Mahomet et les données historiques

Les grandes étapes de la vie de Mahomet, entre histoire et légende dorée

Les sources manquent pour retracer avec précision la vie du prophète de l’islam, dont une partie du monde musulman commémore la naissance lors des célébrations du « Mawlid » (littéralement, « la naissance »). La lecture des récits de la tradition permet toutefois de dresser un portrait en filigrane, entre mythe et réalité. 

Par Virginie Larousse

Publié le 08 octobre 2022 à 12h00, mis à jour le 08 octobre 2022 à 12h00 https://www.lemonde.fr/le-monde-des-religions/article/2022/10/08/les-grandes-etapes-de-la-vie-de-mahomet-entre-histoire-et-legende-doree_6144986_6038514.html

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Naissance du prophète Mahomet, image tirée de Jami al-tawarikh, Iran (Tabriz)
Naissance du prophète Mahomet, image tirée de Jami al-tawarikh, Iran (Tabriz)  WIKIMEDIA

Mahomet serait né, d’après la tradition, en 570 ou 571, dans la tribu des Qoraychites, à La Mecque. La tribu se subdivise elle-même en une dizaine de clans. Celui de Mahomet est chargé d’approvisionner les pèlerins de la Kaaba en eau, une fonction prestigieuse. Toutefois, la puissance de son clan n’est plus ce qu’elle était.

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La tradition nimbe de merveilleux la naissance du prophète d’Allah. Les juifs de l’oasis de Yathrib (future Médine) en auraient été informés par l’apparition d’une étoile dans le ciel, et les mages de Perse auraient vu s’éteindre le feu sacré qui brûlait dans leur temple depuis mille ans… D’autres récits racontent que l’on n’eut pas besoin de couper le cordon ombilical du nouveau-né, la Providence y ayant déjà pourvu, que des anges le lavèrent et que les femmes le trouvèrent aussi propre que du cristal.

Mais Mahomet est aussi un nourrisson comme les autres. A l’instar de tous les nouveau-nés, on lui rase la tête : ses cheveux sont mis sur le plateau d’une balance et leur poids en or est distribué aux pauvres.

Une enfance entre le désert et les voyages

Mahomet est orphelin de père. La coutume enjoint d’envoyer les enfants des clans prestigieux de La Mecque en nourrice dans les tribus nomades du désert : l’air y étant plus pur, l’enfant deviendra plus robuste. Cette pratique permet, en outre, de contracter des alliances entre tribus, l’enfant devenant le frère de lait d’autres Bédouins.

En Syrie, il rencontre un moine chrétien qui lui aurait déclaré : « Tu es l’Envoyé de Dieu »

A l’âge de 6 ans, il est repris par sa mère à Yathrib. Mais, à la suite du décès de celle-ci, le petit garçon est placé sous la protection de son oncle mecquois, Abou Talib, un commerçant qu’il suit lors de ses voyages. A Bosra, en Syrie, il rencontre un moine chrétien nommé Bahira, qui aurait vu en Mahomet un futur prophète et lui aurait déclaré : « Tu es l’Envoyé de Dieu, le Prophète qu’annonce mon Livre saint, la Bible. »

Mahomet, très pauvre, est apparemment resté célibataire plus longtemps que ne le voulait la coutume. Si le mariage idéal, chez les Bédouins, se fait entre cousins, c’est en vain que le jeune homme aurait demandé la main de sa cousine à Abou Talib.

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Mahomet est alors l’homme de confiance d’une riche veuve, Khadija, qui a déjà été mariée deux fois et dirige seule ses affaires. Elle souhaite l’épouser, au grand dam de son clan, qui voit d’un très mauvais œil leur différence d’âge (elle a près de 40 ans et lui 25) et de situation économique. Le mariage est néanmoins célébré en 595. Et si la coutume permet une polygamie presque illimitée, Mahomet restera fidèle à Khadija tant qu’elle vivra, bien que les fils qu’elle lui donna soient morts en bas âge.

La révélation (ou « nuit du destin ») à 40 ans

A presque 40 ans, Mahomet a pris l’habitude de se retirer pour méditer, la nuit, dans une caverne de la colline de Hira, non loin de La Mecque. En 610 ou 611, une créature éclatante lui serait apparue, le réveillant par ces mots : « Proclame !/ Lis ! » (sourate 96, 1), « Tu es l’Envoyé de Dieu, le Prophète de Dieu ! ». La tradition rapporte que Mahomet, terrifié, se demande s’il a vu Satan ou l’ange Gabriel (Djibril). Il faudra plusieurs révélations pour le convaincre. Cette nuit-là, il n’aurait osé se confier qu’à Khadija, qui sera longtemps sa seule confidente et le soutiendra indéfectiblement.

Nul n’est prophète en son pays, et Mahomet en a fait la difficile expérience

Les premiers disciples de Mahomet seront ses plus proches parents : Khadija, ainsi qu’Ali et Zayd, qu’il a adoptés. Il parvient, par ailleurs, à convaincre Abou Bakr, un marchand aisé qui consacrera sa fortune à acheter et à affranchir des esclaves convertis à l’islam. Néanmoins, nul n’est prophète en son pays et Mahomet en a fait la difficile expérience. Méprisé, le prophète d’Allah est tourné en dérision. Rester à La Mecque devient périlleux. Surtout après le décès de Khadija et de son oncle protecteur Abou Talib, en 619.

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Si le Coran insiste à plusieurs reprises sur le caractère humain du Prophète, la tradition lui a attribué nombre d’actions extraordinaires, au premier rang desquelles le voyage nocturne et l’ascension vers Dieu.

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Peu de temps après la mort de son épouse, Khadija, et de son oncle, Mahomet aurait été transporté de La Mecque à Jérusalem au cours d’un voyage nocturne (isra), accompagné par l’ange Gabriel et monté sur le dos d’une jument à tête de femme nommée Bouraq. Il aurait ensuite été élevé vers les cieux (miraj) pour s’entretenir avec des prophètes, avant de rencontrer Dieu, qui lui aurait prescrit les cinq prières quotidiennes que les musulmans doivent accomplir.

