La Procureure de Paris alerte à propos de l’influence des réseaux criminels en France

Laure Beccuau, procureure de Paris : « L’infiltration de nos sociétés par les réseaux criminels dépasse toutes les fictions »

Dans un entretien au « Monde », la procureure de la République de Paris dresse un état des lieux de la lutte contre le crime organisé et alerte sur l’urgence d’intensifier les efforts.

Propos recueillis par Simon Piel et Thomas Saintourens

Le 18 novembre 2022 à 05h44 Mis à jour le 18 novembre 2022 à 05h45.Lecture 6 min.

https://www.lemonde.fr/societe/article/2022/11/18/laure-beccuau-procureure-de-paris-l-infiltration-de-nos-societes-par-les-reseaux-criminels-depasse-toutes-les-fictions_6150397_3224.html

Laure Beccuau, procureure de la République de Paris, au tribunal judiciaire de Paris, le 8 novembre 2022.
Laure Beccuau, procureure de la République de Paris, au tribunal judiciaire de Paris, le 8 novembre 2022. JULIEN DANIEL / MYOP POUR « LE MONDE »

La juridiction nationale chargée de la lutte contre la criminalité organisée (Junalco) a pour mission, depuis bientôt trois ans, de s’attaquer aux groupes criminels actifs sur le territoire français, notamment liés au narcotrafic. Cette juridiction spécialisée, placée sous l’égide du parquet de Paris, s’occupe des dossiers les plus complexes, où s’entremêlent aussi bien les affaires de corruption, de blanchiment que de règlements de comptes.

Laure Beccuau, procureure de Paris, détaille pour Le Monde les enjeux actuels de la lutte contre le crime organisé, dont les groupes les plus actifs, souligne-t-elle, sont aujourd’hui « sans limites »en termes de financements, de projection géographique et de recours à la violence.

Au regard des dossiers traités par la Junalco, comment caractérisez-vous les menaces liées à la criminalité organisée en France ?

La lutte contre la haute criminalité organisée est un défi actuel, un défi majeur. Aujourd’hui, le niveau de la menace est tel que l’on détecte des risques de déstabilisation de notre Etat de droit, de notre modèle économique, mais également de nos entreprises, à un niveau stratégique majeur. Au regard des quatre-vingt-six dossiers de la Junalco, on s’aperçoit qu’on est face à des réseaux tentaculaires.

Lire aussi :

La Belgique redoute de devenir un « narco-Etat »

Il suffit de regarder ce qui se passe en Belgique et aux Pays-Bas pour démontrer que les organisations que l’on affronte n’ont aucune limite dans leurs moyens financiers, aucune limite dans leurs frontières ni dans leurs champs d’action (trafics de drogue, d’êtres humains, réseaux de prostitution…) pour peu que les profits se chiffrent en millions d’euros. Ces organisations ne connaissent pas de limite non plus dans leurs propres règles : pour s’imposer, elles ne s’interdisent plus rien. On le constate avec l’émergence de dossiers de règlements de comptes, d’enlèvements, de menaces, où le degré de violence est extrême.

Les Pays-Bas et la Belgique, que vous évoquez, sont régulièrement secoués par de violents règlements de comptes sur fond de trafics de stupéfiants. Pensez-vous que cette situation soit amenée à se reproduire en France ?

Si on n’a pas une réaction suffisante, cette contagion est annoncée. Nous savons que ces groupes ont atteint dorénavant un seuil dans leur présence sur les points d’entrée de la drogue en France. Notamment les ports, qui constituent des points de fragilité extrême. Ces organisations se projettent déjà sur les structures portuaires et aéroportuaires, avec des hommes de main présents sur notre territoire.

Comment ce glissement s’effectue-t-il entre ces activités criminelles et les menaces potentielles sur la vie économique ou démocratique ?

C’est une question de porosité. Elle découle du degré de corruption à différents niveaux. On le voit dans certains dossiers en cours d’instruction. L’un est déjà passé à l’audience, à la suite d’une affaire de corruption douanière [cinq anciens dirigeants de la direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières ont été condamnés, le 24 septembre 2022, à des peines de prison pour des dérives liées à la gestion d’un informateur]. L’étape d’après, c’est la corruption de la police, ou des magistrats. C’est-à-dire une infiltration des agents engagés à lutter contre la criminalité.

Lire aussi :

Lutte contre le crime organisé : comment une tentative d’assassinat a été déjouée en quarante-huit heures

Au niveau économique, la menace provient des investissements dans les entreprises fragiles, par exemple dans les transports, les déchets, la sécurité… Petit à petit, vous devenez un chef d’entreprise honnête ; vous êtes en lien avec des maires, des élus… C’est cette porosité qui va infiltrer, de lien en lien, une société. On voit bien quels sont les points de fragilité qui ont existé ailleurs. Il n’y a aucune raison objective pour que notre pays soit épargné.

Début 2021, le décryptage de l’application Sky ECC, très prisée des trafiquants de stupéfiants notamment, a permis de dévoiler les conversations de nombreux groupes criminels. Qu’a apporté cette révélation dans le développement et la résolution des enquêtes de la Junalco ?

Sky a été une opportunité formidable, il ne faut pas le cacher. Comment aurait-on pu imaginer, au moment où la Junalco a été créée, que presque conjointement, des enquêteurs de la police ou de la gendarmerie allaient pouvoir suivre en direct des conversations qu’avaient des criminels entre eux, se croyant à l’abri de toute écoute ? C’est à la fois la révélation d’un champ infractionnel jusque-là invisible, et la mise à notre disposition d’une masse énorme de données qu’il faut pouvoir investiguer. Et, à présent, nous nous intéressons à l’identification des nouveaux réseaux vers lesquels les criminels ont pu se déployer.

