 2016 pour les personnes âgées de plus de 65 ans qui vivent seules ; parmi elles, ce taux atteint même 16,5 % pour les femmes. L’annonce d’un minimum de pension à 85 % du smic pour une carrière complète est évidemment bienvenue… mais il était déjà prévu dans la loi de 2003 et n’a jamais été appliqué ! Surtout, ce minimum ne concernera pas les personnes déjà à la retraite.

Même si les carrières des femmes s’allongent au fil des générations – du fait surtout de la montée en charge de l’assurance-vieillesse des parents au foyer –, elles restent plus courtes que celles des hommes, de 2,1 ans pour la génération 1950. Il est donc plus difficile pour elles d’atteindre la durée de carrière exigée. Elles subissent alors la décote.

Pour cette génération 1950, la décote a ainsi concerné 8 % des femmes contre 6 % des hommes, et avec un effet plus important pour elles. Pour éviter de la subir, 19 % des femmes, contre 10 % des hommes, ont dû attendre l’âge du taux plein (67 ans aujourd’hui) pour partir à la retraite. Tout nouvel allongement de la durée de cotisation ne ferait qu’aggraver ces inégalités.

Lire aussi*** Réforme des retraites : « Les femmes divorcées seront les grandes perdantes »

De même, tout recul de l’âge légal de départ signifiera une prolongation de la situation précaire que vivent de nombreuses personnes – parmi elles, une majorité de femmes – entre la fin de l’emploi et la liquidation de la retraite. Une proportion sensible de personnes passe en effet par des périodes de chômage ou d’inactivité entre leur sortie du marché du travail et leur départ à la retraite. Ainsi, 37 % des femmes de la génération née en 1950 et 28 % des hommes n’étaient plus en emploi l’année précédant leur retraite : environ la moitié d’entre eux étaient au chômage, en inactivité, en maladie ou en invalidité.

Pénibilité « occultée »

La retraite est souvent vue comme une délivrance, du fait de conditions de travail difficiles et de la pénibilité, qui reste très mal prise en compte aujourd’hui. Elisabeth Borne a annoncé vouloir permettre aux « personnes cassées par le travail » de partir plus tôt. Déclaration très vague… et en décalage avec ce qui a été fait précédemment : en 2017, le président Macron a supprimé quatre des dix critères pris en compte auparavant, précisément ceux qui concernaient de fait le plus de personnes.

En attendant une nécessaire amélioration des conditions de travail, la pénibilité doit être mieux reconnue au niveau de la retraite, sans oublier celle qui caractérise les métiers féminins : or celle-ci est « largement occultée », comme l’a établi notamment le Conseil économique, social et environnemental.

Lire aussi la tribune :    Inégalités salariales entre les femmes et les hommes : « Le diable se cache dans les détails »

Alors que les inégalités de pensions entre les sexes sont dues aux inégalités de salaires et aux interruptions de carrière des femmes pour prendre en charge les enfants du fait de l’insuffisance des modes d’accueil, l’instauration, en 2019, d’un « index de l’égalité » s’est révélée très insuffisante pour améliorer l’égalité salariale, et rien n’est réellement fait pour permettre aux femmes de rester en emploi à l’arrivée d’un enfant.

Le taux d’activité des femmes reste ainsi très inférieur à celui des hommes, entraînant des pensions plus faibles pour elles, mais privant aussi les caisses de retraite de recettes de cotisations. Pour mieux financer les retraites, le gouvernement se focalise sur l’augmentation du taux d’emploi des seniors, déplorant un taux plus faible que dans les autres pays. Il semble lui échapper que le taux d’emploi des femmes place la France au 25e rang des 38 pays de l’OCDE, et qu’il y aurait là de forts progrès potentiels !

Présenter la réforme comme juste pour les femmes relève du boniment. La vérité est que les mesures prévues à ce jour aggraveront la situation des femmes, et que rien de ce qui permettrait de l’améliorer n’est prévu.

Christiane Marty est ingénieure-chercheuse, membre du conseil scientifique d’Attac et de la Fondation Copernic, coautrice de « Retraites : ­l’alternative cachée » (Syllepse, 2013)

Réforme des retraites : un projet déjà contesté

En mettant l’accent sur le recul de l’âge de départ en retraite comme principale mesure, la réforme laisse dans l’ombre les réalités du marché du travail des seniors.

Christiane Marty(Ingénieure)

**Retraites : « Les femmes ont tout bonnement disparu des cas types présentés dans l’étude finale »

Tribune

Mathilde Guergoat-Larivière – économiste

L’étude d’impact de la réforme des retraites « vient sérieusement mettre en doute la thèse » du gouvernement disant que les femmes feraient partie des gagnantes, déplore, dans une tribune au « Monde », l’économiste Mathilde Guergoat-Larivière.