C’est pour commémorer ce voyage qu’a été édifiée, en 692, la Coupole du Rocher à Jérusalem, troisième lieu saint de l’islam, après La Mecque et Médine. Le monument abrite en effet le « rocher de la fondation », où Mahomet serait arrivé depuis La Mecque lors de l’isra, et d’où il serait monté vers les cieux.

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En 622, l’exil à Médine et la naissance de l’islam

Devant l’hostilité des Mecquois, Mahomet et ses compagnons s’exilent à Yathrib. Cette émigration est un événement capital dans l’histoire de l’islam, désormais divisée en deux périodes : avant, c’était l’époque de l’organisation tribale et du paganisme ; après s’ouvre une ère nouvelle, fondée sur un islam qui se présente comme un message autant religieux que communautaire. Le calendrier musulman prend pour point de départ la date de l’hégire, le 24 septembre 622, tandis que Yathrib change de nom pour devenir Madinat Al-Nabi, « la ville du Prophète ».

A Médine, Mahomet est autant prophète que chef de groupe. Car, contrairement à Jésus, son royaume est aussi de ce monde. Pratiquant la razzia pour obtenir de quoi subsister, Mahomet et ses compagnons ne tardent pas à vouloir imposer leur autorité aux Mecquois impies.

En 624, ils remportent une victoire décisive contre eux lors de la bataille de Badr. Par la suite, plusieurs combats opposeront Mecquois et Médinois. C’est en marge de ces affrontements que Mahomet entre en conflit avec les tribus juives de Médine, qui l’auraient trahi. En 630, les musulmans se rendent définitivement maîtres de La Mecque.

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La mort de Khadija, après vingt-cinq ans de mariage, avait plongé Mahomet dans une profonde tristesse. Il prit d’autres épouses (entre onze et treize au total, selon la tradition), ainsi que des concubines, soit plus que ce que préconise la réglementation coranique (qui limite à quatre le nombre d’épouses). La tradition précise que ces mariages avaient vocation à protéger les veuves et les orphelins, conformément à la loi du désert, ou à contracter une alliance politique avec un clan opposé. Elle explique aussi que l’épouse préférée du Prophète était Aïcha, fille d’Abou Bakr.

Deux ans après sa victoire sur La Mecque, Mahomet se rend en pèlerinage à la Kaaba. De retour à Médine, il tombe malade. En juin 632, il serait mort dans les bras d’Aïcha. La tombe du Prophète est érigée dans sa maison-mosquée de Médine, où Abou Bakr et Omar seront plus tard enterrés. C’est là que sera construite la Grande Mosquée de Médine, qui compte parmi les lieux saints les plus importants de l’islam. La discorde s’installe entre ses disciples, et l’avenir de la plus jeune religion monothéiste semble alors compromis. Pourtant, quelques décennies plus tard, un empire musulman verra le jour.

Cet article a initialement été publié en juin 2017 dans le hors-série du Monde des religions « Mahomet et les origines de l’islam ».

Quelles sont les sources historiques sur sa vie ?

Mahomet ne donne pas beaucoup de prise aux historiens. Si peu nient son existence, la plupart soulignent que les seules sources à son sujet – la Sîra (sa « biographie » traditionnelle) et la Sunna (recueil de ses faits et paroles) – sont hagiographiques, tardives et lacunaires, c’est-à-dire peu fiables, selon leurs critères.

« Figure complètement reconstruite » d’après l’historienne Jacqueline Chabbi, il n’est cité que quatre fois par le Coran, et le premier récit de sa vie en notre possession est celui d’Ibn Ishaq (mort vers 768) remanié par Ibn Hichâm (mort vers 830).

L’islam serait-il né avant son prophète ?

Les graffitis et inscriptions proto-islamiques récemment exhumés en Arabie saoudite ne se réfèrent pas à Mahomet, et il faut attendre 738-739 pour que son nom y apparaisse. Hors d’Arabie (Egypte, Jérusalem), quelques occurrences matérielles datant de 685-690 l’évoquent peut-être, mais elles demeurent ambiguës.

L’extrême rareté de ces « traces » ne manque pas d’interroger. Certains chercheurs font même l’hypothèse d’un Mahomet « composé » a posteriori sur le modèle des prophètes bibliques ; ou d’un islam né avant lui, et/ou en Syrie et non à La Mecque. « On ne peut écrire une biographie historique du Prophète, résume l’islamologue Harald Motzkisans être accusé de faire un usage non critique des sources ; mais lorsqu’on en fait un usage critique, écrire un tel récit devient simplement impossible. » Eric Vinson

*A la recherche du Mahomet de l’histoire

Les sources concernant Mahomet ont été écrites des décennies après sa mort, et peuvent donc donner une image biaisée du prophète de l’islam. Dès lors, qui était-il vraiment ? Le point avec Jacqueline Chabbi, spécialiste de l’islam classique. 

Propos recueillis par Virginie Larousse

Publié le 07 juin 2020 à 06h00, mis à jour le 26 juin 2020 à 10h43 https://www.lemonde.fr/le-monde-des-religions/article/2020/06/07/a-la-recherche-du-mahomet-de-l-histoire_6042044_6038514.html

Temps de Lecture 17 min. 

« Le Voyage nocturne (Miraj) du Prophète, chevauchant le cheval Bouraq, entouré d’anges », miniature issue du « Khamsé », de Nizami, attribué au Perse Sultan Muhammad (XVIe siècle).
« Le Voyage nocturne (Miraj) du Prophète, chevauchant le cheval Bouraq, entouré d’anges », miniature issue du « Khamsé », de Nizami, attribué au Perse Sultan Muhammad (XVIe siècle).  WIKIPEDIA

Professeure honoraire des universités, éminente connaisseuse de l’arabe classique, Jacqueline Chabbi a profondément renouvelé l’approche des origines de l’islam. Sa démarche : prendre de la hauteur par rapport à l’histoire sacrée, qu’elle passe au crible de l’anthropologie historique. A la manière d’une enquêteuse, elle reconstitue avec minutie la vie du fondateur de l’islam, en la replaçant dans le contexte particulier qui était le sien : celui des tribus claniques du désert arabique. De là se dessine le passionnant portrait en filigrane d’un homme aux prises avec les réalités spatio-temporelles de son temps.

