Calvados: pêcheurs en mer contre vents et marées

Dans le Calvados, trois générations de marins racontent l’évolution du métier : « Pour les anciens, un bon pêcheur devait être un dur ! »

Par Solène L’Hénoret (Port-en-Bessin-Huppain (Calvados), envoyée spéciale)

Publié hier à 06h00

https://www.lemonde.fr/economie/article/2023/01/12/une-famille-de-trois-generations-de-marins-raconte-l-evolution-du-metier-pour-les-anciens-un-bon-pecheur-devait-etre-un-dur_6157532_3234.html

Reportage

Dans le Calvados, les Vicquelin ont la pêche dans le sang. Trois générations qui racontent de l’après-guerre au Brexit, les crises successives ont changé leur métier.

De son balcon, Pierre-Marie Vicquelin est aux premières loges pour regarder les chalutiers quitter le port de Port-en-Bessin-Huppain (Calvados) à la queue leu leu. Comme la plupart des hommes de sa famille, « l’oncle Pierrot » a commencé à naviguer à l’âge de 14 ans. Son père et ses deux grands-pères étaient marins. « C’était un métier difficile, mais on n’avait pas le choix, c’était la coutume », reconnaît l’ancien pêcheur, âgé de 90 ans, qui a fait construire, en 1974, le premier chalutier pêche arrière en fer du port. « On était trempés dans la pêche jusqu’au cou. » Deux générations de marins ont suivi : son neveu, Alain, et son petit-neveu, Jérôme. De l’après-guerre au Brexit, leur histoire raconte les mutations d’un métier chamboulé par la géopolitique et les évolutions économiques et sociales.

En face du domicile de Pierre-Marie Vicquelin, ancien pêcheur de 90 ans, à Port-en-Bessin-Huppain (Calvados), le 7 décembre 2022.
En face du domicile de Pierre-Marie Vicquelin, ancien pêcheur de 90 ans, à Port-en-Bessin-Huppain (Calvados), le 7 décembre 2022.  QUENTIN BASSETTI / HANS LUCAS POUR « LE MONDE »

De leur vie en mer, les trois pêcheurs racontent d’abord les surprises. Quand Pierrot démarre sa carrière, en avril 1948, les mines qui remontent dans les filets en même temps que le poisson témoignent de la guerre qui vient de s’achever. Les marins avaient été réquisitionnés par les Allemands en Normandie, « pour faire des tranchées ou installer des câbles téléphoniques sous terre ». Les bateaux avaient également été saisis pour en faire des patrouilleurs. La nouvelle génération « avait le devoir de redonner un coup de fouet à la profession », confesse le retraité. Si ses jambes le trahissent depuis quelques années, sa mémoire, en revanche, ne l’a pas quitté.

« Dans les années 1970, on pêchait encore quatre ou cinq mines par semaine »relate Alain, son neveu de 74 ans, qui,lui aussi, a commencé à naviguer à l’âge de 14 ans, en juillet 1962. Par obligation, surtout – lorsque son père est tombé malade, il a dû rapporter un salaire à la maison –, et parce que « c’était une profession où l’on gagnait de l’argent vite ». Il a embarqué sur le bateau de son oncle Pierre-Marie, qui lui a « appris le métier ».

Pierre-Marie, 90 ans, Jérôme, 49 ans, et Alain Vicquelin, 74 ans (de gauche à droite), trois générations de pêcheurs à Port-en-Bessin-Huppain (Calvados), le 7 décembre 2022.
Pierre-Marie, 90 ans, Jérôme, 49 ans, et Alain Vicquelin, 74 ans (de gauche à droite), trois générations de pêcheurs à Port-en-Bessin-Huppain (Calvados), le 7 décembre 2022.  QUENTIN BASSETTI / HANS LUCAS POUR « LE MONDE »

Jérôme a repris le flambeau en 1989, à l’âge de 15 ans, découvrant à son tour ce moment – « le plus magique » – où les pêcheurs remontent le filet. Le matelot dort en moyenne une heure et demie toutes les trois heures et « ne sait jamais ce qu’il va trouver à son réveil ». A bord, même si la pêche n’est pas miraculeuse, « il se passe toujours quelque chose » : une tempête, un coucher de soleil, du brouillard, des mouettes, de la neige ou, plus dramatique, une collision, un gars qui se blesse à bord… « On n’est jamais tranquille. »

De la rudesse physique à la modernisation

Les visages des trois pêcheurs s’illuminent encore lorsque ressurgissent les souvenirs de trouvailles improbables : une voiture tombée d’un cargo, une vache, un cadavre de dauphin, un conteneur de sacs à main – « toutes les femmes du coin ont eu le même sac pendant un moment », sourit le neveu de Pierrot.