Publié le 05 février 2020 à 06h00, mis à jour le 05 février 2020 à 14h30  Temps de Lecture 4 min. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/02/05/retraites-les-femmes-ont-tout-bonnement-disparu-des-cas-types-presentes-dans-l-etude-finale_6028441_3232.html

Tribune. Selon le gouvernement, les femmes font partie des « grands gagnants » de la réforme des retraites. Le système universel est censé mieux prendre en compte les carrières heurtées et donc favoriser les femmes, dont les trajectoires professionnelles sont plus morcelées, en raison des naissances d’enfants.

La publication de l’étude d’impact vient pourtant sérieusement mettre en doute cette thèse. Les femmes ont tout bonnement disparu des cas types présentés dans l’étude finale ! De même que leurs éventuels enfants… Les six cas types présentés pour les salariés du privé correspondent ainsi à des trajectoires typiquement… masculines : cinq carrières complètes et une « carrière heurtée » caractérisée par un chômage de longue durée à partir de 42 ans. On est très loin des carrières féminines caractérisées par des interruptions d’activité de plus en plus longues en fonction du nombre d’enfants, de reprises d’emploi, souvent à temps partiel, des passages par le chômage, etc. Conçus pour analyser la situation des hommes, ces cas types sont donc « genrés » et ne permettent absolument pas d’appréhender l’effet de la réforme sur les femmes.

Effets contrastés

Plus problématique encore, le calcul des pensions et des taux de remplacement pour ces six cas types est réalisé uniquement pour des personnes sans enfants, ce qui laisse dubitatif quand on sait qu’en France près de neuf femmes sur dix en ont et que les carrières féminines s’en trouvent précisément impactées. Le projet de réforme prévoit d’importants changements concernant la prise en compte des enfants dans le calcul des pensions : suppression de la majoration de durée d’assurance (attribution de trimestres) remplacée par une majoration de la pension de 5 % par enfant (attribuée à un des deux parents). Il est probable que ces changements aient des effets contrastés sur les retraites des femmes, mais aucun chiffre de l’étude ne permet de les mesurer. En outre, l’attribution de la majoration à l’un ou l’autre des parents est renvoyée au choix des couples, qui pourraient décider de la donner plus fréquemment aux pères, dont les salaires sont en moyenne supérieurs.

Lire aussi Article  Réforme des retraites : « L’ensemble des cas types présentés par le gouvernement n’ont aucune valeur informative »

Actuellement, l’écart entre les retraites des femmes et des hommes est d’environ 40 %. Cet écart est réduit grâce à des mécanismes de solidarité (majorations pour enfants, pensions de réversion, etc.), si bien que les femmes perçoivent finalement en moyenne une retraite de 1 300 euros et les hommes de 1 800 euros. Ces écarts s’expliquent par le fait que la retraite constitue un miroir grossissant de l’ensemble des inégalités créées tout au long de la carrière : inégalités d’accès à l’emploi, inégalités de temps de travail, inégalités salariales, ségrégation professionnelle, etc. Dans une société reposant encore sur une division sexuée du travail – les femmes réalisent plus de 70 % des tâches domestiques et parentales –, les parcours professionnels des femmes et des hommes ne se ressemblent pas. Ceux des femmes sont beaucoup plus hétérogènes, comprenant des alternances entre emploi à temps plein, à temps partiel, chômage et inactivité.

Carrières incomplètes

Outre l’absence de cas types représentatifs des carrières féminines dans l’étude d’impact, le projet de loi combinant système universel et âge d’équilibre à 65 ans soulève de nombreuses questions. Le système universel à points suppose de prendre en compte, pour le calcul de la retraite, toutes les périodes travaillées et non plus les 25 meilleures années (ou les six derniers mois dans la fonction publique). Pour les femmes, cela implique que les « mauvaises années » (chômage, temps partiel, inactivité) ne disparaissent plus pour le calcul de leurs pensions, impliquant une possible baisse.

Lire aussi  « La réforme des retraites pénalisera encore plus les femmes »

Un des arguments avancés en faveur de la réforme est que les femmes aux carrières incomplètes doivent attendre aujourd’hui jusqu’à 67 ans pour obtenir une retraite sans décote, mais l’étude passe sous silence le cas des femmes (plus nombreuses) qui peuvent actuellement partir avant 65 ans sans décote, sans même parler du fait que l’âge d’équilibre (65 ans dans l’étude) pourra reculer en fonction de l’espérance de vie et rejoindre progressivement les 67 ans. Le même problème se pose au sujet du minimum de pension à 85 % du smic, qui peut en effet être favorable aux femmes, mais qui ne sera accessible dans le nouveau système qu’à partir de l’âge d’équilibre.