Quels sont les éléments de la biographie de Mahomet que nous connaissons avec certitude ?

« Dans sa tribu, la parole de Mahomet n’est écoutée par personne. Il finit par être banni de son clan et doit quitter La Mecque »

Il faut ramener Mahomet à son statut d’homme de tribu. On sait qu’il est mecquois puisqu’il faisait partie de la tribu des Qoraychites qui résidait dans la ville. La Mecque était de longue date un site sacralisé du fait qu’on y avait trouvé un point d’eau qui ne tarissait pas. Un culte saisonnier faisait circuit – comme aujourd’hui – autour des pierres sacrées (les bétyles) portées par les murs de la Kaaba. Abraham, que le Coran institue comme fondateur de la Kaaba (2, 127), en marge du conflit avec les juifs médinois, n’y est évidemment pour rien.

Au sein de sa tribu, Mahomet souffrait d’un double handicap : orphelin de père, ce qui était très gênant dans ce type de société, il est épousé (et non l’inverse !) par Khadija, une femme deux fois veuve et de vingt ans son aînée. De plus, bien qu’il ait eu des fils avec cette épouse, tous meurent en bas âge. Or, ne pas avoir de descendants masculins, en Arabie, était perçu comme une véritable tare. Cela explique l’insulte lancée contre lui à La Mecque quand il est traité de « châtré » (Coran 108, 3).

Par conséquent, son statut n’a rien à voir avec ce que décrit l’histoire sacrée, qui le présente comme un homme respecté de tous. Dans sa tribu, la parole de Mahomet n’est écoutée par personne, pas même par ses oncles. Il finit par être banni de son clan et doit quitter la ville.

Quel est le sens de son prêche ?

« L’inspiration première de Mahomet consiste à “avertir” la tribu que si elle persiste dans cette conduite inique, elle va en subir les conséquences »

Ce que Mahomet demande initialement à sa tribu, c’est plus de solidarité. Contrairement à une idée reçue, les Mecquois n’étaient pas de grands caravaniers. Mais ils semblent avoir réussi à mettre sur pied, à la fin du VIe siècle, un modeste trafic de deux voyages, l’un d’hiver vers la frontière du Yémen et l’autre de printemps qui aurait longé la côte de la mer Rouge en direction du nord (Coran 106, 2). Certains clans se seraient alors enrichis, mais auraient refusé de se montrer solidaires avec ceux restés sur place, pour s’occuper notamment du culte de la Kaaba. L’inspiration première de Mahomet consiste à « avertir » la tribu que si elle persiste dans cette conduite inique, elle va en subir les conséquences. Un homme de tribu devait en effet avertir les siens de tout danger qui les menacerait.

Sa tribu le prend-elle au sérieux ?

Pas du tout. On lui rit au nez. C’est à ce moment-là que commencent à se développer des thématiques issues du monde biblique. Il faut savoir que le judaïsme était implanté au Yémen depuis un peu plus de deux siècles. Le christianisme avait suivi à un siècle d’écart. Mahomet a dû avoir accès à des récits provenant de cette source. La première thématique empruntée à la Bible est celle de l’eschatologie [la fin des temps] : si vous n’écoutez pas les avertissements, vous allez être jugés et la tribu va disparaître.

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Le Coran dit que « celui dont la balance ne sera pas suffisamment lourde », c’est-à-dire lourde de bonnes actions, ira dans un « lieu de feu ». Il faut entendre par là une relégation dans le désert brûlant où l’on serait à jamais séparé des siens, image terrifiante pour un sédentaire d’Arabie. Au contraire, si votre balance est lourde (d’actions solidaires), vous resterez réunis aux vôtres (Coran 101). Dans ce passage ancien, il n’est pas encore question de paradis. Mais cette menace ne fait ni chaud ni froid à son entourage.Lire aussi Article réservé à nos abonnés  Des vidéos en série pour chasser les idées reçues sur l’islam

Devant cette indifférence, comment réagit Mahomet ?

Pour contrer le refus d’écoute, d’autres thématiques vont apparaître dans son discours, notamment celle du Dieu créateur, emprunté là encore au judaïsme et au christianisme. Au début, ce dieu porte encore le nom local de rabb, le « Seigneur (maître de territoire) » (87, 1). C’était le titre donné au protecteur du point d’eau mecquois (Coran 106, 3). Le nom divin Allah, qui signifie « le Dieu » avec valeur de nom propre, ne s’impose que lorsque a été gagné ce que j’appelle « la bataille des dieux ». Durant une grande partie de la période dite « mecquoise », c’est-à-dire la plus ancienne du Coran, le rabb déclaré créateur doit en effet affronter les trois divinités féminines locales (53, 20-21) pour montrer que c’est lui seul qui garantit la prospérité de la tribu. C’est ainsi qu’une première forme de monothéisme pragmatique s’invite dans le discours.

Les sources qui nous renseignent sur le prophète de l’islam ne lui sont pas contemporaines. Existe-t-il des doutes sur le fait qu’il ait réellement existé, comme cela est parfois dit au sujet de Jésus par les tenants de la thèse mythiste, qui récusent son historicité ?

Cette thèse a pu être avancée. En effet, les sources concernant Mahomet lui sont toutes postérieures. Les épigraphistes qui travaillent sur le terrain en Arabie ont mis en évidence que l’on ne trouve guère le nom de Mahomet dans les inscriptions qu’ils ont relevées avant la fin du VIIe siècle [Mahomet serait mort en 632]. Pour ma part, je considère qu’il a forcément existé, car son ascendance tribale est incontestable. S’il y a bien une chose à laquelle tiennent les Arabes, c’est leur généalogie tribale. Or, des descendants de Mahomet se sont battus pour le pouvoir pendant trois siècles, sans que leur généalogie ne soit contestée.

Vous dites cependant que le prophète de l’islam ne s’appelait peut-être pas Muhammad.

