Conseil national de la refondation (CNR), débats en Seine-Saint-Denis: on est dans la redite, et vous (ARS-CPAM), dans le saupoudrage. 

REPORTAGE. En Seine-Saint-Denis, soignants, patients et élus déplorent le fossé entre les décisions nationales et les besoins en santé d’une population souvent précaire

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Urgences Saint-Denis 22/11/2022 Bayle
Des médecins aux urgences de l’hôpital Delafontaine à Saint-Denis.

Les faits – 

Dans le cadre du Conseil national de la refondation (CNR), concertation lancée en septembre par Emmanuel Macron à Marcoussis, une réunion publique portant sur la santé s’est tenue lundi soir dans les locaux de l’hôpital Delafontaine, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). Mardi, le ministre de la Santé, François Braun, a assisté à la restitution d’un autre atelier du CNR, à Paris.

« Mais on leur dit “merde”, qu’est-ce que vous croyez ! On leur dit même “merde” tout le temps ! » Fidèle à sa réputation, le docteur Mathias Wargon, chef des urgences de l’hôpital Delafontaine de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), parle haut et fort. Les patients qui débarquent dans son service un dimanche pour un renouvellement d’ordonnance, c’est non. Le médecin traitant, c’est fait pour ça. Ils n’en ont pas ? Un infirmier qualifié en pratique avancée fera cela très bien. Le département n’en compte que trois ? Alors là…

Depuis deux heures, le pétulant urgentiste, comme une cinquantaine d’habitants du département, discutent ferme de la santé. Pas celle des ministères, des hommes en gris de la haute administration et des syndicats, mais la leur et celle de tous les Séquano-dionysiens, en particulier les plus précaires.

Faire remonter la parole du terrain : c’est l’objectif de cet atelier animé par l’agence régionale de santé (ARS) francilienne et organisé dans le cadre du Conseil national de la refondation (CNR), lancé en septembre par Emmanuel Macron. Médecins, cadres hospitaliers, élus locaux ou citoyens, ce sont les plus motivés qui ont bravé les éléments et la fatigue hivernale pour échanger ce lundi soir sur la prévention en santé, le rôle du médecin traitant et la permanence des soins ambulatoire.

Saupoudrage. Au sous-sol de l’unité de surveillance continue pédiatrique de l’hôpital Delafontaine, au fond d’un couloir blanchâtre peu amène, la salle des personnels, glaciale, se réchauffe par trois heures de débat.

Face au discours formel des animateurs de l’ARS et de la caisse primaire d’assurance-maladie, qui cherchent à « coconstruire » et à « capitaliser », la cinquantaine de personnes présentes, masquées et pour beaucoup emmitouflées, discutent librement, se provoquent gentiment et défendent des propositions d’actions concrètes. Les échanges fusent, les participants jouent le jeu mais certains ont le cœur lourd. « Pourquoi est-ce encore à nous, acteurs de santé, de se réinterroger, de se remettre en question ?, peste une jeune femme venue de Pierrefitte-sur-Seine. On est dans la redite, et vous, dans le saupoudrage. » Plusieurs opinent du bonnet. Le « millefeuille de dispositifs » et le manque de liant entre toutes les personnes en charge de la santé de leurs concitoyens agacent.

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Sur un sujet comme la prévention, la stratégie sanitaire, le financement et même le ministère de tutelle diffèrent selon la couleur politique de la collectivité locale, le secteur d’activité (école, établissement de santé, entreprise, etc.) et le statut (public, privé, associatif). Comment travailler ensemble dans ces conditions ?
Une élégante femme au fort accent étranger, cadre dans une structure sanitaire abonde : sur le terrain, ce ne sont pas les équipes de médecins-pharmaciens-infirmiers qui manquent (« Il y en a dans tous les quartiers ! » jette-t-elle, récoltant quelques regards soignants désapprobateurs) mais le lien avec les travailleurs sociaux et les associations, cruciales dans le département. « C’est fatigant, de réfléchir à tout ça », souffle une voix à l’arrière. Il est 21 heures. La secrétaire de l’atelier note les propositions, pas les complaintes. On n’est pas là pour ça.

Une autre participante, généraliste tout de bleu vêtue, s’insurge : « Putain, mais ils bossent les médecins, comment voulez-vous qu’on soigne plus de patients ? » Selon elle, c’est « délirant » que ni le dépistage ni la prévention ne soient enseignés aux autres spécialités médicales. Ce serait quelques consultations en moins à gérer. Quant aux infirmiers en pratique avancée, sorte de super-paramédicaux à bac +5 entre l’infirmier et le médecin, dont le ministère lui rebat les oreilles : l’idée est bonne mais, à Saint-Denis, personne n’en a entendu parler. Le message n’est pas arrivé jusque-là.

Plutôt que trois consultations de prévention à 25, 45 et 65 ans comme le souhaite Emmanuel Macron, la réalité du territoire réclame d’abaisser l’âge. « A Montreuil, où près de 40 % des moins de 25 ans n’ont pas de médecin traitant. Une visite est gratuite à 18 ans », partage le docteur Cécile Rouyer, pneumologue à l’hôpital et militante au sein du collectif Santé en danger. Katy Bontinck, première adjointe au maire de Saint-Denis, en convient : ça vaut le coup de « repenser » le dispositif national pour coller aux spécificités de la Seine-Saint-Denis. Au premier rang, le docteur Thierry Gombeaud, gastro-entérologue de Bagnolet, souffle : et le temps « considérable » que vont prendre ces consultations alors que la pénurie médicale sévit, quelqu’un y pense ?

Squatteurs. Arrive la question de la saturation des urgences. Les médecins de la salle squattent le micro, personne n’ose défendre tout haut l’idée portée au Parlement par un nombre grandissant d’élus : obliger les docteurs à s’installer dans les zones désertiques pour désengorger les hôpitaux et les urgences, où la lumière est allumée 24 heures sur 24. « L’Etat a le devoir et le droit de réguler, ça ne me choque pas », ose un jeune participant après deux heures trente de débat, sans aller plus loin.

Dans la salle, beaucoup confessent « ne pas avoir de solutions » concernant le manque de médecins de ville en dehors des heures de travail traditionnelles. Ce qui ne les empêche pas d’être « affligés » par l’émergence de centres de soins non programmés (autre nom pour les petites urgences). Dans ces structures indépendantes, généralistes et urgentistes payés à l’acte consultent à la chaîne sans aucun lien avec les autres soignants locaux, dénoncent-ils. Certes, ils rendent service ponctuellement à la population mais, accusent les participants, ils en profitent pour faire du chiffre sur le dos des patients dans une logique de « bobologie consumériste ».

« Ces centres ne font pas de prévention, pas de suivi, ne connaissent pas le parcours de soins. C’est de la médecine McDo, résume le Dr Wargon, décidément très en forme. Un burger de temps en temps, ça va. Mais manger des burgers tout le temps, c’est très mauvais pour la santé. » L’urgentiste, à l’unisson d’autres confrères, propose à son ARS de « sortir de l’ambiguïté » et d’encadrer ces structures par de nouvelles normes. La salle, composée en majorité de soignants, approuve. Pas sûr qu’en dehors des murs de l’hôpital, les patients fassent de même.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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