Pour un gouvernement qui se targue de faire progresser l’égalité femmes-hommes, leur absence dans l’étude d’impact empêche tout débat autour des effets de la réforme pour – faut-il le rappeler ? – la moitié de la population

Enfin, une autre réalité n’est pas abordée directement dans l’étude d’impact, pourtant cruciale en termes de redistribution et de niveaux de vie des retraitées : les femmes divorcées et les femmes non mariées. Si les premières bénéficiaient en général jusqu’ici d’une pension de réversion calculée au prorata de la durée de mariage, leur cas est renvoyé à une future ordonnance. Le cas des secondes n’est pas non plus évoqué, alors que de plus en plus de couples vivent en union libre sans pour autant connaître une répartition plus équitable du travail domestique et parental.

Lire aussi ***  Réforme des retraites : « Les femmes divorcées seront les grandes perdantes »

Au total, l’étude d’impact ne donne aucun élément concret pour comprendre comment les retraites des femmes vont être affectées, selon leur carrière, leur revenu, leur situation familiale… Au-delà même de l’effet moyen, on aurait souhaité connaître l’impact de la réforme sur les niveaux de pension des femmes à bas ou hauts salaires, sur celles ayant une carrière heurtée ou complète, avec ou sans enfants, etc.

Pour un gouvernement qui se targue de faire progresser l’égalité femmes-hommes, l’absence des femmes dans l’étude d’impact n’est pas seulement regrettable, elle empêche tout débat autour des effets de la réforme pour – faut-il le rappeler ? – la moitié de la population.

Mathilde Guergoat-Larivière est maîtresse de conférences en économie au Conservatoire national des arts et métiers, chercheuse au Centre d’études de l’emploi et du travail.

Retraites : l’évaluation de la réforme

Le Monde a soumis à des économistes du Laboratoire interdisciplinaire d’évaluation des politiques publiques (Liepp, Sciences Po), de l’Institut des politiques publiques (IPP, Ecole d’économie de Paris), de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) et du Centre d’études de l’emploi et du travail (CEET) l’étude d’impact sur la réforme des retraites et les études de cas détaillées qu’elle présente pour quatre catégories au centre des polémiques actuelles : les femmes, les fonctionnaires, les hauts salaires et les précaires.

Mathilde Guergoat-Larivière(économiste)

***Réforme des retraites : « Les femmes divorcées seront les grandes perdantes »

Tribune

Collectif

Dans une tribune au « Monde », un collectif de chercheurs et d’universitaires suggère au gouvernement d’établir un vrai partage des droits à retraite au sein des couples.

Publié le 23 janvier 2020 à 06h00, mis à jour le 23 janvier 2020 à 10h02  Temps de Lecture 4 min. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/01/23/les-femmes-divorcees-seront-les-grandes-perdantes_6026919_3232.html

Tribune. Il y a quelques mois, Emmanuel Macron affirmait : « Il n’est pas question de supprimer les pensions de réversion pour les futurs retraités, qui bénéficieront des mêmes prestations pour chaque euro cotisé » (Le Monde du 28 juin 2018). La dernière version du projet de réforme des retraites prévoit pourtant cette suppression pour les femmes divorcées, après 2025. Ce projet renforcerait les inégalités entre femmes et hommes. En prenant en compte l’ensemble de la carrière plutôt que les « meilleures années », l’ensemble des inégalités (de carrière, de salaire, de temps de travail rémunéré) que les femmes connaissent tout au long de leur vie professionnelle serait répercuté sur le montant de leur retraite.

La suppression de la pension de réversion pour les divorcées diminuerait encore davantage les retraites de nombreuses femmes. Cette pension est actuellement attribuée aux femmes qui ont été mariées, après le décès de leur époux ou ex-époux, en fonction des droits à la retraite acquis par ce dernier et au prorata de la durée de leur mariage s’il a été marié plusieurs fois. Elle permet de réduire significativement la pauvreté des femmes âgées : près de la moitié la perçoit, pour un montant moyen de 700 euros.

Pour remplacer la pension de réversion, le gouvernement envisage d’augmenter la prestation compensatoire éventuellement fixée au moment du divorce. Cela traduit une méconnaissance complète de la justice familiale.

