Au moins trente-quatre enfants ont dû être transférés hors d’Ile-de-France depuis la fin septembre en raison du manque de lits de réanimation néo-natale – A Marseille à la Timone les infirmières craquent

Malaise dans les services de pédiatrie : le gouvernement annonce des mesures jugées insuffisantes

Une enveloppe de 400 millions d’euros pour l’hôpital va permettre de mieux valoriser financièrement le personnel des soins critiques. Au moins trente-quatre enfants ont dû être transférés hors d’Ile-de-France depuis la fin septembre, du fait de l’épidémie de bronchiolite. 

Par Delphine RoucautePublié aujourd’hui à 01h20, mis à jour à 10h28

https://www.lemonde.fr/societe/article/2022/11/03/crise-des-services-de-pediatrie-le-gouvernement-annonce-des-mesures-jugees-insuffisantes_6148275_3224.html?xtor=EPR-32280629-%5Ba-la-une%5D-20221103-%5Bzone_edito_2_titre_3%5D&M_BT=53496897516380

Temps de Lecture 3 min. 

Une infirmière s’occupe d’un nouveau-né, au service maternité d’un hôpital, à Paris, le 29 juin 2022.
Une infirmière s’occupe d’un nouveau-né, au service maternité d’un hôpital, à Paris, le 29 juin 2022. CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP

L’enveloppe promise par le ministre de la santé, François Braun, pour venir en aide aux services pédiatriques a été gonflée à 400 millions d’euros. L’annonce a été faite, mercredi 2 novembre, au soir, sous la pression des soignants, après une journée de rencontres à l’Elysée, puis au ministère de la santé. Ce sont ainsi 250 millions d’euros qui ont été ajoutés aux 150 millions déjà promis, le 23 octobre, par le gouvernement pour soutenir « les services en tension » de l’hôpital. Cet argent doit permettre de réinstaurer jusqu’au 31 mars 2023 certaines mesures mises en place cet été, comme le doublement de la rémunération des heures de nuit pour « l’ensemble des personnels de l’hôpital ».

Surtout, la « prime de soins critiques » accordée à certaines catégories d’infirmiers pour répondre à la crise du Covid-19 va être étendue à tout le personnel paramédical travaillant dans ces services tendus, notamment aux puéricultrices de services pédiatriques, qui en étaient jusque-là exclues. Ces mesures visent à « reconnaître l’investissement sans faille de nos professionnels hospitaliers », a déclaré François Braun, mercredi, au cours d’une conférence de presse. Le ministre a reconnu une « situation préoccupante » dans les hôpitaux, liée à une épidémie de bronchiolite « inquiétante »

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Pour Olivier Brissaud, chef du service de réanimation pédiatrique au CHU de Bordeaux, qui a participé à la réunion au ministère, cette dernière mesure représente « un signal fort envers le personnel paramédical et une prise de conscience de l’oubli majeur de cet été ». Concernant l’autre mesure « recyclée »« ce n’est qu’un pansement qui va encore plus épuiser les personnels ». Désormais, « il faut avancer » : le ministère a annoncé la mise en place prochaine de groupes de travail thématiques censés déboucher, au printemps 2023, sur des assises nationales de la pédiatrie.

Même constat pour Isabelle Desguerre, cheffe du service de neurologie pédiatrique à l’hôpital Necker-Enfants malades, dans le 15e arrondissement de Paris : « C’est une petite réponse à un gros problème, mais on ne va pas cracher sur les petites mesures qu’on nous propose. » « Maintenant, il faut que le travail de réflexion aboutisse à un plan d’action financé et millimétré », soutient la neuropédiatre, qui a également participé à la réunion.

« On met les enfants en danger »

« Le problème de fond concerne le besoin de reconnaissance des spécificités de la pédiatrie », avance-t-elle. Le journal Sud-Ouest a publié, mercredi matin, une tribune signée par tous les responsables des réanimation pédiatriques françaises, sans exception, dans laquelle ils énumèrent des solutions. Respect strict et permanent des ratios de personnel paramédical par rapport aux lits ouverts en soins critiques (légalement, une infirmière pour deux lits), adaptation du nombre de lits de soins critiques pédiatriques au bassin de population et ouverture maintenue de ces lits toute l’année… Autant de propositions qui devront être étudiées en vue des assises du printemps.

