Le Covid-19 a entraîné une baisse de l’espérance de vie en Europe et aux Etats-Unis

En Europe, le Covid-19 a entraîné une baisse de l’espérance de vie sans précédent depuis soixante-dix ans

Si certains pays d’Europe de l’Ouest, comme la France, ont retrouvé leur niveau prépandémique, ceux situés plus à l’est ont subi une perte d’espérance de vie à la fois en 2020 et en 2021. 

Par Delphine RoucautePublié le 23 octobre 2022 à 06h20 https://www.lemonde.fr/planete/article/2022/10/23/en-europe-le-covid-19-a-entraine-une-baisse-de-l-esperance-de-vie-sans-precedent-depuis-soixante-dix-ans_6146978_3244.html

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Si tous les pays ont connu une perte de leur espérance de vie pendant la pandémie, la tendance est beaucoup plus marquée dans l’est et le centre de l’Europe.
Si tous les pays ont connu une perte de leur espérance de vie pendant la pandémie, la tendance est beaucoup plus marquée dans l’est et le centre de l’Europe.  PHOTONONSTOP

La pandémie de Covid-19 a provoqué une baisse de l’espérance de vie sans précédent depuis la seconde guerre mondiale en Europe de l’Ouest. Dans une étude parue lundi 17 octobre dans la revue Nature Human Behaviour, des démographes du Centre Leverhulme pour les sciences démographiques, à Oxford (Royaume-Uni), et de l’Institut Max-Planck pour la recherche démographique, à Rostock (Allemagne), ont analysé les évolutions de cet indicateur entre 2019 et 2021 dans vingt-sept pays européens ainsi qu’aux Etats-Unis et au Chili.

Si tous les pays ont connu une perte de leur espérance de vie pendant la pandémie, la tendance est beaucoup plus marquée dans l’est et le centre de l’Europe. Les baisses les plus marquées sont observées en Bulgarie, qui perd au total 3,5 années d’espérance de vie sur deux ans, suivie par la Pologne, avec 2,8 ans. De l’autre côté de l’Atlantique, les Etats-Unis arrivent en troisième position (− 2,4 ans, selon cette étude). Seule la Norvège sort de la période avec une augmentation nette entre 2019 et 2021, avec près de deux mois d’espérance de vie supplémentaires, un léger gain notamment permis par une campagne de vaccination précoce et un système de santé plus performant.

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« En réalité, les pertes d’espérance de vie sont encore plus fortes que ce que montrent les auteurs de l’étude car, sans le Covid-19, on se serait attendu à ce que les niveaux d’espérance de vie augmentent un peu partout en 2020 et en 2021 », souligne Carlo Giovanni Camarda, directeur de recherche au sein de l’Institut national d’études démographiques, qui n’a pas participé à l’étude. Par ailleurs, de nombreux pays manquent de données fiables et n’ont pas pu être pris en compte dans l’étude, comme le Brésil et le Mexique. « En 2020, les pertes d’espérance de vie subies par [ces deux pays] ont dépassé celles enregistrées aux Etats-Unis, de sorte qu’il est probable qu’ils aient continué à subir des impacts sur la mortalité en 2021, et même potentiellement dépassé les 43 mois de perte que nous avons estimés pour la Bulgarie », explique José Manuel Aburto, de l’université d’Oxford, co-auteur de l’étude.

Quelques rebonds vers les niveaux prépandémiques

L’espérance de vie est un instantané des conditions de mortalité actuelles, si elles devaient se poursuivre sans amélioration ni détérioration. Elle est calculée sur la base de tous les décès intervenus en une année, toutes causes confondues ; elle ne dépend donc pas de l’exactitude de l’enregistrement des décès liés au Covid-19, qui peut manquer de rigueur et varier selon les pays. Elle permet ainsi de donner une image plus large de l’impact de la pandémie sur la mortalité et facilite les comparaisons entre pays et avec d’anciennes catastrophes.

