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« Mourir du Covid-19, c’est mourir d’un virus autant que d’un monde abîmé »
Chronique

Stéphane Foucart
La chute spectaculaire de l’espérance de vie américaine après deux années de pandémie est la manifestation d’un essoufflement du système social et économique incarné par les Etats-Unis, estime Stéphane Foucart, journaliste au « Monde », dans sa chronique.
Publié le 23 octobre 2022 à 06h00 Mis à jour le 23 octobre 2022 à 21h04 Temps de Lecture 3 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/10/23/mourir-du-covid-19-c-est-mourir-d-un-virus-autant-que-d-un-monde-abime_6146967_3232.html
En 1976, l’historien et démographe Emmanuel Todd avait flairé la décomposition en cours et l’effondrement inéluctable de l’Union soviétique (La Chute finale, Robert Laffont, 1976). C’est un fait d’armes célèbre qui a valu à l’intéressé une gloire intellectuelle que quarante ans et quelques polémiques malheureuses n’ont pas réussi à estomper tout à fait. Cette prévision remarquable, comme l’a depuis expliqué moult fois son auteur, a tenu à une enquête sur les conditions d’existence et de mortalité (mortalité infantile, espérance de vie, taux de suicide…) des femmes et des hommes d’URSS, plutôt qu’à une analyse de la puissance de l’Etat soviétique, à des considérations géopolitiques ou macroéconomiques. M. Todd l’explicitait ainsi : « On peut apostropher tout système social au moyen de la formule : “Dis-moi comment tes citoyens meurent, je te dirai qui tu es.” »
La question nous est aussi posée. Des travaux publiés le 17 octobre dans la revue Nature Human Behaviour y répondent par des chiffres frappants. Dans un bilan de deux ans de Covid-19, les auteurs montrent que les années 2020 et 2021 ont été marquées par un recul de l’espérance de vie dans une grande majorité des pays d’Europe – les anciens pays du bloc soviétique étant les plus touchés.
Lire aussi : En Europe, le Covid-19 a entraîné une baisse de l’espérance de vie sans précédent depuis soixante-dix ans *
Mais le fait saillant de cette analyse est surtout la situation singulière des Etats-Unis. En deux années de pandémie, le pays le plus riche et le plus puissant d’Occident a vu l’espérance de vie de ses habitants s’effondrer de près de deux ans et demi – l’un des pires bilans, juste après la Bulgarie et la Slovaquie. L’espérance de vie des Américains a chuté en 2020 et elle n’a pas rebondi en 2021, poursuivant son déclin. On pourrait relativiser cette catastrophe à peu de frais en l’attribuant simplement à la nouvelle maladie, et penser que, dans quelques années, tout redeviendra comme avant. Ce serait ne pas voir l’essentiel.
Cet affaissement brutal de l’espérance de vie américaine ne surgit pas de nulle part. Il intervient après une stagnation entamée voilà près d’une décennie : à bien des égards, le Covid-19 a agi comme révélateur et adjuvant de crises sous-jacentes qui travaillent la société américaine depuis vingt à trente ans.
Situation singulière
Chercheurs et spécialistes de santé publique parlent depuis peu de « syndémie » pour décrire cette intrication de facteurs délétères qui se potentialisent et s’aggravent mutuellement. Mourir du Covid-19, c’est aussi mourir de l’alimentation industrielle ultra-transformée, souvent la plus accessible, qui favorise le diabète et l’obésité ; c’est aussi mourir d’une variété de pollutions qui dégradent la réponse immunitaire et augmentent de manière parfois spectaculaire la virulence de la maladie ; c’est aussi mourir du dysfonctionnement des systèmes de santé, de l’isolement dû à l’addiction aux opioïdes, ou encore de la dispersion massive de fausses informations – de celles qui détournent du masque ou du vaccin. Mourir du Covid-19, en somme, c’est mourir d’un virus autant que d’un monde abîmé.
Lire aussi : Aux Etats-Unis, une baisse « effrayante » de l’espérance de vie*
Singulière, la situation américaine pourrait ne pas le rester. D’abord parce que les Etats-Unis inspirent largement les politiques publiques européennes, et que ce qui s’y passe finit bien souvent par franchir l’Atlantique – le fétichisme de la concurrence, le désarmement de l’Etat, le transfert de toujours plus d’activités au marché, etc.
Ensuite parce que nombre de pays européens commencent, eux aussi, à voir leur espérance de vie arriver à un quasi-plateau : c’est le cas depuis le milieu des années 2010 pour la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni ou l’Italie. Et enfin parce que le changement climatique devient la grande menace sanitaire du siècle en cours. Songeons que même un pays riche et tempéré comme la France voit une canicule comme celle de l’été, aggravée par le Covid-19, se solder par quelque 11 000 morts.
Abîmer le monde : comment cela n’aurait-il pas d’effet sur la vie des humains ? La réalité est que cette idée n’est jamais allée de soi. Depuis sa naissance dans les années 1960, le mouvement environnementaliste moderne n’a cessé d’être contredit par la courbe triomphale de l’élévation de l’espérance de vie. A quoi bon entraver l’industrie, réguler l’économie, préserver les biens communs, protéger l’environnement et se soucier du long terme, puisque, malgré l’anthropisation galopante du monde, l’indice roi de notre bien-être continuait de grimper avec entêtement ?
« Adaptation efficace »
L’avenir dira si le choc syndémique du Covid-19 signe, ou non, le franchissement d’un point d’inflexion, le début d’un long plateau ou l’inversion durable de la courbe de l’espérance de vie. Après tout, rien n’est écrit et la pandémie « a aussi montré ce qu’il était possible de faire », comme le rappelle l’épidémiologiste Jean-David Zeitoun en conclusion de son histoire de la santé humaine (La Grande extension, Denoël, 2021) : « Chacun a pu être impressionné par l’adaptation brutalement efficace du complexe médico-industriel. Les hôpitaux et les soignants se sont réinitialisés et les systèmes n’ont pas craqué. Les industriels ont réorienté leur activité pour lancer des programmes de développement vaccinal par centaines. »
Lire aussi : « L’écart d’espérance de vie entre les Noirs et les Blancs américains s’est réduit de près de 50 % en trente ans »
A l’inverse, les Etats agissent fréquemment comme des freins à ces mouvements d’adaptation structurels. Les conditions d’existence, les marqueurs du désespoir et les épreuves de la vie, et tout ce qui avait permis à Emmanuel Todd de percevoir la décomposition du système soviétique, sont d’ailleurs les grands absents de discours politiques toujours dominés par la macroéconomie. Quarante-six ans plus tard, la leçon de l’historien et démographe français n’a toujours pas été retenue.
Stéphane Foucart