Thermomètre de la tension dans les réanimations pédiatriques, au moins trente-quatre transferts d’enfants hors d’Ile-de-France ont dû être organisés depuis la fin septembre. Alors que, d’habitude, les trajets se limitent à une heure de route, en direction des hôpitaux d’Amiens, Rouen, Orléans ou Reims, il a fallu envoyer un enfant à Lille et un transport en hélicoptère à Rennes a même été sérieusement envisagé. « Deux cents à 250 kilomètres de camion quand on est malade, ce n’est pas évident pour un enfant, insiste Gilles Jourdain, coordinateur du SMUR pédiatrique d’Ile-de-France. A cela s’ajoute le traumatisme vécu par les parents. » A titre de comparaison, en 2019, vingt-deux transferts avaient été nécessaires, ce qui avait provoqué un rapport de l’inspection générale des affaires sociales.Lire aussi :  Article réservé à nos abonnés  Tensions dans les réanimations pédiatriques d’Ile-de-France en raison du manque de personnel

A l’hôpital Trousseau, dans le 12e arrondissement de Paris, des enfants de quelques jours ont été pris en charge dans les couloirs pendant plusieurs heures. « On met les enfants en danger, et travailler dans ces conditions revient à de la maltraitance pour le personnel. Et on n’est même pas encore au pic de l’épidémie de bronchiolite », explique Julie Starck, pédiatre en réanimation. Comme tous les ans – sauf en 2020 pendant le Covid-19 –, la bronchiolite frappe durement les services de pédiatrie. Elle a commencé avec seulement quelques jours d’avance par rapport aux années précédentes, et les soignants s’attendent à ce que le pic soit atteint d’ici à quatre semaines.

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« La bronchiolite, c’est l’arbre qui cache la forêt, le vrai problème est structurel. Les lits d’hospitalisation manquent, car les gens ne veulent plus travailler dans ces conditions, ils fuient l’hôpital public », explique la docteure Starck. Si la bronchiolite revient tous les ans, cela fait au moins cinq ans qu’elle doit être gérée par une cellule de crise.

« On a conscience que tous les problèmes ne vont pas être réglés tout de suite, c’est pour cela que l’on veut qu’il y ait une prise de parole claire du président de la République pour dire qu’il prend sa part de responsabilité dans cette situation grave, cela soulagerait les équipes », revendique la pédiatre. En attendant, des services doivent déjà recourir au tri des patients, alerte Gilles Jourdain : « On ne prend en charge que les patients qui vont le plus mal, et on renvoie chez eux des enfants qui ne seraient jamais rentrés à la maison en temps normal. »

Delphine Roucaute

« Ça se voit qu’elles craquent » : faute d’infirmières, les services de pédiatrie de la Timone, à Marseille, vacillent

Par Sofia Fischer (Marseille, envoyée spéciale) Publié aujourd’hui à 05h30 https://www.lemonde.fr/societe/article/2022/11/06/ca-se-voit-qu-elles-craquent-faute-d-infirmieres-les-services-de-pediatrie-de-la-timone-a-marseille-vacillent_6148679_3224.html

Temps de Lecture 5 min. 

ReportageDans le bâtiment dédié aux enfants, les soignants et les patients racontent une prise en charge de plus en plus dégradée. Face à des services en tension, pour la première fois, l’épidémie de bronchiolite a tout déstabilisé. A chaque étage, des opérations, des chimiothérapies ont dû être repoussées.

