Frédéric Boyer : « En retraduisant les Evangiles, j’espère provoquer un nouveau désir de lecture »
Pourquoi, et pour qui, traduire encore les Evangiles ? L’écrivain Frédéric Boyer signe une nouvelle traduction des livres relatant la vie de Jésus. Dans un entretien au « Monde », il assure qu’il y a toujours des bénéfices à retraduire un tel texte, qu’il considère comme « une grande œuvre littéraire ».
Propos recueillis par Cyprien MycinskiPublié aujourd’hui à 09h00, mis à jour à 09h00
Temps de Lecture 8 min. https://www.lemonde.fr/societe/article/2022/10/30/debats-sur-la-sante-un-virage-symbolique-dans-le-partage-des-taches_6147908_3224.html

Frédéric Boyer n’a pas peur de s’attaquer à des monuments. Après avoir dirigé en 2001 La Bible nouvelle traduction (Bayard), réalisée avec vingt écrivains et vingt-sept exégètes, mais aussi traduit Augustin, Shakespeare, Virgile, et même le Kama-sutra, l’écrivain signe, ce mois-ci, une nouvelle traduction des Evangiles, publiée chez Gallimard (Evangiles, 544 pages, 22,50 euros). Dans un entretien au Monde, il assure que les quatre livres relatant la vie de Jésus, pourtant déjà traduits de nombreuses fois, n’ont pas encore révélé tous leurs secrets.
Pourquoi vous semblait-il utile de traduire à nouveau ces textes ?
L’utilité d’une nouvelle traduction est toujours relative, surtout pour des textes qui, comme les Evangiles, ont déjà été traduits à de multiples reprises. Néanmoins, je crois qu’une traduction neuve a cela de bénéfique qu’elle permet d’interroger de nouveau un texte qui peut sembler très familier. C’est vrai en particulier d’un écrit qui, comme les Evangiles, est regardé comme sacré.
Une nouvelle traduction d’une œuvre aussi canonique permet de continuer à la questionner. Sans cela, le risque est d’en avoir une lecture figée. Le contexte de réception des Evangiles évolue constamment, tout simplement parce que les sociétés humaines elles-mêmes évoluent. Il est donc bon de se pencher encore et encore sur ces textes. Cette traduction souhaite contribuer à ce perpétuel travail d’appropriation des Evangiles.
Sur quels aspects votre traduction diffère-t-elle des traductions existantes ?
J’ai d’abord voulu honorer l’origine juive de ces textes. J’ai donc mis en avant les références récurrentes que fait Jésus à la Torah, ou bien les très nombreuses citations tirées de l’Ancien Testament qu’intègrent les Evangiles. J’ai traduit certains mots de manière à montrer le vieux fonds hébraïque du texte original. Ainsi trouve-t-on habituellement des « prêtres » du Temple dans les traductions, ce qui est un terme très chrétien. Pour ma part, j’ai préféré employer « sacrificateurs », car, de fait, ces personnages ont la charge des sacrifices.
Ma traduction cherche aussi à réinterroger des mots et expressions présents dans les traductions en français qui ne correspondent pas exactement au sens du texte grec original. Si je ne devais donner qu’un exemple, ce serait celui du mot « péché ». En français, on l’associe à l’idée de faute morale. Or, le terme grec employé dans les Evangiles – « hamartia » – renvoie à quelque chose d’un peu différent.
Lire aussi : « La Bible, c’est l’histoire des histoires »
Ce terme désigne plutôt une situation qui est à la fois celle d’un échec et d’une erreur, comme lorsque l’on se trompe de chemin ou que l’on rate sa cible. Cela apporte une nuance à ce que peut dire Jésus dans les Evangiles : plutôt que de dénoncer un déficit de moralité, il souligne un manque de compréhension de la Loi. Enfin, ma traduction insiste aussi sur un autre aspect à mon sens fondamental des Evangiles : leur dimension très « orale ».
C’est-à-dire ?
Le texte grec des Evangiles est truffé de signaux de l’oralité, comme des interjections, des répétitions… Mais, dans la plupart des traductions, ces éléments disparaissent. Pour ma part, j’ai tenu à les conserver.