Si Alain parle de « liberté », d’une « vie en plein air, sans contrainte », il en reconnaît toute la rudesse physique. Dans les années 1960, les chalutiers classiques n’avaient pas d’enrouleur, les membres de l’équipage « viraient le filet à la main, dans le froid, sans gants… Il fallait vraiment être corsé pour être pêcheur », fait-il valoir, comparant ses mains calleuses à celles de Jérôme, moins marquées par les années passées en mer. A la retraite depuis vingt ans, il continue d’aider son fils en travaillant tous les matins à la « seulle », l’atelier de ramendage où l’on répare les morceaux du chalut abîmés en mer.

Depuis le début des années 1980, les chalutiers se sont modernisés – la présence de monte-charge, de tapis roulant, de sanitaires, de douches permet d’améliorer sensiblement les conditions de travail – et le métier est davantage sécurisé – le port du casque, de gants et d’un vêtement de flottaison s’est généralisé.

A la « seulle », l’atelier de ramendage, Alain Vicquelin répare les morceaux du chalut abîmés en mer, à Port-en-Bessin-Huppain (Calvados), le 7 décembre 2022.
A la « seulle », l’atelier de ramendage, Alain Vicquelin répare les morceaux du chalut abîmés en mer, à Port-en-Bessin-Huppain (Calvados), le 7 décembre 2022.  QUENTIN BASSETTI / HANS LUCAS POUR « LE MONDE »
Une photographie de la famille Vicquelin accrochée au mur de l'atelier de ramendage, à Port-en-Bessin-Huppain (Calvados), le 7 décembre 2022.
Une photographie de la famille Vicquelin accrochée au mur de l’atelier de ramendage, à Port-en-Bessin-Huppain (Calvados), le 7 décembre 2022.  QUENTIN BASSETTI / HANS LUCAS POUR « LE MONDE »

Le rythme, aussi, a changé. Les anciens, comme Pierrot et Alain, faisaient une marée de huit à dix jours, période durant laquelle ils se retrouvaient coupés du monde. Sans téléphone ni télévision, ils n’avaient « aucun moyen de communiquer avec la terre ». A cette époque, les pêcheurs rentraient à Port-en-Bessin le dimanche soir pour la vente de poisson du lundi, et travaillaient toute l’année sans interruption. « Les vacances ont été instaurées dans les années 1990 », précise Jérôme, qui, à 49 ans, en est à son deuxième chalutier. « Et on parle de la dureté du métier pour l’homme, interrompt Alain. Mais il faut penser que la femme, derrière, c’est elle qui gérait tout : les gamins, les comptes, l’organisation des livraisons de poisson… Tout ça, sans être déclarée ni rémunérée. »

Crises successives

Par petites touches, les pêcheurs de Port-en-Bessin ont opéré des modifications dans leur organisation. Jérôme a choisi d’avancer le retour des marées au samedi matin et de débarquer le poisson dans les chambres froides à zéro degré, « comme dans les cales d’un bateau »« Ça nous permet de voir un peu plus nos enfants, de jouer au foot le samedi après-midi, d’avoir des repas avec des amis le soir… de profiter d’un week-end, comme les “terriens” », confie-t-il.

Jérôme Vicquelin, 49 ans, devenu pêcheur à l’âge de 15 ans. A Port-en-Bessin-Huppain (Calvados), le 7 décembre 2022.
Jérôme Vicquelin, 49 ans, devenu pêcheur à l’âge de 15 ans. A Port-en-Bessin-Huppain (Calvados), le 7 décembre 2022.  QUENTIN BASSETTI / HANS LUCAS POUR « LE MONDE »

Ces changements n’ont pas manqué de faire réagir les générations précédentes. « Pour les anciens, un bon pêcheur devait travailler sans gants, avoir les mains coupées, la peau rêche, avoir une boucle d’oreille, des tatouages… être un dur ! Moi, j’étais tout l’inverse », dit en s’amusant Jérôme, qui souligne que ça ne l’a « pas empêché de réussir ».

Les crises successives que le secteur a connues depuis le début des années 2000 ont joué un rôle dans ces mutations, poussant les professionnels à se renouveler. En 2003, lorsque le litre de gasoil passe de 10 à 30 centimes d’euro – contre environ 1 euro actuellement –, les pêcheurs commencent par faire grève. « Mais il nous fallait trouver une solution pour rebondir », explique Jérôme. Ils coupent alors en deux les huit jours de marée, avec un aller-retour à terre pour débarquer le poisson. « On perdait du temps et du carburant, mais on compensait en vendant un poisson plus frais, donc plus cher, aux mareyeurs. »

Quotas

Pour contrecarrer la crise de 2008, ils trouvent une nouvelle parade, en changeant le mode de conservation du poisson : au lieu de la mettre en vrac en cale dans des bacs de 40 kilos, la marchandise est stockée en caisses de bord de 13 kilos. « Ça a vraiment joué sur la qualité », estime Jérôme. En 2010, il investit dans des panneaux avec fentes – qui servent à plaquer le chalut au fond –, offrant moins de résistance à l’eau. Cela lui permet de réduire de 3 % à 4 % la consommation de gas-oil.