La prestation compensatoire est censée compenser les sacrifices professionnels réalisés par un des époux du fait de la prise en charge du travail domestique et parental. Dans les faits, pour qu’une femme en bénéficie, il faut que son ex-époux détienne, au moment du divorce, un capital disponible important. Seul un divorce sur cinq donne lieu à une telle prestation : les femmes qui l’obtiennent appartiennent à des milieux plus aisés que celles qui touchent une pension de réversion. Même quand il y a prestation compensatoire, les sommes fixées sont loin de compenser les inégalités économiques entre ex-conjoints. Dès lors, imaginer compenser la fin de la pension de réversion par une hausse de cette prestation est totalement irréaliste.

En juillet 2019, Jean-Paul Delevoye proposait de confier aux juges aux affaires familiales le soin de majorer les prestations compensatoires. C’est ignorer que ces juges ont déjà des difficultés à calculer ces prestations, par manque de temps et de moyens. C’est aussi ignorer que les juges ne prononcent plus les divorces par consentement mutuel, soit plus de la moitié des divorces. Les femmes divorcées qui, aujourd’hui, ne parviennent pas à obtenir de prestation compensatoire ne parviendront pas plus, dans un bras de fer entre avocats, à y inclure le calcul des droits à retraite.

Avec la suppression des pensions de réversion pour les femmes divorcées, l’Etat renonce à protéger les plus vulnérables et à organiser la solidarité publique, au profit de la loi du plus fort au sein des couples. La même logique vaut pour la prise en compte des enfants dans le calcul des retraites. Aujourd’hui, les mères ont droit à un « bonus » au niveau du nombre de trimestres comptabilisés. Demain, celui-ci sera remplacé par une majoration du montant de la pension. Le gouvernement prévoit de laisser les parents décider lequel des deux en bénéficiera.

Il oublie par là une réalité statistiquement démontrée : la maternité pénalise les carrières alors que la paternité les « booste ». Marlène Schiappa méprise ce constat lorsqu’elle déclare au magazine Elle (13 décembre 2019) : « L’Etat peut mettre en place des politiques publiques, on ne peut pas prendre les décisions à la place des couples. » Appeler « à la responsabilité de chacun » revient à avaliser le résultat d’une négociation entre des partenaires inégaux. Du fait des écarts de revenus très importants au sein des couples, on peut légitimement s’inquiéter qu’ils ne choisissent d’attribuer les 5 % au père pour majorer cette bonification. Si le couple se sépare, les parents pourront-ils revenir sur leur décision initiale et dans quelles conditions se fera cette « négociation » ?

L’essentiel du travail parental

Le gouvernement a annoncé un nouveau système de retraite plus juste, dont les femmes seraient les grandes gagnantes. Pour cela, il aurait fallu ouvrir des discussions sur de toutes autres bases. Pourquoi ne pas réfléchir à un vrai partage des droits à retraite au sein des couples, qui tienne compte des inégalités de genre et qui encourage le partage égalitaire du travail domestique ?

Désormais, une retraitée sur cinq est divorcée. Dans les générations ciblées par la réforme des retraites, les femmes ayant connu un divorce et, surtout, la rupture d’une union libre seront bien plus nombreuses. Il est temps que la puissance publique se saisisse de la situation des couples non mariés, qui ne sont concernés ni par la pension de réversion ni par la prestation compensatoire. Mariées ou non, les femmes continuent en effet d’assurer l’essentiel du travail parental tandis qu’elles accumulent moins de richesse que leurs conjoints tout au long de la vie. Le projet de réforme des retraites ne se soucie guère de ces enjeux. Et l’on continue à se demander de quel souci de justice ou d’égalité il peut bien se prévaloir.

Les signataires: Céline Bessière (université Paris-Dauphine), Emilie Biland (Sciences Po Paris), Abigail Bourguignon (EHESS), Mathieu Brier (CNRS), Laure Crépin (université Paris-VIII), Marion Flécher (université Paris-Dauphine), Camille François (université Paris-I), Nicolas Frémeaux (université Paris-II), Sibylle Gollac(CNRS), Paul Hobeika (université Paris-VIII), Hélène Oehmichen (EHESS), Solenne Jouanneau (IEP de Strasbourg), Muriel Mille (université Versailles Saint-Quentin), Julie Minoc (université Versailles Saint-Quentin), Nicolas Rafin (université de Nantes), Gabrielle Schütz (université Versailles Saint-Quentin), Hélène Steinmetz(université du Havre).

Les travaux mentionnés dans cette tribune sont présentés sur le site : justines.cnrs.fr

Montant des retraites : le grand flou

L’étude d’impact de la réforme sur le niveau des pensions n’a pas dissipé les interrogations, loin de là. Au risque d’attiser la colère, ou la résignation, face un gouvernement « droit dans ses bottes ». Notre sélection de tribunes.

Collectif

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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