L’intérêt d’une nouvelle traduction est de renouveler la réception des Evangiles
On peut prendre l’exemple de « kai ». En grec, ce terme marque la prise de parole et peut se traduire à la fois par « et », « oui », « en effet », etc. Je crois que c’est le mot le plus fréquemment employé dans les Evangiles. Pourtant, les traducteurs ont souvent tendance à l’escamoter. J’ai, quant à moi, voulu le faire apparaître systématiquement
.Lire aussi (2017) : Frédéric Boyer plaide pour l’espérance
Les Evangiles sont en effet avant tout la transcription de paroles, celles que Jésus a prononcées. On se retrouve plongé au milieu des discussions, de débats sur l’interprétation de la Loi, qu’a Jésus avec ses nombreux interlocuteurs. En les traduisant, j’ai voulu faire transparaître cette ébullition orale.
A quel public s’adresse votre traduction ?
Commençons par préciser que cette traduction n’est pas confessionnelle : elle n’est pas une traduction chrétienne pour les chrétiens. Il faut prendre la situation comme elle est : la société française est largement sécularisée. Parmi nos contemporains, la majeure partie ne lit plus les Evangiles, ne les comprend plus et, en vérité, une bonne partie ne s’y intéresse même pas. En les traduisant, j’espère pouvoir provoquer un nouveau désir de lecture, susciter une envie de compréhension.
Pour cela, il me paraît nécessaire de présenter les Evangiles sous un jour différent de celui dont on a l’habitude. Il m’importe de souligner que ces textes comptent parmi les grandes œuvres littéraires de l’Antiquité. Il s’agit d’ailleurs d’une littérature bien étrange : elle ne se rattache ni à un genre précis ni à une culture en particulier.
Lire aussi : « Faciliter la lecture et la compréhension littérale » : pourquoi traduire à nouveau la Bible ?
Parce qu’ils furent rédigés dans un Orient ancien qui était un creuset linguistique, spirituel, politique, culturel, ces textes se situent à la rencontre de plusieurs civilisations. Ils sont évidemment imprégnés de culture hébraïque, celle de Palestine et celle de la Diaspora, mais aussi de culture hellénistique. Et l’influence romaine se laisse également sentir. Ma traduction, plus que celle d’un texte religieux, est donc celle d’une œuvre littéraire.
On estime que cinq milliards d’exemplaires de la Bible ont été vendus dans le monde : publier une nouvelle traduction des Evangiles, est-ce une bonne opération commerciale ?
Il faut me le souhaiter ! Cependant je n’en suis pas convaincu. Toute traduction de ce texte n’est pas un succès et l’époque garantit encore moins la réussite commerciale d’un tel projet. A la fin des années 1980, une religieuse dominicaine, sœur Jeanne d’Arc, fit paraître une excellente traduction des Evangiles. Malgré la grande qualité de son travail, ce fut loin d’être un best-seller… Dans mon esprit, l’intérêt d’une nouvelle traduction est avant tout de renouveler la réception des Evangiles.
Revenons au texte original. Dans quel contexte les Evangiles ont-ils été rédigés ?
Il est impossible d’avancer des certitudes sur ce point. Aucun manuscrit original n’existe puisque le premier manuscrit complet des Evangiles que l’on connaisse ne date que du Ve siècle. Ce que l’on peut dire pourtant, c’est que les Evangiles ont été écrits entre la décennie 40 et le tout début du IIe siècle, à mesure que meurent les témoins directs qui ont connu un certain rabbi nommé Jésus. A Jérusalem et dans d’autres lieux du monde méditerranéen, des communautés décident alors de mettre par écrit les témoignages qu’elles possèdent concernant la vie et l’enseignement de ce personnage.
Lire aussi : s « En l’an 70, la start-up Jésus aurait pu disparaître »
Durant son existence, ce rabbi Jésus avait en effet réuni autour de lui une secte – le terme n’est aucunement péjoratif – comme il en existait de nombreuses autres dans le judaïsme de ce temps. Certains des membres de cette secte ont ensuite diffusé son enseignement en Palestine et dans la Diaspora : c’est cela qui est mis par écrit quand on rédige les Evangiles.
Ces textes n’ont donc pas été rédigés par les quatre évangélistes…
Non, ce sont bien des communautés et non des individus précis qui sont à l’origine des Evangiles. Si un auteur est mentionné – Matthieu, Marc, Luc ou Jean –, c’est uniquement pour placer le texte sous l’autorité d’un personnage reconnu. Les quatre évangélistes ne sont pas des auteurs au sens où nous l’entendons aujourd’hui, mais des figures tutélaires choisies pour donner plus de légitimité au texte.