Muhammad signifie « celui qui est louangé » – non par les hommes, mais par Dieu. Cette dénomination se trouve inscrite à plusieurs reprises sur la coupole du Rocher, à Jérusalem, achevée en 692 à l’époque omeyyade, comme pour faire un affichage destiné à être vu urbi et orbi. S’agit-il de son nom réel ? Sans doute pas. Il est possible qu’il s’agisse d’un nom destiné à renforcer son prestige. Certaines sources lui donnent un autre nom plus ordinaire : Qutham (qui signifie « celui qui distribue sa part de butin »).

La coupole du Rocher, à Jérusalem.
La coupole du Rocher, à Jérusalem.  VIRTUTEPETENS/WIKIPEDIA

Mahomet a-t-il vraiment souhaité fonder une nouvelle religion ou, à l’instar de Jésus, réformer l’existante ?

Mahomet n’a pas voulu fonder une nouvelle religion. Son objectif était de réunir les tribus dans une alliance qui profite à tous. Ce qui était recherché, c’est avant tout la prospérité terrestre. Dans un milieu aride et hostile règne la terreur du lendemain. Le Dieu protecteur doit donner un avenir au groupe humain qu’il protège.

Je suis persuadée que les hommes de tribu n’ont jamais cru aux promesses de paradis ni aux menaces de l’enfer qui étaient étrangères à leur imaginaire collectif. Leur obsession était de continuer à vivre ici et maintenant. C’était d’autant plus le cas à La Mecque, qui n’était pas une oasis. Il n’y avait aucune production agricole locale. Il fallait aller chercher l’approvisionnement à plusieurs jours de marche au pas des chameaux. La sourate 106, 4 souligne que c’est le « Rabb de la Demeure » (la Kaaba) qui fait échapper la cité à la famine et à la peur (des attaques).

Pourquoi Mahomet, en butte à l’hostilité des Mecquois, choisit-il de se réfugier à Médine en 622 ?

Parce qu’il aurait eu une grand-mère paternelle issue d’un clan médinois, et non parce qu’il était attendu en tant que prophète, comme le fantasme la tradition musulmane postérieure. Contrairement à La Mecque, Médine était une grande oasis prospère qui nourrissait cinq tribus. L’exil médinois de Mahomet lui donne des moyens d’action dont il ne disposait pas à La Mecque. Il n’est plus contraint à la loyauté envers sa tribu d’origine, puisqu’elle l’a banni. Il va donc pouvoir se lancer dans un jeu politique alternant actions de force et négociation dès que cela devient possible. Son but est en effet de devenir un interlocuteur politique crédible. Deux ans avant sa mort, il prend le contrôle de La Mecque à l’issue d’une négociation avec son clan, dont sortira plus tard la dynastie omeyyade.

Si la négociation est souvent privilégiée, les choses ont néanmoins très mal fini avec une tribu juive de Médine, que Mahomet a éliminée.

C’est vrai, mais les raisons sont politiques et non religieuses. Les juifs de Médine, organisés en trois tribus, étaient des membres à part entière de la communauté médinoise, qui comptait également deux tribus arabes, dont celle à laquelle Mahomet aurait été apparenté. Mais sur le plan religieux, les notabilités juives refusent catégoriquement de discuter avec Mahomet, qui ne trouve aucun compromis pour les rallier à sa cause. Ses rabbins ne peuvent prendre au sérieux les récits bibliques coranisés.

Mahomet ne peut toutefois pas adopter un axe d’attaque idéologique, les règles de l’alliance intertribale ne le permettant pas. Il va d’abord trouver des prétextes politiques pour faire expulser deux tribus. Et au moment où les Mecquois font le siège de Médine, la troisième tribu aurait pactisé avec les assaillants, ce qui entraîne une riposte tribale automatique. Les hommes sont exécutés, les femmes et les enfants réduits en esclavage.

Cet épisode n’est pas sans poser problème, car il vient accréditer chez certains l’idée que l’islam serait par essence violent. Qu’en dites-vous ?

« L’idée de se faire sauter, comme le font les terroristes de Daech, est aux antipodes de la pensée des origines de l’islam »

A examiner la politique très pragmatique de Mahomet à Médine, on cherche en vain la violence sans frein prêtée à l’islam premier. On ne retient que quelques passages coraniques sans les contextualiser ni voir leur portée seulement conjoncturelle, et on ne dit rien des passages qui appellent à la retenue (Coran 2, 190). Cette société était régie par la loi du talion qui limitait efficacement les pulsions massacreuses. En outre, la hantise des groupes tribaux était de perdre des hommes. C’est pourquoi l’idée de se faire sauter ou de mourir volontairement au combat, comme le font les terroristes de Daech, est aux antipodes de la pensée des origines de l’islam.

Des passages extrêmement violents existent aussi dans l’Ancien Testament, comme en Nombres 31, avec le massacre des Madianites. Ce n’est pas pour autant que l’on décrète que le judaïsme est violent par essence. Mais il est tout aussi absurde de décréter que le Coran est pacifique. Tout comme la Bible, le Coran reflète les conflits de son temps.

Thomas Römer, professeur au Collège de France, souligne à propos du corpus biblique qu’il ne faut pas confondre un discours violent et ce qui se passe dans la réalité. Ce type de discours peut avoir une fonction compensatoire, les propos menaçants reflétant une impuissance à agir. Ce n’est pas le Coran qui impose des règles à la société de son temps. C’est la société qui impose des règles au Coran, lequel prend bien soin de ne jamais les transgresser. Sinon, il aurait été impossible à Mahomet de réussir en politique.

Comment Mahomet appréhende-t-il la notion de « djihad » ?

« Il y a donc un profond malentendu sur la violence dans le Coran. Ce n’est en aucun cas une violence religieuse »

Le djihad désigne l’effort que l’on fait pour aboutir à un objectif. Dans la partie mecquoise du Coran, il est dit que si des parents « font le djihad », donc « tous leurs efforts », contre leur enfant pour l’écarter de la voie d’Allah, il ne faut pas leur obéir (31, 15) : c’est le sens de base. A Médine, lorsque Mahomet voulait lancer une action, il devait faire appel aux volontaires car on était dans une société où nul ne pouvait contraindre quelqu’un à s’engager. Cela valait au cas par cas, pour chaque action en particulier. Le djihad dans la voie d’Allah est donc simplement le fait d’accepter de s’engager temporairement dans une action.