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Les fluctuations d’espérance de vie ne sont pas rares, mais les baisses sont en général rapidement suivies d’un rebond. Car « ce sont généralement les personnes les plus fragiles qui meurent, avec un effet de sélection des personnes plus robustes, qui mourront donc moins l’année suivante », explique Carlo Giovanni Camarda.

La pandémie de Covid-19 a, elle, provoqué des chocs de mortalité graves en 2020 à l’échelle mondiale, toujours en cours au premier semestre 2022. Douze pays ont connu une baisse sur deux années d’affilée, en 2020 et en 2021, tandis que seulement huit ont observé un rebond en 2021. La Belgique, la Suède et la France, en particulier, ont rejoint leurs niveaux prépandémiques de 2019. Ces pays « ont réussi à retrouver les niveaux d’espérance de vie d’avant la pandémie parce qu’ils ont réussi à protéger à la fois les personnes âgées et les jeunes », souligne l’un des auteurs de l’étude, Jonas Schöley, de l’Institut Max-Planck.

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Dans la plupart des autres pays, au contraire, cette mortalité liée au Covid-19 s’est déplacée en 2021 vers des groupes d’âge plus jeunes, les moins de 80 ans contribuant davantage aux pertes d’espérance de vie. « Par exemple, alors que la mortalité des plus de 80 ans aux Etats-Unis a retrouvé son niveau d’avant la pandémie en 2021, les pertes globales d’espérance de vie ont augmenté en raison de l’aggravation de la mortalité chez les moins de 60 ans », notent les auteurs.

Fracture Est-Ouest

Par ailleurs, les chercheurs ont observé une forte corrélation entre le taux de couverture vaccinale et l’évolution de l’espérance de vie : les pays dont la population est la moins vaccinée sont aussi ceux où les déficits d’espérance de vie sont les plus importants. C’est le cas dans l’ensemble des pays d’Europe de l’Est et en particulier en Bulgarie, où seulement 40 % des plus de 60 ans sont vaccinés – en dessous de 60 ans, ce taux tombe même à 20 %

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Mais la vaccination à elle seule ne suffit pas à expliquer la fracture entre l’est et l’ouest de l’Europe. « Même avant l’épidémie, les niveaux d’espérance de vie étaient beaucoup plus bas à l’est qu’à l’ouest, ce qui reflète des différences socio-économiques et des écarts entre les systèmes de santé et la capacité des pays à mettre en œuvre des campagnes de santé publique à grande échelle », souligne Ridhi Kashyap, professeure de démographie à l’université d’Oxford. Une situation que le Covid-19 est venu empirer. « Avant la pandémie, certaines de ces différences s’estompaient, mais la pandémie a stoppé ce processus et les écarts se sont élargis à nouveau », ajoute la co-autrice de l’étude.

Il s’agit donc, pour les pays de l’Est, de la plus grave crise de surmortalité depuis celle ayant touché l’ex-bloc soviétique à la fin des années 1980 et au début des années 1990. Pour l’Europe de l’Ouest, il faut remonter à la seconde guerre mondiale. A cette époque, tout comme après la grippe espagnole, un rebond avait permis d’atteindre les niveaux d’avant la crise en un ou deux ans.

Cela sera-t-il le cas après ces deux années de pandémie ? Ridhi Kashyap veut faire preuve d’un « optimisme prudent ».« Il est évident qu’en 2022, la couverture vaccinale est encore meilleure qu’elle ne l’était à la fin de 2021 dans la plupart des pays et que la surmortalité liée au coronavirus continuera donc à diminuer, explique la professeure. Mais cette mortalité ne s’est pas complètement résorbée, on l’a encore constaté cet été en Angleterre et au Pays de Galles par exemple. » Le retour à une augmentation continue de l’espérance de vie, comme c’était le cas avant l’épidémie, reste incertain.

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Delphine Roucaute

Aux Etats-Unis, une baisse « effrayante » de l’espérance de vie

Surmortalité liée au Covid-19, crise des opioïdes et maladies cardio-vasculaires participent à la chute de cet indicateur révélateur de l’état de santé des Américains. 

