Grève des médecins libéraux: justifiée mais pas le bon moment

SANTÉ – ANALYSE

La colère légitime, mais la grève contestable des médecins généralistes

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28 décembre 2022 | Par Caroline Coq-Chodorge

Les médecins libéraux ont entamé une nouvelle grève, en plein désastre sanitaire à l’hôpital. Ils veulent peser sur les négociations avec l’Assurance maladie, prête à augmenter leur rémunération, à condition d’améliorer l’accès aux soins. Permanence des soins, déserts médicaux : les sujets de friction sont nombreux.

Les 1er et 2 décembre, les médecins libéraux avaient choisi le pic de la bronchiolite pour se mettre en grève, quand les services hospitaliers, des urgences aux réanimations pédiatriques, débordaient de petits malades. Ils sont de nouveau en grève depuis ce lundi 26 décembre, alors que s’ajoutent à la bronchiolite un rebond du Covid et une virulente épidémie de grippe. Une manière, pour les libéraux grévistes, de signifier qu’ils ne se sentent pas liés à l’obligation de continuité des soins, qui incombe donc au seul hôpital public.

À Lyon, une manifestation de medecins réclamant la consultation à 50 euros, le 1er décembre 2022. © Bastien Doudaine / Hans Lucas via AFP

Avant même la grève des libéraux, la situation était déjà dramatique. Depuis le 1er décembre, le syndicat Samu-Urgences de France, celui qu’a longtemps présidé le ministre de la santé François Braun, a recensé vingt « morts inattendues », dans douze départements : des patient·es resté·es sur des brancards dans des services submergés, dont l’urgence vitale n’a pas été diagnostiquée ; ou d’autres patient·es resté·es à leur domicile dans l’attente d’un véhicule du Smur. Seuls certains services d’urgence participent à ce recensement, le syndicat extrapole donc à plus de cent cinquante ces « morts inattendues » depuis le début du mois.

Le 23 décembre, la directrice de l’agence régionale de santé d’Île-de-France, Amélie Verdier, appelait « solennellement à la mobilisation de tous »« en particulier des professionnels libéraux et des établissements sanitaires privés », tant les urgences sont dans le « rouge » : plus de 20 000 appels par jour au 15, en hausse d’un tiers par rapport à l’année dernière, comme les passages aux urgences, où les patients stagnent sur des lits brancards, dans les couloirs.

Un mouvement social de généralistes

Les médecins libéraux grévistes n’hésitent donc pas à ajouter à ce fardeau en fermant leur cabinet. Les chiffres de la grève actuelle ne sont pas encore connus. Début décembre, les syndicats en soutien du mouvement revendiquaient crânement de 60 à 80 % de grévistes début décembre. En réalité, l’Assurance maladie a enregistré une baisse de 30 % des consultations, essentiellement de généralistes.

Le moment choisi pour cette grève, catastrophique d’un point de vue sanitaire, est très stratégique d’un point de vue politique et corporatiste. « On ne fait pas grève avant de commencer à discuter », a glissé hier le ministre François Braun. Se sont en effet ouvertes, début décembre, des négociations entre les syndicats de médecins libéraux et l’Assurance maladie. Ensemble, ils doivent écrire une nouvelle convention médicale pour les cinq prochaines années, qui doit déterminer le montant de la consultation prise en charge par l’Assurance maladie, l’encadrement des dépassements d’honoraires, les règles d’installation et de participation à la permanence des soins, ou encore le niveau de prise en charge de leurs cotisations maladie et vieillesse.

On est un tiers à avoir plus de 60 ans. On est débordés par la demande de soins. Et on est le bouc émissaire d’un système de santé qui s’écroule.

Dr Giannotti, présidente du syndicat de médecins généralistes MG France

Ce temps de négociations est aussi un moment de radicalisation des libéraux, encore accrue avec les réseaux sociaux. Sous le gouvernement Hollande, les « médecins pigeons », nés sur Facebook, avaient contesté la volonté du gouvernement Hollande d’encadrer les dépassements d’honoraires et de développer le tiers payant, soit la fin de l’avance par le patient de la part de la consultation prise en charge par la Sécurité sociale. Cette fois, les « médecins pour demain » ont fédéré 15 000 « membres » sur Facebook, autour d’une extravagante revendication : une consultation à 50 euros, soit le double de la consultation actuelle pour une profession gagnant en moyenne entre près de 90 000 euros (pour les généralistes) et plus de 400 000 euros (radiologues) annuels, charges déduites et avant impôts.

De nombreux syndicats, parmi les plus « libéraux », c’est-à-dire hostiles à tout contrôle de l’activité des médecins par l’Assurance maladie, se sont alignés sur cette revendication.

Pour rappel, les hospitaliers ont été augmentés, à l’occasion du Ségur de la santé, de 183 euros nets par mois, et ont bénéficié d’une refonte de leur grille de salaire, lissée sur plusieurs années. Et ces revalorisations, de 10 à 20 %, ont surtout bénéficié aux petits salaires de l’hôpital, bien moins aux médecins.

Tous les syndicats de médecins libéraux ne suivent pas ces revendications. C’est le cas de MG France, le syndicat de médecins généralistes, le plus à gauche. « Elles sont portées par une frange de la profession, la plus libérale, et des médecins non politisés, qui sont très en colère », explique la docteure Agnès Giannotti, présidente du syndicat de médecins généralistes MG France.