L’appel se répète et devient insistant, car les volontaires ne se bousculaient pas (4, 75). Il y a donc un profond malentendu sur la violence dans le Coran. Ce n’est en aucun cas une violence religieuse. Les actions de force s’inscrivent dans les règles communes de l’Arabie tribale.

Mahomet a-t-il pensé fonder une religion universelle ?

Bien sûr que non ! C’était au-delà de ses horizons de pensée. Mahomet s’adresse initialement à sa seule tribu. A partir du moment où il est banni, son horizon s’élargit. Mais cela ne va pas au-delà de sa société. C’est d’un point de vue tribal que Mahomet réussit à rallier ses contemporains, pas en tant que prophète.

Avant sa mort, il réussit à mettre sur pied, non un Etat musulman, mais une confédération tribale conforme au modèle politique que lui permet sa société. La socialité tribale reposait sur le principe de l’alliance. Mahomet est obligé de se plier à ce jeu. On attendait de l’allié divin qu’il garantisse à la fois la sécurité des tribus, leurs moyens d’existence et si possible leur expansion. Le Coran ne se lasse pas d’apporter des assurances sur ce plan.

Après la mort de Mahomet, en 632, le moteur des conquêtes que l’on dit « musulmanes » mais qui sont, en réalité, une expansion tribale, repose sur la conviction que l’allié divin donne la victoire. Quand cette victoire se concrétise, la conquête ne peut que s’étendre tant qu’elle ne rencontre pas d’obstacle.

« Muhammad » en calligraphie arabe, sur le mur d’une mosquée d’Edirne, en Turquie.
« Muhammad » en calligraphie arabe, sur le mur d’une mosquée d’Edirne, en Turquie.  NEVIT DILMEN/WIKIPEDIA

Une autre polémique concerne les relations du Prophète avec les femmes. Mahomet était-il féministe, comme d’aucuns l’affirment, ou a-t-il au contraire contribué à figer la condition féminine dans des normes archaïques ?

On ne peut pas parler de normes archaïques : c’était celles de cette époque et de cette société. Je dirais qu’il a été relativement favorable aux femmes, sauf en politique, domaine réservé des hommes. Dans l’économie de survie qui était celle de l’Arabie aride, il arrivait, en cas de famine, notamment chez les nomades, que l’on supprime les nouveau-nées ; on leur préférait les garçons, car ils étaient les futurs défenseurs de la tribu. Mahomet, dont seules les filles sont arrivées à l’âge adulte, a dénoncé ce comportement (Coran 16, 58-59).

De même, on glose souvent sur le fait rapporté par la tradition musulmane qu’il aurait épousé Aïcha alors qu’elle n’aurait eu que 9 ans. Mais c’est ce qui se faisait à l’époque. Le mariage était un moyen de contracter une alliance. En Occident, on faisait de même avec les mariages royaux sous l’Ancien Régime. Il ne s’agissait nullement de pédophilie, puisque le mariage n’était jamais consommé avant la puberté. On ne peut porter de jugement de valeur sur des sociétés qui ne sont pas les nôtres.Lire aussi Article réservé à nos abonnés  « Le message originel de l’islam possède une indéniable dimension féministe »

Peut-on dire que Mahomet a inventé l’islam politique ?

Non ! Le mot islam lui-même est très peu présent dans le Coran. On le traduit habituellement par « soumission ». Ce n’est pas du tout cela. Ce mot dérive plutôt de salamshalom : « la paix ». L’islam, c’est le fait de se mettre sous la sauvegarde d’un protecteur dans le cadre d’une alliance avec lui. De même, c’est à tort que l’on emploie le mot « croyant » : dans cette société-là, on ne croit pas, on s’allie. Le croyant, c’est celui qui se rallie fidèlement parce qu’il veut être en sécurité, et qui agit en fonction de cette alliance, laquelle lui donne certes des droits, mais aussi des devoirs. Le croyant dans la voie d’Allah est celui qui se montre fidèle à l’alliance d’Allah.

Comment expliquer que Mahomet n’ait pas cherché à organiser davantage sa succession ?

Dans les sociétés tribales, on n’organise pas sa succession, ce sont les survivants qui décident de la suite. On ne choisit jamais un enfant, mais l’homme le plus apte, car il s’agit d’une société de pragmatisme total.

Alors que le Coran précise que Mahomet n’est « qu’un homme comme les autres » (41,6), il fait l’objet d’une vénération particulière. Comment l’expliquer ?

Ce sont les convertis du IXe siècle qui ont développé cette figure sacralisée de Mahomet car ils ont fantasmé le passé, ayant besoin de se rattacher à un mythe unificateur. Le problème du monde musulman, c’est qu’il est resté ancré dans l’histoire sacrée et n’a pas accompli sa révolution critique. Aujourd’hui encore, si on a envie de connaître l’histoire de la première période, on ne trouve qu’une histoire sacrée en face de soi.

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Justement, quelles sont les sources qui nous informent sur la naissance de l’islam et la vie du Prophète ?

Les sources qui nous renseignent sur Mahomet consistent en deux corpus, qu’il faut séparer. Le Coran, tout d’abord ; la Sîra et le Hadith, ensuite. La rédaction finale du Coran est à situer entre le milieu et la fin du VIIe siècle, sous le contrôle encore arabe et tribal des Omeyyades. S’ils ont gouverné un empire de 661 à 750, leur mentalité était restée tribale. Ils ont refusé la conversion des non-Arabes. Pour entrer dans l’alliance d’Allah, il fallait parvenir à se rattacher à une tribu. Les conversions furent donc en nombre infime.