Pierre-Marie Vicquelin, 90 ans, a commencé à naviguer à l’âge de 14 ans, en avril 1948. A Port-en-Bessin-Huppain (Calvados), le 7 décembre 2022.
Pierre-Marie Vicquelin, 90 ans, a commencé à naviguer à l’âge de 14 ans, en avril 1948. A Port-en-Bessin-Huppain (Calvados), le 7 décembre 2022.  QUENTIN BASSETTI / HANS LUCAS POUR « LE MONDE »

Pierrot et Alain se remémorent les années où ils « pouvaient pêcher tout ce qu’ils voulaient, jusque dans les années 1990 », et quand le poisson non vendu « partait à la poubelle ». Pour Jérôme, « ce n’était plus possible de pêcher et jeter [son] poisson, il fallait être sûr que ce [qu’il] pêchait soit vendu ». Prenant conscience qu’ils n’étaient « plus là pour pêcher tout et n’importe quoi », ils ont alors créé l’Organisation des pêcheurs normands (OPN), qui leur garantit un prix plancher et assure l’écoulement de la marchandise.

C’est durant cette période qu’ils ont commencé à appliquer la réglementation européenne, les quotas, les pourcentages de capture… « Au début, on était un peu contre, mais on s’est adaptés, on a compris qu’il fallait en passer par là pour maintenir une bonne ressource, souligne-t-il. On a su gérer le maillage des filets pour éviter de remonter des petits poissons et avoir une pêche durable et responsable, notamment pour la nouvelle génération. »

Les quotas de pêche pour 2023, approuvés le 13 décembre 2022 par les Vingt-Sept, dans les eaux de l’Union européenne, continuent de protéger la ressource. Depuis le 1er janvier, ils peuvent, par exemple, continuer de pêcher la raie brunette, alors qu’une diminution de 34 % était sur la tableA chaque changement, « les mareyeurs réadaptent leur marché et travaillent auprès du grand public pour valoriser certains produits », détaille Jérôme.

« Ils nous plument notre ressource »

Si la ressource a été maîtrisée, Jérôme s’inquiète du nombre « trop important de bateaux de l’extérieur » pratiquant la senne danoise. Cette méthode permet aux « chalutiers étrangers, allemands, hollandais, anglais… » de pêcher de « 4 à 5 tonnes par jour », pendant que le sien en pêche de « 2 à 3 tonnes »« Ils nous plument notre ressource en pêchant des poissons beaucoup plus petits, et la France ne s’est même pas positionnée, fin septembre 2022, en faveur de l’interdiction de cette technique », s’agace le pêcheur.

Lire aussi :    « En l’absence de régulation de la pêche, le phénomène de “course au poisson” se met en place »

Alain Vicquelin, 74 ans, a embarqué à l’âge de 14 ans, en juillet 1962. A Port-en-Bessin-Huppain (Calvados), le 7 décembre 2022.
Alain Vicquelin, 74 ans, a embarqué à l’âge de 14 ans, en juillet 1962. A Port-en-Bessin-Huppain (Calvados), le 7 décembre 2022.  QUENTIN BASSETTI / HANS LUCAS POUR « LE MONDE »

A leur époque, l’absence de réglementation permettait à Pierrot et à Alain de beaucoup travailler dans les zones anglaises, « très poissonneuses, grâce aux courants des marées et à la profondeur plus importante ». Depuis les accords post-Brexit, Jérôme, qui naviguait depuis trente-quatre ans dans les eaux anglaises, est le seul chalutier du port à ne pas détenir de licence de pêche donnant l’accès à la zone des 6-12 milles britanniques ou des îles anglo-normandes.

Son bateau L’Alliance ayant été construit neuf en 2018, il n’a pas été en mesure de justifier d’une antériorité d’activité sur cette zone. Il n’a pas non plus voulu toucher les aides liées au Covid-19, qui indemnisaient les bateaux restant à quai, « préférant continuer de pêcher pour alimenter le marché national ». Depuis la guerre en Ukraine, « on s’en sort grâce aux aides de l’Etat, qui compensent l’augmentation du gasoil », avoue Jérôme.

« La pêche a toujours été comme un électrocardiogramme, avec des hauts et des bas. Il y avait des crises, qu’il fallait savoir passer, confie le pêcheur. J’ai toujours été optimiste. » Mais les aides de l’Etat doivent s’arrêter en février, et,« en attendant de trouver le moyen de les compenser, des bateaux comme les nôtres, même s’il y a du poisson, ne seront plus rentables. On ne veut pas vivre des aides, juste de notre savoir-faire, mais la crise que l’on vit actuellement est très dure, je me demande comment je vais la passer ».

Filets de pêche sur le port de Port-en-Bessin-Huppain (Calvados), le 7 décembre 2022.
Filets de pêche sur le port de Port-en-Bessin-Huppain (Calvados), le 7 décembre 2022.  QUENTIN BASSETTI / HANS LUCAS POUR « LE MONDE »

Solène L’Hénoret Port-en-Bessin-Huppain (Calvados), envoyée spéciale

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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