Assez logiquement, ces personnages sous le patronage desquels sont placés les Evangiles sont donc des apôtres de Jésus qui l’ont connu directement, comme Matthieu ou Jean, ou bien des individus appartenant à l’entourage immédiat d’autorités éminentes du mouvement chrétien en formation, comme Luc, qui est très proche de saint Paul, et Marc, qui est sans doute un disciple de saint Pierre
Lire aussi : Christianisme : qui sont les douze apôtres de Jésus
Dans l’Antiquité, il n’est pas rare d’attribuer à un auteur des textes écrits par d’autres afin de leur donner plus de crédit. Les chants de l’Iliade et de l’Odyssée n’ont pas été écrits par un auteur : ils ont été chantés par plusieurs aèdes avant d’être réunis sous le nom d’Homère. De la même manière, les Evangiles ont été écrits à plusieurs mains avant d’être placés sous le nom des évangélistes.
Précisons tout de même une chose : il est un Evangile pour lequel l’hypothèse d’un auteur unique demeure : celui de Luc.
Vous évoquez des communautés distinctes qui rédigent chacune leur Evangile. Pourtant, les différents Evangiles ont de nombreux points communs…
Oui, bien sûr, et c’est en particulier le cas des trois Evangiles que l’on appelle synoptiques – Matthieu, Marc et Luc – parce qu’on peut les mettre les uns à côté des autres et constater à quel point ils se ressemblent. Cette similitude a d’ailleurs conduit à penser qu’il existait une source commune à ces trois Evangiles. C’est l’hypothèse de la source Q – pour Quelle, « source » en allemand.
J’admets volontiers qu’un témoignage commun a nourri les Evangiles de Matthieu, de Marc et de Luc.
Ce texte initial commun aurait été un recueil d’un certain nombre de paroles de Jésus que l’on retrouve de manière quasi identique dans les trois Evangiles synoptiques. Il reste que ce texte initial n’a bien entendu jamais été trouvé. Pour ma part, je ne suis pas convaincu de son existence. Les paroles de Jésus présentes dans les trois Evangiles se ressemblent certes beaucoup, mais elles ne sont pas transcrites exactement de la même manière. Des morceaux aussi fondamentaux que la prière du Notre Père ou le discours des Béatitudes diffèrent ainsi légèrement
.Lire aussi : Et si l’Evangile selon Marc avait été écrit par une femme ?
J’admets bien volontiers qu’un témoignage commun a nourri les Evangiles de Matthieu, de Marc et de Luc. Pour autant, mon hypothèse est que ce témoignage a circulé non par écrit, mais à l’oral. Chaque communauté l’a ensuite adapté à sa situation, mettant en avant telle parole de Jésus plutôt que telle autre, et y a ajouté d’autres témoignages. C’est ce qui permet de comprendre que chacun des Evangiles ait une tonalité singulière.
Qu’est-ce qui distingue les Evangiles entre eux ?
Celui de Luc, par exemple, contient un récit des origines de Jésus très particulier. De manière fort littéraire, il évoque sa naissance prodigieuse – dont on fait la lecture lors de la messe de Noël – et les obstacles qu’il doit immédiatement affronter en raison de l’hostilité d’Hérode. A lire ce récit des origines, on pense aux « vies des hommes illustres » qui sont un genre classique de la littérature grecque. On peut donc supposer que l’Evangile de Luc fut composé dans une communauté hellénisée de la Diaspora, sans doute en Grèce même.
Lire aussi : Jésus a-t-il vraiment existé ? Les arguments des historiens face à la thèse mythiste
A l’inverse, l’Evangile de Matthieu se caractérise par un ton très violent à l’égard des institutions juives. C’est chez Matthieu que Jésus vitupère les « scribes et pharisiens hypocrites ». Cela conduit à penser que cet Evangile fut rédigé au moment où les judéo-chrétiens commençaient à se séparer du judaïsme.
L’Evangile de Jean est peut-être le plus original. Il fut rédigé tardivement et la communauté qui est à l’origine de cet Evangile avait très probablement connaissance des autres Evangiles. Néanmoins, elle n’a pas restitué le même témoignage. Outre qu’il donne à lire un récit différent de la vie et de l’enseignement de Jésus, il se distingue par ses emprunts à la philosophie grecque. C’est aussi le plus violent vis-à-vis des Juifs, qui apparaissent très clairement comme les responsables de la mise à mort de Jésus.
Selon vous, quels aspects des Evangiles sont les plus susceptibles de toucher nos contemporains ?
Il y a, bien sûr, l’attention que porte Jésus aux autres, et d’abord à ceux qui sont relégués aux marges de la société – les pauvres, les femmes, les étrangers. Il y a aussi son souci d’apaiser les souffrances de l’humanité blessée : les miracles que réalise Jésus ont pour fonction de guérir, pas de manifester la toute-puissance divine.
