Les lumières: accès à un espace public éclairé avec une liberté d’expression tout en gardant un respect de la science et des autorités intellectuelles (Interview d’Antoine Lilti, historien, collège de France)

Antoine Lilti : « Pluraliser les Lumières est la condition même de leur universalisation »

Tribune

Antoine Lilti – Historien, professeur du Collège de France

L’historien est titulaire de la chaire « Histoire des Lumières, XVIIIᵉ-XXIᵉ siècle » au Collège de France. « Le Monde » publie des extraits de sa leçon inaugurale, qu’il a prononcée ce 8 décembre.

Publié le 08 décembre 2022 à 20h00, mis à jour le 08 décembre 2022 à 20h00  Temps de Lecture 4 min. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/12/08/antoine-lilti-pluraliser-les-lumieres-est-la-condition-meme-de-leur-universalisation_6153568_3232.html

Une question essentielle mérite d’être posée : de qui les Lumières sont-elles l’héritage ? Les textes et les idées des Lumières ont fait l’objet, depuis le XVIIIe siècle, de très nombreuses traductions. Ils ont circulé, ils ont été transmis, reçus et adaptés, dans des contextes différents.

L’historien indien Partha Chatterjee a évoqué avec subtilité devant un parterre d’étudiants africains, en 1997, l’ambivalence de cet héritage pour de nombreux intellectuels issus du monde colonisé par l’Europe : les Lumières ont été transmises par l’ancien colonisateur britannique, mais aussi par la philosophie et les sciences sociales contemporaines, elles sont indissociables de la modernité, c’est donc un héritage qu’il est possible de revendiquer et de défendre, avec une distance critique née de la conscience aiguë que cet héritage a été transmis à travers une situation de domination violente, même s’il a fourni, par ailleurs, les ressources pour la dénoncer et la vaincre.

Ce processus de transmission a donc contribué à l’universalisation des Lumières, mais à une universalisation ambiguë et incomplète, puisque subsiste, chez certains de ces héritiers, un rapport dual qui s’apparente peut-être à ce que W. E. B. Du Bois, dans un autre contexte, celui des Noirs américains, appelait la « double conscience ».

Traduction et hybridation

C’est toute l’identification des Lumières à l’Europe, si prégnante dans nos représentations, qui doit être interrogée. Les Lumières n’ont jamais été un héritage exclusivement européen. Les révolutionnaires sud-américains, au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, traduisaient et lisaient le Contrat social, qui fut une des principales sources du républicanisme, du Rio de la Plata jusqu’au Venezuela.

A leur tour, les réformateurs ottomans et persans, puis les Japonais de l’ère Meiji, comme Fukuzawa Yukichi ou Nakae Chomin, se tournèrent vers les auteurs français, allemands et anglais pour penser la modernité et ce qu’ils appelaient les droits du peuple. Ils les adaptaient à leurs propres objectifs et les interprétaient au regard de leurs traditions. Comme l’a montré Maruyama Masao, qui fut lui-même, dans le Japon du XXe siècle, une figure d’intellectuel éclairé, le succès des Lumières de Meiji ne tient pas seulement à l’appropriation du savoir occidental, mais à l’existence d’une modernité intellectuelle japonaise, qui, au cours du XVIIIe siècle, avait déjà entamé la critique du néoconfucianisme, des rites et de la tradition.

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Si le cas japonais est particulièrement parlant, il n’est pas isolé. Aujourd’hui, dans de nombreux pays du monde, les Lumières restent une promesse d’émancipation, non plus comme une leçon venue d’ailleurs, mais parce que depuis longtemps, des processus de traduction et d’hybridation ont forgé des traditions intellectuelles locales, même si celles-ci restent parfois minoritaires ou étouffées. Il est essentiel de se défaire d’une interprétation en termes d’influence ou de diffusion, comme si les idées circulaient exclusivement et pacifiquement de l’Europe vers le reste du monde.

Importance de la révolution haïtienne

Les reformulations, théoriques ou militantes, des idées des Lumières, dans des contextes nouveaux, relancent leur interprétation ; elles pluralisent leur héritage, elles universalisent leur signification. C’est grâce aux Jacobins noirs de l’historien caribéen C. L. R. James, puis aux écrits d’Aimé Césaire, plus tard de Michel-Rolph Trouillot, qu’a été reconnue, y compris par l’historiographie occidentale, l’importance de la révolution haïtienne (1791-1904) pour comprendre le véritable potentiel universaliste des Lumières.