Lire aussi :

Sky ECC, l’application prisée des trafiquants, mine d’or des enquêtes sur le crime organisé

Face à des groupes criminels faisant fi des frontières, ou profitant des différences de législation ou de réponse policière, la coopération internationale est-elle suffisamment efficace ?

La coopération internationale est fondamentale. C’est une constante dans l’activité des magistrats. L’an passé, nous avons recensé près de 1 600 demandes entrantes d’aide pénale internationale. C’est quelque chose qui, quand on regarde un peu dans le rétroviseur, était impensable il y a quelques années. Par exemple avec Dubaï, dont l’attitude à l’égard des extraditions a beaucoup évolué ces derniers temps. Avec la Belgique, les Pays-Bas ou encore l’Espagne, la coopération est quotidienne. Concernant les pays où l’on sait qu’il existe des risques forts de corruption des institutions judiciaires – dans les Balkans, par exemple –, nous restons bien sûr très prudents, mais il ne faut surtout pas abandonner la coopération avec ces pays-là, ne serait-ce que pour les soutenir dans la lutte contre la criminalité qui les gangrène.

Au sein de la géographie européenne de la criminalité organisée, comment qualifieriez-vous la position de la France ?

La France est à la fois un pays de réception, de transit et de consommation. C’est un pays central, ne serait-ce aussi par l’importance des ports d’arrivée, ainsi que des zones frontalières où les enjeux de grande criminalité organisée ne sont pas si lointains.

Lire aussi

Le port du Havre sous l’emprise croissante du trafic de cocaïne

Il apparaît que cohabitent sur le territoire français des groupes locaux souvent montés en gamme grâce au trafic de drogue, et des organisations étrangères qui s’y projettent…

En effet, ces deux phénomènes cohabitent pour le moment. Des organisations territoriales qui ont su développer des réseaux nationaux ; mais aussi des organisations étrangères qui savent se téléporter sur notre territoire pour s’implanter, depuis n’importe quel point du monde. Elles ont un accès à la richesse, elles ont des têtes de pont.

Mais, ce qui est aussi significatif à relever, c’est que, au sein des dossiers de la Junalco, apparaissent de plus en plus d’individus recherchés comme cibles prioritaires au niveau européen, voire international – même s’ils ne vivent pas nécessairement sur le territoire français. On ne doit plus s’attacher à une territorialisation de la réflexion : face à des flux de marchandises mondialisés, il faut une réponse pensée de façon internationale, dans nos actions comme dans nos moyens.

En termes de flux de marchandises illicites, la cocaïne se taille une part de choix, notamment dans le commerce transatlantique. Face à la recrudescence des trafics de cocaïne entre la Guyane et la métropole, le procureur de Cayenne a testé cet été un système dispensant de poursuites pénales les saisies de moins de 1,5 kilo. Comment jugez-vous cette initiative ?

Je n’ai pas à émettre un quelconque point de vue sur ce que peut faire mon homologue, parce que je suis bien placée pour savoir que quand on est à la tête d’une juridiction locale on essaye de trouver tous les vecteurs possibles pour avoir une politique pénale réactive, à la mesure des moyens dont on dispose. En revanche, sur le sujet de la cocaïne, dont les trafics sont exponentiels, on a quelquefois l’impression, y compris quand on saisit des tonnes et des tonnes de marchandises sur les bateaux, qu’on essaye de vider la mer avec une petite cuillère. Je pense qu’il faut poursuivre notre objectif, c’est-à-dire remonter les filières et arriver à avoir les cibles les plus hautes dans le collimateur. Parfois, il convient de ne pas apporter une réponse judiciaire qui pourrait être intéressante immédiatement pour pouvoir rechercher un résultat beaucoup plus en profondeur, des mois voire des années plus tard.

Quelle est la place du « cyber » – à la fois avec l’utilisation du dark Net, de cryptomonnaies, de rançongiciels… – dans les activités de ces organisations ? N’ont-elles pas un temps d’avance sur la police en la matière ?

C’est une des évolutions les plus impressionnantes. D’ailleurs, on l’intègre au niveau des parquets, avec le recrutement de renforts spécialisés venant aider à la compréhension des dossiers les plus techniques. Aujourd’hui, le flux d’affaires impliquant des rançongiciels ou des attaques informatiques est permanent. La donnée est probablement ce qui a le plus de valeur. La capacité technique des cybercriminels à s’en prendre à ces données et à les révéler a donc aussi une valeur très importante. Bien sûr, nous ne savons pas tout des échanges internes des réseaux criminels. Mais, ce qui est sûr, c’est que pour rapatrier la valeur des lieux de commissions de l’infraction, ce n’est pas que des valises de billets, mais des circuits de blanchiment complexes.

Lire aussi :

Crime organisé : « Les trafiquants qui se pensent intouchables doivent comprendre que ce n’est pas le cas »

Selon vous, les moyens sont-ils à la hauteur, tant pour mener les enquêtes que pour raccourcir les délais d’audience ?

Raccourcir les délais est fondamental. Tout procureur arrive forcément à ce constat. J’ai d’ailleurs demandé une augmentation drastique des effectifs, et je sais qu’ils arriveront. La question est dans la temporalité. Et là, il faut aller vite. Encore une fois, sans exagérer, sans fantasmer, il faut se dire que tous les dossiers en cours démontrent aujourd’hui que la réalité de l’infiltration de nos sociétés par les réseaux criminels dépasse toutes les fictions. C’est quelque chose qui continue de nous surprendre. Je pense qu’il faut le dire, être alerté, mais ne pas nous inquiéter, car il est possible d’y apporter une réponse, qui doit être la plus rapide possible.

Simon Piel et Thomas Saintourens

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s