Cela change un siècle plus tard, quand les Abbassides, pourtant eux aussi d’origine mecquoise, renversent les Omeyyades. Ce qui restait du système tribal disparaît. Le calife devient un potentat. Le nouveau pouvoir commande une biographie de Mahomet, la Sîra, qui met en scène son statut prophétique, faisant de lui le héros de l’islam des origines. C’est aussi à cette époque que s’ouvre largement la porte des conversions pour toutes les populations de l’empire. Les premiers convertis appartiennent à l’élite proche du pouvoir, notamment des théologiens initiés à la philosophie grecque qui leur avait été transmise par les chrétiens syriaques.

Un siècle après, au IXe siècle, c’est au tour des populations des grandes cités de l’empire de se convertir. Le corpus du Hadith (paroles attribuées à Mahomet) date de cette seconde époque. Il reflète le regard que portent sur le « Prophète » ces convertis qui sont à la recherche d’une figure fondatrice qu’ils vont sacraliser. Le Hadith se fabrique à partir d’éléments divers comme un énorme bricolage. Mahomet se mue alors en figure modèle donnée à imiter.

« Si on part de l’histoire sacrée pour en faire la critique, on tourne en rond »

C’est par l’anthropologie historique que l’on peut entrevoir la part de vraisemblance dans ces sources postérieures et la part de fantasme. Il faut travailler sur le sens des mots en rapport avec la structure sociale et le mode de vie de chaque époque. On a alors des chances de détecter ce qui est « trop musulman » pour correspondre à la première période. Il faut essayer de retrouver différentes couches de représentation dans ces sources, comme si on faisait de l’archéologie. Si, en revanche, on part de l’histoire sacrée pour en faire la critique, on tourne en rond.

En dehors du texte du Coran, le seul élément de réalité dont nous disposons pour la première période, c’est le terrain social, géographique, et ce qu’on appelle « l’imaginaire collectif », tel qu’il se reflète dans la langue. Il faut travailler à la manière dont l’ont fait Georges Duby ou Jacques Le Goff sur le Moyen Age occidental.

Vos travaux sur les origines de l’islam sont assez iconoclastes. Comment sont-ils accueillis par les musulmans ?

Ils commencent à intéresser. Deux de mes livres vont être traduits en arabe. Je n’ai jamais eu de retour vraiment négatif sur mon travail, en tout cas pas de la part de gens sérieux : ma connaissance de l’arabe classique fait qu’on ne peut pas me raconter n’importe quoi. J’ai toujours été respectée pour cela, de la même manière que je respecte les musulmans. Je discute, mais sans faire de concession.

Actuellement, les fondamentalistes se revendiquent d’un retour aux origines de l’islam. Qu’en est-il réellement ?

Les djihadistes mélangent les périodes historiques. Ils ne comprennent pas que l’on ne peut pas prendre l’événementiel du Coran pour quelque chose d’intemporel. En prélevant, comme ils le font, des versets du Coran sans les ramener à la conjoncture historique auxquels ils se rattachent, ni même à leur insertion dans l’ensemble du corpus coranique lui-même, on peut leur faire dire n’importe quoi

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Quel regard portez-vous sur le monde musulman d’aujourd’hui ?

Le monde musulman ne sait pas où il en est. Il a été totalement bouleversé par la colonisation, puis par la décolonisation. Ajoutez à cela les enjeux économiques et les guerres récentes. Puisqu’il n’y a pas de solution politique depuis l’échec du nationalisme arabe, on va chercher des solutions idéologiques et on fantasme le passé. Il existe d’ailleurs aussi des fantasmes pacifiques de la part de certains intellectuels arabes. Chacun essaie de se consoler comme il peut face aux drames actuels. Mais les djihadistes sont les fils du chaos contemporain, pas du passé. Ils n’ont rien à voir avec le Mahomet historique, qu’ils ne connaissent pas. La clé de tout, pour moi, c’est le savoir historique. Or, il est malheureusement gravement en déficit aujourd’hui.

Jacqueline Chabbi est agrégée d’arabe, professeure émérite des universités, spécialiste des origines de l’islam. Elle est en particulier l’auteure de : Le Seigneur des tribus. L’islam de Mahomet (rééd. CNRS Editions, 2013), Les Trois piliers de l’islam. Lecture anthropologique du Coran (Seuil, 2016), On a perdu Adam. La création dans le Coran (Seuil, 2019).

Virginie Larousse

« Tout ce qui se joue depuis un demi-siècle concourt à une sécularisation turbulente de l’islam »

Tribune

Réda Benkirane – Sociologue

« Ce qu’on perçoit comme un retour du religieux est en réalité une sortie de l’islam », affirme Réda Benkirane, selon qui la religion musulmane est devenue un « instrument de légitimation du pouvoir pour produire l’illusion de sa transcendance ».

Publié le 05 septembre 2021 à 01h14, mis à jour le 05 septembre 2021 à 22h18  Temps de Lecture 10 min. 

https://www.lemonde.fr/le-monde-des-religions/article/2021/09/05/tout-ce-qui-se-joue-depuis-un-demi-siecle-concourt-a-une-secularisation-turbulente-de-l-islam_6093445_6038514.html

Tribune. S’il est tentant de croire que l’islam est rétif à la sécularisation, à la séparation de la religion et de l’Etat, tout ce qui se joue empiriquement depuis plus d’un demi-siècle concourt en réalité à une sécularisation accélérée et turbulente de l’islam. Durant la phase historique cruciale des indépendances politiques (1950-1960), la plupart des pays du monde musulman vivaient en régime strictement laïc, de l’Egypte nassérienne à l’Irak et à la Syrie baathistes, en passant par l’Algérie du FLN – sans oublier la Turquie kémaliste et le Pakistan de Jinnah.

Ben Barka, Ben Bella, Modibo Keïta, Soekarno et autres leaders nationalistes d’Afrique-Asie s’inscrivaient dans l’internationale des pays non alignés : l’usage de la religion en politique était hors sujet ou considéré comme réactionnaire. Il reste des traces de cette sécularisation dans certains pays du Sahel (notamment au Sénégal, au Mali et au Tchad) avec l’inscription jusqu’à présent dans la Constitution du caractère « laïc » de l’Etat. L’islam contemporain se vit très majoritairement en régime républicain plutôt que sous le règne monarchique. C’est là un signe manifeste de son caractère égalitaire et séculier.