Aujourd’hui, ce sont les femmes iraniennes, luttant contre un régime théocratique et patriarcal, qui font résonner à leur tour le mot d’ordre de la liberté individuelle, qui fut si souvent, y compris en Occident, confisqué par les hommes.

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Plutôt que d’universalisme, il faudrait parler d’une « universalisation » des Lumières, c’est-à-dire d’un processus de reprises et de reformulations grâce auquel l’idéal d’émancipation a pris des figures nouvelles. En matière morale et politique, le véritable universalisme ne peut pas être l’affirmation surplombante d’une vérité, indifférente à son lieu et à ses conditions d’énonciation. Il doit encore moins, bien sûr, être confondu avec le rejet des identités particulières, qui n’est que l’interprétation française d’un certain républicanisme fondé sur l’assimilation.

A cet universalisme de surplomb, qui se traduit toujours par une injonction à la conformité, on préférera l’universalisme latéral, évoqué par Maurice Merleau-Ponty dans un très beau texte consacré à Claude Levi-Strauss, auquel on accède par « l’incessante mise à l’épreuve de soi par l’autre, et de l’autre par soi », ou encore, pour citer Souleymane Bachir Diagne, par « l’inscription du pluriel du monde sur un horizon commun ».

Traditions non européennes des Lumières

A la différence de l’universalisme, l’universalisation ne se décrète pas. Elle ne prétend pas revendiquer, depuis une position d’autorité, la validité universelle de valeurs qui sont le résultat d’une histoire particulière. Elle est la démonstration en acte de la capacité de certaines idées à prospérer et à s’épanouir dans des contextes historiques différents, dans la pluralité des langues et des cultures, jusqu’à servir contre ceux qui les trahissent tout en s’en réclamant. Pluraliser les Lumières est la condition même de leur universalisation.

On peut même aller plus loin, si on veut prendre au sérieux la tension entre les Lumières comme période historique et comme idéal philosophique. En 1935, le jeune Leo Strauss fit un geste important en opposant aux Lumières modernes, celles du XVIIIe siècle, des Lumières médiévales, qu’il identifiait à l’œuvre de Maïmonide, mais aussi à celle d’Al-Farabi. Ces Lumières juives et musulmanes avaient, selon lui, promu la liberté de philosopher et l’usage critique de la raison, mais sans opposer celle-ci à la religion révélée.

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Néanmoins, ce n’est qu’en référence aux Lumières du XVIIIe siècle européen que prend sens l’opération qui consiste à désigner sous ce terme d’autres moments de l’histoire de la pensée. Or ce geste, avec plus ou moins de rigueur, a été répété à plusieurs reprises, en général avec l’objectif d’identifier des traditions non européennes des Lumières.

Que fait-on lorsque l’on parle des Lumières andalouses ou des Lumières perdues de l’Asie centrale au temps d’Avicenne, que l’on cherche dans la philosophie chinoise classique un équivalent humaniste des Lumières ? Ce ne sont évidemment pas les mêmes Lumières que l’on identifie selon que l’on met en avant la liberté de philosopher, la critique des religions, la diffusion du savoir, l’essor du progrès technologique ou les droits politiques des individus. Dès lors, on doit envisager une histoire globale de ces « Lumières multiples », qui désignent les sources diverses, dans différents contextes, d’un idéal d’émancipation par le savoir. La spécificité du XVIIIe siècle européen n’est pas réfutée, mais elle devient l’objet d’une approche comparative plutôt qu’une pétition de principe.

Antoine Lilti est historien, spécialiste de l’histoire sociale et culturelle des Lumières. La leçon inaugurale d’Antoine Lilti, Actualité des Lumières, paraîtra en juin 2023 (Collège de France-Fayard).

Antoine Lilti(Historien, professeur du Collège de France)

Ecouter sur France Inter Antoine Lilti

Les lumières c’est un courant philosophique: l’idéal d’émancipation par le savoir, partage du savoir et des connaissances…

https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien-du-jeudi-08-decembre-2022-3735774

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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