Seule une minorité de religieuses et de femmes issues des milieux sociaux les plus aisés a accès aux instances dirigeantes de l’Eglise

« La promotion des femmes dans l’Eglise catholique se trouve trop souvent instrumentalisée »

Tribune

Agnès Desmazières

Historienne et théologienne

Au-delà de quelques cas très médiatisés, seule une minorité de religieuses et de femmes issues des milieux sociaux les plus aisés a accès aux instances dirigeantes de l’Eglise, explique l’historienne et théologienne Agnès Desmazières, spécialiste du catholicisme contemporain.

Publié le 03 octobre 2022 à 15h00 Mis à jour le 03 octobre 2022 à 15h00  

https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/10/03/la-promotion-des-femmes-dans-l-eglise-catholique-se-trouve-trop-souvent-instrumentalisee_6144200_3232.html

Temps de Lecture 3 min. 

La médiatisation des nominations de femmes à de hautes responsabilités au Vatican démontre que la promotion des femmes devient un enjeu de communication pour l’Eglise catholique. Pour autant, celle-ci se trouve trop souvent instrumentalisée au profit du maintien du système clérical, générant de nouvelles formes d’oppression.

La question de la place des femmes dans l’Eglise catholique est tributaire de celle des laïcs. Toutes les femmes sont des « laïques », leur genre empêchant leur accès à la cléricature et leur appartenance au ministère hiérarchique de l’Eglise. Si elles sont présentes à des postes de responsabilité, leur pouvoir reste flou, par manque de cadre juridique.

Pour pallier ce vide, le pape François a promulgué, en mars, la constitution Praedicate Evangelium sur la réforme de la curie, qui légitime la présence de laïcs à la tête des dicastères (ministères). Ce document a suscité d’abondantes discussions, au point d’être à l’agenda du dernier consistoire, réunion des cardinaux, qui s’est tenu le 27 août. Le débat s’est concentré sur le « pouvoir vicaire du pape », motif donné à la participation des laïcs au gouvernement, qui conforte une conception pyramidale de l’Eglise : les femmes sont maintenues dans une situation d’assujettissement, faute de pouvoir exercer leur fonction hors d’une délégation reçue de clercs.

Principes et mise en œuvre

Le fait que les nominations à des responsabilités pastorales au Vatican concernent le plus souvent des religieuses interpelle sur la relation entre principes et mise en œuvre. L’obtention du droit de vote au Synode des évêques par une religieuse n’a pas mené à un élargissement de ce droit à des femmes laïques. Dans les diocèses, la féminisation croissante relève d’abord d’une politique de recrutement à bas coût. La présence des femmes dans les instances de gouvernement ne concerne qu’une minorité de religieuses et de femmes laïques, issues des couches les plus aisées de la société.Lire aussi Article réservé à nos abonnés  « Plus que les scandales de pédophilie, l’interdiction d’ordination des femmes place l’Eglise catholique en décalage majeur vis-à-vis de la société »

Les nominations de religieuses sont favorisées par l’ambiguïté de leur situation : elles partagent la « laïcité » de tout fidèle, mais peuvent se réclamer d’une « ecclésialité » supérieure en raison de leur consécration à Dieu, critère qui renvoie souvent à une conception faussée de l’obéissance. Prégnante dans nombre de congrégations religieuses féminines, comme l’a révélé l’influente revue La Civiltà cattolica (Giovanni Cucci, « Abusi di autorità nella Chiesa : Problemi e sfide della vita religiosa femminile », en2020), celle-ci conduit à une « négation et un abandon de son discernement et de sa conscience », selon les mots de Jacques Benoît-Gonnin, évêque de Beauvais, dans un message aux religieux. La prééminence des religieuses est encore alimentée par le retour d’un discours de la supériorité des religieux sur les laïcs. L’Instruction sur « La conversion pastorale de la communauté paroissiale au service de la mission évangélisatrice de l’Eglise » (2020) mentionne les religieux avant les laïcs, en contradiction avec Vatican II qui soutenait l’égale dignité de tous.

Derrière les logiques apparemment spirituelles de l’« appel » et de la « vocation » se cachent des stratégies économiques, ferments de discrimination sociale. Michael J. O’Loughlin et Michael J. Brough ont pointé comment seuls « ceux qui ont le bénéfice d’une sécurité financière peuvent se permettre de servir dans un ministère dans l’Eglise [et ce ne sont] pas nécessairement les individus les plus talentueux ».

La nouvelle simonie

Le bénévolat a largement fait place à un salariat à bas coût – répondant à la fois à un souci d’économie de la part des institutions ecclésiales, à un désir de reconnaissance sociale de femmes laïques issues de milieux privilégiés et peu diplômées, et à des revendications d’égalité des religieuses avec les religieux qui, prêtres, peuvent bénéficier des ressources des messes.

Cela débouche sur une situation de dumping social qui a pour conséquence que les femmes issues de milieux plus modestes se trouvent exclues des fonctions pastorales et sont cantonnées à des emplois administratifs d’appui, plus rémunérateurs, mais les maintenant dans une soumission à l’égard de femmes plus aisées. Ce phénomène est renforcé par le court-circuitage par des communautés religieuses du processus de recrutement pour promouvoir les candidates issues de leur ordre. La simonie, ce mal d’un autre âge, qui consistait en l’achat de charges ecclésiastiques, connaît aujourd’hui de nouvelles mues.Lire aussi Article réservé à nos abonnés  Christine Pedotti : « Le mépris des femmes met le catholicisme en danger »

L’un des leviers est la formation en théologie, étape souvent obligée pour occuper des responsabilités pastorales. La longueur des études – dix ans jusqu’au doctorat – contribue à une sélection par l’argent. Ce système trouve un appui dans l’ancienne vulgate de la complémentarité hommes-femmes, alimentant des logiques classistes qui ne permettent pas seulement aux femmes de milieux privilégiés d’accéder à des responsabilités indépendamment de leurs compétences réelles, mais encore de voir leurs carrières favorisées aux dépens de celles des rares femmes issues du monde professionnel.

La dignité des femmes se trouve contestée quand leurs compétences ne sont pas reconnues. Si une plus grande solidarité entre femmes est nécessaire, elle ne peut faire l’économie de la justice, ce qui suppose l’adoption d’une nouvelle culture, fondée sur la compétence, la transparence et l’égalité. L’on a un peu oublié que les femmes laïques présentes au concile Vatican II, conscientes de l’impasse de la complémentarité, avaient milité en faveur d’une théologie de l’égalité hommes-femmes. Ce n’est qu’ainsi que l’Eglise attirera de nouveaux profils féminins, plus diversifiés et en phase avec le monde.

Agnès Desmazières est historienne et théologienne. Elle enseigne au Centre Sèvres et a publié notamment « L’Inconscient au paradis. Comment les catholiques ont reçu la psychanalyse » (Payot, 2011) et « L’Heure des laïcs. Proximité et responsabilité » (Salvator, 2021).

Agnès Desmazières(Historienne et théologienne)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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