Une après-midi de fin octobre, au service d’oncologie pédiatrique de la Timone, à Marseille. L’ordinateur mouline. Les soignants ont l’habitude. Mais cette fois, c’est le drame. L’infirmière devant l’écran s’énerve aux larmes. Normalement, « [elle] gère », mais là, il y a une petite qui n’est « que colère » depuis ce matin, une autre qui pleure, et l’administratif à terminer. Une sonnette retentit au bout du couloir. Il faut déjà repartir. Le pas pressé, le cœur lourd, la soignante en blouse bleue prend une grande respiration avant de s’engouffrer dans la chambre. Surtout, ne pas flancher. « Bonjouuuur ! »

Malgré les efforts des adultes, les enfants « du cinquième étage » sentent aussi comment leur hôpital bascule. « Les infirmières sont obligées de courir partout », dit Emma, 12 ans, petite brune aux cheveux qui repoussent. Elle a commencé à être suivie à la Timone pour une leucémie il y a deux ans. « Elles sont super gentilles et font semblant devant nous, mais là, ça se voit qu’elles craquent », ajoute-t-elle.

Depuis juillet, quatre lits de l’oncologie pédiatrique ont dû fermer faute de personnel. Les autres services ont suivi. Puis est arrivée l’épidémie de bronchiolite, à l’automne. Comme tous les ans. Mais pour la première fois, face à des services en tension, elle a tout englouti. A chaque étage, des traitements – opérations, chimiothérapies – ont dû être repoussés. C’est désormais tout le bâtiment dédié aux enfants de l’immense centre hospitalier marseillais qui tangue. L’épidémie a mobilisé les infirmières « volantes », celles qui sont habituellement récupérées par les services en sous-effectif chronique depuis la crise liée au Covid-19. Sans ce « stock » disponible, le système, déjà fragile, s’est grippé.

« On ne va pas tenir comme ça »

Parmi les décorations d’Halloween qui tentent d’enjoliver les couloirs, les cadres de service cherchent des renforts. Les plannings sont pleins de trous à boucher, les conversations entendues à la volée ne sont que demandes d’aide. « En bas, ils ont des bras supplémentaires demain ? Des pompes à perf ? Non ? D’accord. » Les nuits, surtout, sont longues et solitaires pour ceux qui restent. A un étage, sur un mur près d’une salle de réunion, des infirmiers ont punaisé un grand cercle dessiné sur une feuille. Au milieu, ils ont écrit « Tapez votre tête ici. »

« D’habitude, on observe une bonne résilience, assure Hervé Chambost, 60 ans, chef du service hématologie, immunologie et oncologie pédiatrique. Mais là, on ne va pas tenir comme ça. » En trente-cinq ans dans ce service, il n’a jamais vu ça ; des lits fermés faute de personnel. Dans ce centre d’expertise et de recours interrégional, les patients viennent de Corse, de Montpellier ou de Briançon (Hautes-Alpes). Certains arrivaient même du Maghreb, couverts par une convention internationale. Mais l’hôpital doit désormais refuser les malades étrangers, faute de place. L’Ile-de-France, aussi sous pression, a cessé d’appeler pour placer des jeunes patients. Ils savent que c’est inutile.

Les pannes de matériel et les manques, le personnel trouve des solutions. Mais là, « la bronchiolite agit comme un révélateur, plus personne ne peut supporter la situation », estime Hervé Chambost. Quelques étages plus haut, Jean-Luc Jouve, chef du service de chirurgie pédiatrique, se souvient de l’époque où l’épidémie annuelle était prévue dès le mois de juillet, en réunion. « On appelait les boîtes d’intérim, on leur disait qu’on aurait besoin d’aide en novembre, et tout se passait bien. »

Le ministre de la santé, François Braun, a beau avoir renforcé l’enveloppe budgétaire, mercredi 2 novembre, pour venir en aide aux services pédiatriques, ce n’est pas cela qui résoudra le problème, estiment les responsables du Collectif Pédiatrie, qui alerte depuis deux semaines le gouvernement sur une crise « inédite ». L’argent, 400 millions d’euros au total, doit permettre de réinstaurer jusqu’au 31 mars 2023 certaines mesures mises en place cet été, comme le doublement de la rémunération des heures de nuit pour « l’ensemble des personnels de l’hôpital ».