On désigne habituellement l’islamisme – l’islam politique ressourcé idéologiquement dans le mouvement des Frères musulmans créé en Egypte en 1929 – comme le principal ennemi et le plus grand danger de la démocratie, de la laïcité et du pluralisme. Or, dans la seconde moitié du XXe siècle, l’instrumentalisation de la religion à des fins politiques a été le fait d’Etats séculiers occidentaux et de pétromonarchies arabes.

Politisation de la religion

Les faits historiques montrent que cette politisation de la religion émergea dans le contexte idéologique de la guerre froide et de la décolonisation des pays du sud. L’islamisme fut non seulement encouragé mais largement appuyé géopolitiquement et même logistiquement par les puissances occidentales, Etats-Unis en tête, qui y ont vu un moyen de contrer l’influence de l’empire soviétique régnant sur le vaste espace afro-asiatique.

Sans cet appui, l’islamisme n’aurait pu émerger, dès les années 1970, dans des pays qui étaient sous l’aire d’influence de l’URSS (telle l’Egypte de Sadate). Il s’agissait de favoriser une offre politique religieusement inspirée et ressourcée par les pétromonarchies pour contrecarrer l’impact subversif des socialistes et des communistes. Les Frères musulmans ont été considérés à cette époque pour leurs affinités électives avec les valeurs de l’économie libérale et, dans cette perspective, furent des alliés objectifs dans la lutte idéologique du « monde libre ».

« L’instrumentalisation de la religion à des fins politiques a été le fait d’Etats séculiers occidentaux et de pétromonarchies arabes »

L’archéologie de l’islamisme montre qu’il est géopolitiquement indissociable de l’Occident. On peut en outre constater la même situation à l’égard du salafisme djihadiste, cette idéologie radicale et martiale ayant vu le jour en Afghanistan dans les années 1980, lors de la guerre contre l’occupation soviétique, où toute une internationale de combattants musulmans sunnites s’est mise en place avec l’appui massif de l’Arabie saoudite et des Etats-Unis – plus précisément de son agence de renseignement, la CIA.

Ce n’est qu’au sortir de la campagne d’Afghanistan que ces combattants vont se redéployer dans les pays d’origine et propager la violence armée à partir de groupuscules aguerris, constituant les ancêtres fondateurs d’Al-Qaida et de Daech. L’idéologie djihadiste se ressource théologiquement dans le hanbalo-wahhabisme, la doctrine de l’Etat saoudien, allié inconditionnel de l’Europe et des Etats-Unis. Si l’idéologie djihadiste se veut puritaine et révolutionnaire, elle ne conteste étrangement jamais le fondamentalisme du marché, la vulgate néolibérale, la rente de l’énergie fossile, la société matérialiste et la consommation infinie.

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Il n’empêche qu’une sécularisation irréversible marquée par la politisation mais aussi par la marchandisation se poursuit en islam au travers d’une extension continue du profane au détriment du sacré. Finalement, que reste-t-il de sacré à La Mecque quand y est reproduit, à l’identique, l’urbanisme factice, kitsch et commercial de Las Vegas, cité du vice et du jeu ?

Sécularisation de la métaphysique

Il n’existe pas de théorie aboutie du pouvoir en islam. Sur le plan doctrinal, la théocratie n’est aucunement le projet du Coran, cet ensemble de textes apparu au sortir de l’Antiquité tardive (VIIe siècle) où même le clergé et la royauté sont déconsidérés. Si le Prophète a assumé – en partie et pour un temps – l’exercice du pouvoir, ce fut pour assurer la survie puis la victoire de la première communauté de croyants de Médine sur les marchands idolâtres de La Mecque.

Le Coran, tout au plus, esquisse quelques notions de principe comme le califat (littéralement « succession », « lieutenance », « remplacement »), la consultation (choura) et le consensus (ijma’). Mahomet, s’il fut également chef politique d’une révolution véritablement religieuse en Arabie, n’était ni prêtre ni roi et a laissé ouverte la question de sa succession à la tête de sa communauté sans jamais opter pour une transmission héréditaire du pouvoir.

Que reste-t-il de sacré à La Mecque quand y est reproduit, à l’identique, l’urbanisme kitsch et commercial de Las Vegas, cité du vice et du jeu ?

Après lui, parmi ses Compagnons, quatre califes se succéderont, désignés après consultation des premiers musulmans. Trois d’entre eux mourront assassinés, signe prémonitoire que la violence politique va très vite envahir le champ religieux. L’avant-dernier calife « bien guidé », Othman, fut un champion de l’opulence et du népotisme, le dernier, Ali, cousin et gendre du Prophète, était un guide religieux exemplaire mais un piètre politicien – ce qui lui fut fatal. Ce n’est qu’à sa mort (661), que le califat dynastique est instauré, que la scission politique distingue désormais les chiites minoritaires (partisan d’Ali) des sunnites majoritaires (ayant consenti au coup politique qui le renversa).

L’adversaire d’Ali et cinquième calife, Mu’awiya, était un génie politique – fils de Hind, l’ennemie acharnée du Prophète – qui fondera la dynastie omeyyade (661-750). La suite sera une succession de grandes dynasties califales et de royautés diverses et concurrentes, sous le couvert d’imamat, d’émirat, de sultanat nimbés de mythologie et d’idéologie œuvrant à intérioriser et transcendantaliser l’allégeance au Commandeur comme stricte obéissance à Dieu.

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On peut facilement séculariser la métaphysique en islam, ou au moins déthéologiser certaines des notions qui semblent difficiles d’accès. Lors des premiers siècles de l’islam, il y eut par exemple tout un débat autour de la détermination de la nature, créée ou incréée, du Coran. Si l’axiome de la foi musulmane réside dans le fait que le Coran est la parole divine et inaltérée, la question débattue était de savoir s’il a préexisté de tout temps ou s’il a été révélé et donc engendré du fait d’un contexte historique (non pas d’une seule coulée mais de manière ponctuelle, et même fragmentaire, tout au long des vingt-trois années de la phase prophétique).