Cette dernière explique cette colère ainsi : « On est un tiers à avoir plus de 60 ans. On est débordés par la demande de soins, alors qu’on voit plus de quarante patients par jour. Et en plus, on est le bouc émissaire d’un système de santé qui s’écroule. L’hôpital a eu le Ségur, nous, on voit l’enveloppe financière dédiée aux soins de ville diminuer. »

La dégradation des conditions de travail des médecins généralistes est en effet dramatique. Le nombre de médecins en France augmente légèrement, mais moins vite que la population, et surtout de la population âgée, qui a le plus besoin de soins. En réalité, les jeunes médecins sont bien plus nombreux à se tourner vers les spécialités médicales et délaissent la médecine générale : depuis 2010, la France a perdu près de 15 000 médecins généralistes.

https://flo.uri.sh/visualisation/11313393/embed© Infographie MediapartÀ lire aussiEn ville, à la mer et à la montagne : là où se trouvent les oasis médicales

Les déserts médicaux ne cessent de se vider, tandis que des médecins, en particulier des spécialistes en secteur 2, s’installent toujours plus nombreux dans des zones prisées, dans les grandes villes, en bord de mer et à la montagne. Au moins 10 millions de Français n’ont aujourd’hui plus de médecins généralistes. Dans les déserts médicaux, des médecins s’épuisent, dépassés par une demande de soins à laquelle ils ne peuvent pas répondre.

Pour essayer de renverser cette tendance délétère pour l’accès aux soins, l’Assurance maladie est prête à faire un effort financier. En introduisant les négociations conventionnelles avec les syndicats, le 15 décembre, elle s’est engagée à donner « à la médecine libérale les moyens – organisationnels, humains et financiers – de faire évoluer leurs pratiques »pour au moins enrayer la dégradation de l’accès aux soins pour les Français.

Pour améliorer les conditions de travail des médecins libéraux, et libérer du temps médical auprès des patients, l’Assurance maladie veut déployer 10 000 assistants médicaux d’ici à trois ans. Leurs contrats seront pris en charge jusqu’à 36 000 euros par an.

La revalorisation des médecins généralistes, en particulier les jeunes et ceux exerçant en zone sous-dense, est également acquise. L’Assurance maladie est aussi prête à négocier des augmentations pour les spécialistes, s’ils exercent en équipes de soins organisées au niveau départemental et réalisent au moins une partie de leurs consultations en zone sous-dense. Agnès Giannotti espère qu’il y aura une « réduction du différentiel de salaires entre les spécialistes et les généralistes ».

L’Assurance maladie veut aussi rappeler aux médecins leurs responsabilités vis-à-vis de la population, notamment en ce qui concerne la permanence des soins, qui n’est pas obligatoire pour les libéraux. L’obligation des gardes, qui concerne d’autres professions de santé comme les pharmaciens, ne semble pas à l’ordre du jour. L’organisme évoque plutôt des revalorisations de ces gardes réalisées toujours de manière volontaire.À lire aussiDéserts médicaux : une escouade de députés à l’assaut de la liberté d’installation

L’Assurance maladie évite un autre sujet qui ulcère les médecins libéraux : la possibilité de réguler leur installation sur le territoire pour lutter contre les déserts médicaux. La menace est bien réelle : au Parlement, un groupe transpartisan de députés, de la Nupes aux Républicains, en passant par la majorité présidentielle, tente de faire passer par la voie législative de nouvelles règles, notammentl’installation de médecins en zones surdotées uniquement s’ils succèdent à un praticien de la même spécialité. 

Les médecins libéraux sont également vent debout contre les nombreuses délégations de tâches, jusqu’ici médicales, à d’autres professions de santé : la vaccination par les pharmaciens, l’accès direct aux infirmières de pratique avancée pour certaines consultations de prévention ou de suivi de maladies chroniques, comme le diabète ou l’hypertension, ou encore aux kinésithérapeutes pour la prise en charge de certains troubles musculo-squelettiques. Une proposition de loi dans ce sens est portée par la députée (Renaissance) Stéphanie Rist.

« D’un côté, personne n’entend nos revendications. De l’autre, on assiste au démantèlement de nos missions, confiées à d’autres professionnels, et on voit monter le discours sur la coercition » de l’installation, dénonce Agnès Giannotti.

Seulement, c’est bien la diversité des mesures qui fonctionne comme le montre un rapportde la Drees, la Direction de la recherche et des études de l’évaluation et des statistiques du ministère de la santé. Il faut tout faire : conserver des incitations financières, agir sur la formation initiale en diversifiant le recrutement des étudiants en médecine, améliorer les conditions de travail des médecins en zone sous-dense, et réguler l’installation, en contraignant les médecins libéraux dans le choix de leur installation.À lire aussiEn France, les infirmières se heurtent au patriarcat médical

Quant à la délégation de tâches à d’autres professionnels de santé, notamment aux infirmières, elle a aussi largement fait ses preuves à l’étranger. La France a vingt ans de retard dans la montée en compétence des infirmières, longtemps empêchées par le patriarcat médical, notamment l’Ordre des médecins et les syndicats, toujours dominés par des hommes malgré la féminisation de la profession.

Engagée dans les négociations, et plutôt « en phase » avec les propositions de l’Assurance maladie, Agnès Giannotti réclame des moyens financiers, et « un plan d’action pour les soins primaires », coordonnés par les médecins généralistes. Sinon, prévient-elle, « il n’y aura plus de médecin traitant, d’organisation du parcours de soins. On va tous faire de la consultation non programmée, en téléconsultation ou avec des associations comme SOS Médecins, qui nous proposent jusqu’à 2 000 euros la journée ! »Offrir l’article

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Voir aussi: https://environnementsantepolitique.fr/2022/12/27/pendant-que-les-urgences-craquent-dans-nos-hopitaux-certains-medecins-liberaux-skient-a-courchevel/

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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