Par Delphine RoucautePublié le 23 octobre 2022 à 13h20 Mis à jour le 24 octobre 2022 à 07h22

Temps de Lecture 4 min.  https://www.lemonde.fr/planete/article/2022/10/23/aux-etats-unis-une-baisse-effrayante-de-l-esperance-de-vie_6147000_3244.html

« Historique »« horrible »« effrayante »… Les démographes peinent à trouver le meilleur qualificatif pour désigner la chute de l’espérance de vie aux Etats-Unis, qui s’aggrave depuis deux ans, sous les effets combinés du Covid-19 et de facteurs structurants de la société américaine. L’annonce, fin août, par l’agence américaine pour la santé des Centers for Disease Control (CDC), d’une perte d’espérance de vie de près d’un an entre 2020 et 2021 n’est certes pas une surprise totale, puisque la population américaine perd régulièrement quelques mois d’espérance de vie tous les ans depuis 2014. Mais les démographes n’en restent pas moins surpris par l’ampleur du phénomène.

« Cette baisse de 77 à 76,1 ans a porté l’espérance de vie à la naissance aux Etats-Unis à son plus bas niveau depuis 1996 »écrivent les CDC. Plus alarmant encore, il s’agit de la deuxième baisse en deux ans, puisque 2020 avait déjà enregistré une chute de 1,8 an. Un déclin de 2,7 ans en deux ans, donc, ce qui constitue la plus forte baisse de cet indicateur depuis les années 1920.

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L’espérance de vie à la naissance est un calcul statistique permettant d’établir la durée de vie moyenne d’une génération fictive soumise aux conditions de mortalité du moment. Concrètement, cela signifie que les femmes et les hommes qui auraient eu, tout au long de leur vie, les taux de décès par sexe et âge observés en 2021 aux Etats-Unis mouraient en moyenne à 76,1 ans. Plus précisément, à 79,1 ans pour les femmes et 73,2 ans pour les hommes. Bien sûr, ce calcul reste fictif, et il y a fort à parier que les conditions de vie vont évoluer d’année en année – pour le meilleur ou pour le pire. Mais cet indicateur a l’avantage de résumer en un chiffre l’état de santé d’une population à un instant T. Concernant les Etats-Unis, ce résumé a de quoi alarmer.

Comorbidités et hésitation vaccinale

Parmi les nations les plus développées, les Etats-Unis sont le seul pays à connaître une telle situation. « Certains pays à haut revenu n’ont subi aucune perte d’espérance de vie pendant la pandémie et d’autres qui avaient subi une perte en 2020 ont largement regagné le terrain perdu en 2021 », relève Noreen Goldman, professeur de démographie et d’affaires publiques à la Princeton School of Public and International Affairs. A titre d’exemple, en France, l’espérance de vie a très fortement diminué en 2020, avant d’augmenter en 2021, à 82,5 ans, revenant quasiment au niveau prépandémique (82,9 ans). Elle est de 79,3 ans pour les hommes et de 85,4 ans pour les femmes.

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Ce déclin américain s’explique pour moitié, selon les CDC, par la mortalité liée au Covid-19. Le pays a, en effet, payé un lourd tribut à l’épidémie, avec un excès de mortalité en deux ans estimé à plus d’un million de personnes« Non seulement les Américains meurent du Covid-19 à un rythme plus rapide que les habitants d’autres pays comparables, mais ils meurent aussi à un âge plus jeune », souligne Magali Barbieri, démographe de l’Institut national d’études démographiques, dans un éditorial publié dans The British Medical Journal.

Comment expliquer une telle surmortalité ? Tout d’abord, l’état de santé général de la population, dont un tiers souffre d’obésité et 10 % de diabète – des comorbidités rendant particulièrement vulnérable face au Covid-19. Ensuite, l’absence de système de protection sociale, qui entraîne des retards dans les soins primaires et la difficulté à négocier des conditions de travail (comme le télétravail pendant la pandémie).