Cette (in)création coranique ne se comprend que si l’on inscrit le débat théologique dans son contexte historique. La nature incréée du Coran, autrement dit l’idée de son éternité, a été avancée durant le règne omeyyade, pour graver dans la psyché collective la prééminence de la prédestination sur le libre arbitre, celle de l’imam-émir sur le musulman ordinaire, légitimer la volonté divine, et fournir une explication surnaturelle à l’origine de l’introduction de la royauté héréditaire et de la grande discorde entre sunnites et chiites.

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A l’inverse, la nature créée du Coran fut énoncée dans le cadre d’un rationalisme éclairé, celui du courant théologique dit mutazilite, qui s’est paradoxalement imposé en tant que raison d’Etat et de manière inquisitoriale avec la dynastie abbasside (750-1258), générant oppression et persécution pour ceux qui n’y adhéraient pas. De fait, le concept de Coran (in)créé s’avère un concept d’essence politique, puisque l’enjeu ici (prédestination ou libre arbitre dans l’histoire humaine) est de recourir à la théologie comme instrument de légitimation du pouvoir, pour produire l’illusion de sa transcendance.

Césaro-papisme musulman

Un autre aspect doctrinal en islam sunnite instaurant de facto la distinction entre le spirituel et le temporel est le rejet du clergé, de toute intermédiation entre le croyant ordinaire et Dieu. La religion simple et logique est basée sur des rituels limités et somme toute peu contraignants (principalement prière quotidienne, jeûne annuel et aumône solidaire). Le Coran restant muet en matière de politique et de gouvernement, des corpus annexes se sont rapidement constitués tels les Hadiths (dits prophétiques), au point de devenir prépondérants.

L’enjeu est de recourir à la théologie comme instrument de légitimation du pouvoir, pour produire l’illusion de sa transcendance

Un clergé qui ne dit pas son nom s’est au fur et à mesure institué en corps intermédiaire pour régir et interpréter la religion. Cette machinerie – corpus annexes et oulémas – s’est mise au service des dynasties régnantes. Ce qu’on désigne par le terme de « césaro-papisme » s’est finalement imposé : les dirigeants gouvernent tout en « asservissant » les religieux. Les commentaires coraniques comme les hadiths prophétiques ont cherché à parer à la théorie absente, manquante du pouvoir.

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Ce « césaro-papisme » s’est immiscé jusque dans l’interprétation du Coran (pour le faire parler là où il demeure silencieux) et les paroles prophétiques (quitte à en fabriquer en série) se sont démultipliées. Les oulémas sont notamment parvenus à inverser la signification de termes coraniques clairs et univoques pour leur faire exprimer des sens directement inspirés de la contingence historique et politique. Ainsi, entre les mains de clercs alloués, la notion de chahid ne signifie plus étymologiquement le « témoin » (vivant, donc) mais le « martyr » (irrémédiablement mort), tandis que celle du djihad exprime moins littéralement « l’effort » sur soi et la « force » spirituelle que la « guerre sainte »…

Les circonvolutions du processus de sécularisation en islam diffèrent de celles ayant eu lieu en Europe. A l’inverse du théorème de théologie politique de Carl Schmitt (1888-1985) postulant que « tous les concepts prégnants de la théorie moderne de l’Etat sont des concepts théologiques sécularisés », dans l’islam classique, les concepts politiques ont été quasi systématiquement théologisés, ce qui explique que dans la phase contemporainec’est dans les normes religieuses que s’exprime ce qui s’en affranchit.

Paradoxalement, ce qu’on perçoit comme un retour du religieux est en réalité une sortie de l’islam. Cette « sortie » met en scène la religiosité dans la « mondanité » (au sens wébérien du terme), dans le règne de l’apparence et des signes ostentatoires : tel ce voile (hijab) qui ne signifie quasiment rien sur le plan théologique et symbolise tout l’islam au sein de la modernité occidentale, ce voile dont le port rend soudainement visible la femme musulmane – sujet de loi, de droit et de débat – et sans lequel elle reste invisible.

La sortie de l’islam essentialise l’accessoire (le paraître, l’habit, les normes) et accessoirise l’essentiel (l’articulation de la raison et de la foi)

La sortie de l’islam essentialise l’accessoire (le paraître, l’habit, les normes) et accessoirise l’essentiel (l’articulation de la raison et de la foi). Elle témoigne d’un âge de la sécularisation, où, après avoir réinventé une tradition (spectre d’un passé glorifié et mythifié) et bricolé une théologie du repli dogmatique (réduite à des règles inopérantes ou caduques mais totalement orientée marché), on ne peut que constater le hiatus entre le régime discursif religieux et sa mise en acte.

L’inefficacité de la pensée religieuse à se saisir des véritables enjeux sociétaux et mondiaux – si ce n’est par l’expression typiquement moderne du ressentiment et de la violence – est aussi un marqueur fort de cette « sortie » et de sa perte de sens. Face à une indigence conceptuelle susceptible à terme de détruire la foi, il reste à reconstruire le théologico-politique et le placer face à ses responsabilités devant des problèmes majeurs : la place et le sens du sacré face à la profanation du monde, le dérèglement climatique d’origine humaine, le mode de vie matérialiste et consumériste, les relations au pouvoir, à l’économie, au genre et à l’Autre. Tout l’enjeu est de produire le savoir nouveau (notamment en théologie, droit, philosophie) à la mesure de cette sécularisation effervescente, critique mais possibiliste.

Réda Benkirane, sociologue, docteur en philosophie et expert en affaires internationales à Genève, dirige l’atelier de recherche Iqbal consacré à la pensée critique en islam. Il enseigne cette thématique à l’université de Fribourg (Suisse) et est chercheur associé au Centre sur les conflits, le développement et la paix (CCDP) de l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID, Genève). Dernier ouvrage paru : « Islam, à la reconquête du sens » (Le Pommier, 2017 ; La Croisée des chemins, 2021).

Réda Benkirane(Sociologue)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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