Coupe du monde 2022 : l’extrême droite joue le match France-Maroc en avance
Là où Eric Zemmour et les siens voient « un choc des civilisations footballistique », le Rassemblement national anticipe des affrontements dont la source viendrait du refus de l’assimilation.
Par Clément GuillouPublié aujourd’hui à 16h05, mis à jour à 20h20
Damien Rieu n’est ni entraîneur ni franco-marocain, mais il est l’un des Français les plus passionnés par le parcours des Lions de l’Atlas à la Coupe du monde de football 2022 : ce militant identitaire, cadre du parti Reconquête ! d’Eric Zemmour, ne rate pas une miette des débordements qui suivent les victoires marocaines. Après le succès du Maroc contre la Belgique, en phase de poules, il avait largement propagé les images des violences commises par les supporteurs marocains à Bruxelles. Une « extrême minorité » de ceux-ci, avait précisé le bourgmestre Philippe Close ; les images données sur la fachosphère, soudain prise d’intérêt pour l’actualité belge, donnaient l’illusion d’une guerre civile, portée à la une du magazine Valeurs actuelles. Le lendemain, Jordan Bardella, président du Rassemblement national (RN), commentait ces faits en reprenant une citation – légèrement déformée – de l’historien Max Gallo : « Il y a des gens qui sont d’ici mais dont l’âme est incontestablement ailleurs. »
Depuis, les cadres de Reconquête ! tiennent la chronique minutieuse des manifestations de joie de la diaspora marocaine en Europe ou des incidents qu’elle provoque, relayés par certains élus RN ou Les Républicains (LR). Damien Rieu et les partisans d’Eric Zemmour voient dans la demi-finale France-Maroc un « choc des civilisations footballistique ». Constatant le soutien du continent africain et du monde musulman au Maroc, premier pays de la région accédant aux demi-finales du Mondial, ils repeignent cette demi-finale en « un match entre la oumma [la communauté des musulmans] et l’Occident », ou en nouvel acte d’une colonisation fantasmée de la France par le Maghreb.
Lire aussi le récit : https://www.lemonde.fr/football/article/2022/12/13/coupe-du-monde-2022-le-maroc-fierte-du-monde-arabe-et-porte-drapeau-de-la-palestine_6154199_1616938.html
Dimanche 11 décembre, sur BFM-TV, M. Zemmour a repris le couplet entamé en son temps par Jean-Marie Le Pen, laissant entendre que l’équipe de France était, à ses yeux, composée de trop de joueurs issus de l’immigration : « Il faut que l’équipe ressemble au pays. (…) Imaginez l’équipe du Maroc, s’il y avait dix joueurs qui s’appelaient François et Jean-Claude dans l’équipe du Maroc, je pense que le roi s’interrogerait. » Dans la même émission, le polémiste a estimé qu’un Franco-Marocain n’avait d’autre option que de soutenir les Bleus, jugeant que les Français d’origine italienne ou portugaise ne se posaient pas la question ; le signe d’une inquiétante amnésie, lorsque l’on songe aux multiples reportages dans les communautés originaires de ces deux pays avant les finales France-Italie (Coupe du monde 2006) et France-Portugal (Euro 2016).
« C’est une question policière »
Le RN entretient un rapport plus distant avec le football, avec la polémique et avec Eric Zemmour. Trois bonnes raisons de ne pas se laisser entraîner sur le terrain de la « guerre de civilisation » ou des « Français de papier », d’autant que l’un de ses marqueurs historiques, la suppression de la double nationalité, a été gommé en catimini du programme présidentiel par Marine Le Pen en 2022.
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Vu du RN, il n’y aurait désormais nulle raison de bouder la fête qui s’annonce pour les Franco-Marocains. Marine Le Pen s’est d’ailleurs abstenue de toute déclaration sur le sujet et se contente de se féliciter des succès des Bleus, qu’elle soutient davantage depuis qu’ils gagnent et chantent La Marseillaise.

Des supporteurs du Maroc célèbrent, à Nice, la victoire des Lions de l’Atlas contre l’Espagne, en huitièmes de finale de la Coupe du monde, mardi 6 décembre 2022. VALERY HACHE / AFP
« Que des supporteurs marocains ne se comportent pas bien, il faut s’y attendre, mais c’est une question policière, on n’en fait pas un combat de civilisation, explique Philippe Olivier, conseiller spécial de Mme Le Pen. Pourvu que ce soit une fête, un spectacle, que chacun comprenne que ce n’est pas la guerre. Je comprends les Franco-Marocains qui disent : “C’est comme choisir entre mon père et ma mère”, chacun règle ses problèmes d’allégeance affective comme il l’entend. » De quoi se pincer : M. Olivier, ancien mégrétiste, avait embauché, en 2019, un assistant parlementaire nommé Damien Rieu.
L’occasion est toutefois trop belle pour ne pas voir dans ce match, et les inévitables débordements qui suivront, l’échec supposé de l’intégration en France. « Il ne faudrait pas que le match sonne comme une revanche politique ou historique. Or, on a un peu ce sentiment quand on voit les altercations qu’il y a pu avoir », a déclaré Sébastien Chenu, vice-président de l’Assemblée nationale, lundi 12 décembre, sur France 2. Puis : « Probablement que certains sont français parce qu’il y a un certain nombre d’intérêts à l’être, mais qu’ils ont le cœur qui bat pour un autre pays. (…)Cela pose la question de l’assimilation. »
Jordan Bardella, interrogé le même matin sur BFM-TV/RMC, anticipait également des dégradations liées à « la repentance communautariste » et à « trente ans d’échec de la politique d’immigration, et notamment d’assimilation », après avoir de nouveau cité Max Gallo. De l’historien d’origine italienne, disparu en 2017, le président du RN n’avait pas choisi ces mots, prononcés lors d’un débat sur l’identité nationale en 2007 : « La situation de tout individu qui a été, pour des raisons diverses, arraché à sa culture d’origine et à son pays d’origine est une situation schizophrénique, et c’est tant mieux, puisque à mon sens il y a une richesse dans la diversité. Il faut user de pédagogie auprès des nouveaux Français, leur dire : “C’est normal que vous ayez une souffrance, parce que vous avez été arraché à un lieu.” (…) Tant qu’il y aura ce décalage, ce regard négatif porté sur les pays d’origine, d’Afrique ou d’ailleurs, vous aurez une difficulté des Français de ces pays à se sentir totalement intégrés. »
Clément Guillou