Enfin, la forte hésitation vaccinale : seulement 30 % de la population a reçu une dose de rappel contre le Covid-19, contre 60 % en France. « La plupart de ces décès auraient pu être évités et reflètent une mauvaise gestion de la réponse à la pandémie aux Etats-Unis, tant par les décideurs que par le public », dénonce Steven Woolf, directeur émérite du Center on Society and Health de l’université Virginia Commonwealth.Lire aussi Article réservé à nos abonnés  Covid-19 : les Afro-Américains plus touchés, moins vaccinés

Mais la tendance existait déjà avant la pandémie. Décès liés aux drogues et à l’alcool, suicides et maladies cardiométaboliques (diabète, obésité, cardiopathie hypertensive, par exemple) participent depuis des années à la hausse de la mortalité chez les adultes en âge de travailler (25-64 ans). Depuis 2010, le pays doit notamment faire face à une explosion des décès par overdose. Des millions d’Américains sont devenus dépendants aux médicaments antidouleur à base d’opiacés dans les années 1990 et 2000, à la suite de campagnes de marketing agressives de la part de l’industrie pharmaceutique.

Quand le gouvernement a restreint l’accès à ces produits en 2010, de nombreux consommateurs se sont tournés vers le marché illégal, où une nouvelle drogue a émergé, le fentanyl, plus puissant et dangereux que les autres opioïdes. Au cours des deux dernières années, ces overdoses ont causé la mort de près de 200 000 personnes dans le pays.

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Par ailleurs, « l’augmentation de la mortalité est liée au ralentissement des progrès de la lutte contre les maladies cardio-vasculaires, première cause de mortalité aux Etats-Unis », explique Magali Barbieri. « Cette tendance s’observe dans d’autres pays, mais elle est très marquée aux Etats-Unis, y compris chez les jeunes, en lien avec l’obésité, mais aussi le Covid-19 », ajoute la démographe, qui dirige, à l’Université de Californie, une base de données internationale sur la mortalité, la Human Mortality Database.

Les inégalités se sont creusées avec les minorités

La situation est d’autant plus choquante que ce sont les Etats-Unis qui financent le plus le secteur de la santé parmi les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques, avec 16,8 % de son produit intérieur brut alloué aux dépenses de santé en 2019« Mais un tiers de cet argent va à l’administratif », constate Magali Barbieri. Sans système de protection sociale généralisé, chaque compagnie d’assurances a ses propres règles et les hôpitaux sont obligés de consacrer beaucoup d’emplois à cette gestion ; les assurances incitent à des soins inutiles et non remboursés ;les études des praticiens coûtent très cher et donc le coût de leurs consultations reste élevé. « Globalement, les personnes aisées ont trop de soins et les pauvres n’en ont pas assez », résume Mme Barbieri.

En particulier, les inégalités se sont creusées avec les minorités. « Les taux de mortalité ont augmenté de manière disproportionnée notamment les hispaniques et les Noirs américains, mais le rapport des CDC souligne l’impact horrible sur la population amérindienne, qui a connu une baisse de 6,6 ans de son espérance de vie, entre 2019 et 2021 », s’alarme Steven Woolf. Les Amérindiens nés en 2021 peuvent espérer vivre jusqu’à 65,2 ans, soit moins que dans tous les pays du continent américain, à l’exception d’Haïti.Lire l’enquête :  Article réservé à nos abonnés  Opiacés : portrait d’une Amérique à la dérive

La question qui se pose désormais est de savoir si un rattrapage est possible à court terme ou si la tendance à la baisse va se maintenir. Les démographes ne sont guère optimistes. « Nous ne reviendrons pas de sitôt au niveau d’espérance de vie de 2019 », avance Noreen Goldman. Les causes de la hausse de mortalité sont si structurantes que les solutions se jouent à très long terme. Pour Magali Barbieri, le risque est que l’éventuel « effet rebond » souvent observé après les soudaines surmortalités bénéficie surtout aux populations aisées, renforçant encore les inégalités.

Delphine Roucaute

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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