Insuffisant, jugent les pédiatres. « On n’a pas besoin seulement d’argent qu’on saupoudre quand on crie trop fort, dit Hervé Chambost, mais d’une reconnaissance des compétences des soignants et d’une vraie restructuration de l’hôpital public pour le rendre de nouveau attractif. » Pour l’instant, « les infirmières claquent la porte toutes les semaines et c’est impossible de les remplacer : personne ne veut venir ».

« Glissement vers la maltraitance »

Depuis quelques semaines, celles qui restent sont tellement débordées qu’elles oublient parfois de prévenir les familles quand elles décalent une chimio. Alors, quand les parents débarquent dans le service avec leur enfant malade et leurs valises, prêts pour plusieurs jours d’hospitalisation, c’est le drame. « Nous avons dépassé le stade de l’inconfort, assure Jean-Luc Jouve. Là, nous sommes dans une situation de soins dégradée. On est délétère dans le traitement de l’enfant. » Cette semaine, le professeur a déjà reporté quatre opérations dans son service. Rien d’urgent, mais tout de même. Il accuse le coup. « Avant, quand vous disiez à un chirurgien que son malade avait été annulé, il devenait fou. Aujourd’hui, il hausse les épaules. C’est devenu parfaitement normal. Vous imaginez le glissement vers la maltraitance ? »

Les infirmières, elles, racontent toutes la même boule au ventre en venant travailler le matin. A force de changer de service pour combler les trous, elles ont peur de « faire une connerie ». Avant, elles pouvaient consoler, habiller, soigner les enfants les plus fragiles en douceur. Désormais, elles ont l’impression de tout bâcler, de devenir « des robots »« Je négociais la prise de médicaments avec des parties de Uno. Maintenant, je pars de la chambre en vitesse en me sentant coupable à chaque fois », dit Audrey (elle a voulu rester anonyme, comme les autres personnes citées par leur seul prénom), infirmière au service d’oncologie pédiatrique. Les départs se sont succédé, les burn-out aussi. « Et en bout de chaîne, ce sont les enfants qui payent », continue la soignante.

Plusieurs fois par jour, les téléphones de service sonnent : c’est une infirmière qui rappelle une fois arrivée chez elle, persuadée d’avoir installé la mauvaise perfusion à un enfant. « Vérifie ce que j’ai donné à la 509, s’il te plaît », demande une voix inquiète à l’autre bout du fil. Les collègues se pressent. Tout va bien. « Jusqu’à ce qu’il y en ait une qui se plante vraiment, dit Agnès. Personnellement, il ne se passe pas une semaine où je ne suis pas réveillée en pleine nuit, persuadée de m’être trompée dans mon calcul. »

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Dans une chambre à côté, un bébé qui sort de chimio est seul. Son père est parti depuis plusieurs heures. Les soignantes aimeraient prendre le nourrisson dans les bras, mais elles n’ont pas le temps. Dans l’après-midi, une ado cafardeuse au bout du couloir avait commencé à montrer des photos de sa famille à une infirmière. Appelée par un autre enfant, elle a été obligée de la couper au bout de cinq minutes. Il y a quelques semaines, une de ses collègues a laissé un petit patient une heure sur les toilettes : débordée, elle avait oublié qu’elle devait lui apporter du papier.

Alors, Lorenzo, gouaille d’un jeune de 17 ans, a appris à régler lui-même sa perfusion pour qu’elle cesse de biper. Dans la 504, les parents d’un enfant de 7 ans notent sur un carnet le pH de l’urine de leur fils après sa chimio. La petite Emma utilise le portable pour appeler les infirmières quand elle a la tête qui tourne, faute d’une sonnette qui fonctionne. Les enfants racontent une époque pas si lointaine où les infirmières venaient jouer avec eux. « Maintenant, elles n’ont plus le temps », disent-ils. « Mais ce n’est pas de leur faute, elles sont formidables et elles font tout ce qu’elles peuvent,explique Lorenzo en réajustant le bonnet qui couvre sa tête chauve. C’est celle du système. »

Lire aussi :    Malaise dans les services de pédiatrie : le gouvernement annonce des mesures jugées insuffisantesSofia Fischer Marseille, envoyée spéciale

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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