Je dirais encore que Jésus nous rappelle que nous devons toujours nous interroger. Jésus, dans les Evangiles, est constamment en train d’interpréter. Il nous dit qu’il n’y a pas de vie sans un constant effort de compréhension.
Lire aussi : Jésus était-il un révolutionnaire ?
Enfin, il y a la dernière question : est-il le Messie ? Jésus n’y répond jamais frontalement. Ce que disent les Evangiles, c’est donc que c’est à chacun, librement, de le reconnaître ou non comme tel. Ce Messie, si Messie il est, est un Messie abandonné de tous, trahi, qui finit sur la croix. Jésus, s’il est le Christ, s’il est Fils de Dieu, est donc venu parmi les hommes pour prendre la place de ce que l’humanité a abandonné. Et ce que l’humanité a abandonné, c’est l’humanité elle-même. A mon sens, toute la profondeur spirituelle du christianisme est là.
Cyprien Mycinski
Vous pouvez partager un article en cliquant sur les icônes de partage en haut à droite de celui-ci.
La reproduction totale ou partielle d’un article, sans l’autorisation écrite et préalable du Monde, est strictement interdite.
Pour plus d’informations, consultez nos conditions générales de vente.
Pour toute demande d’autorisation, contactez droitsdauteur@lemonde.fr.
En tant qu’abonné, vous pouvez offrir jusqu’à cinq articles par mois à l’un de vos proches grâce à la fonctionnalité « Offrir un article ».
Christianisme : qui sont les douze apôtres de Jésus
Le jour de la Pentecôte, les chrétiens célèbrent la descente de l’Esprit saint sur un groupe de disciples de Jésus, dont les fameux « douze apôtres ». Mais qui sont-ils exactement ?
Par Régis BurnetPublié le 05 juin 2022 à 08h00 Mis à jour le 05 juin 2022 à 21h06
Temps de Lecture 12 min.
Sur le plan historique tout d’abord : les douze apôtres de Jésus ont bien existé. Les quatre Evangiles sont unanimes sur ce point, et non seulement toute la tradition postérieure l’atteste, mais la présence de Judas au sein du petit groupe constitue une fameuse preuve.
Qui aurait ainsi fait venir le traître du cercle intime de Jésus s’il avait fallu l’inventer ? Cette trahison est trop troublante pour ne point être historique. En revanche, il convient d’être précis sur les contours de ce cénacle : tous les apôtres ne sont pas les Douze, et les Douze ne sont pas les seuls à être les familiers de Jésus.
Si on fait le compte de tous ceux dont les textes nous disent qu’ils suivent Jésus, on peut repérer au moins cinq groupes distincts. Il y a d’abord les foules, qui ont pour particularité d’être inconstantes, d’aller et de venir : elles sont attachées à Jésus quand ce dernier les nourrit et les guérit, mais elles le quittent sitôt que son enseignement paraît trop difficile.
Il y a ensuite les disciples, qui le suivent avec plus d’assiduité. Eux aussi peuvent se détourner de lui, comme le note avec amertume Jésus dans l’Evangile de Jean (6, 60-66).
Il y a, en outre, tous les amis, à l’instar de Marthe, Marie et Lazare, dont Jésus parle comme « notre ami », la maisonnée de Pierre dont Jésus guérit la belle-mère, Simon le Lépreux qui l’invite à un repas, etc. Au sein de ce cercle indistinct de familiers/disciples, certains sont délégués deux par deux pour répandre le message de Jésus (Lc 10, 1-17), devenant ainsi des apôtres (en grec, apostolos signifie « envoyé »).
Les Douze, tout un symbole
Mais d’autres peuvent être envoyés individuellement et prétendre eux aussi au qualificatif d’apôtre : ainsi Marie de Magdala, « envoyée » par Jésus annoncer la Résurrection à ses frères (Jn 20, 17-18), ou Paul, qui affirme avoir été envoyé par le Christ ressuscité : à l’époque de Jésus et dans l’Eglise primitive, il semble que ce terme recouvrait plutôt une fonction temporaire qu’une dignité hiérarchique.
Lire aussi : Pourquoi la Pentecôte symbolise la naissance de l’Eglise
Enfin, parmi les envoyés dont on a parlé, on peut distinguer un dernier groupe, les Douze. Celui-ci est institué : Jésus les a sélectionnés et ce choix semble avoir été accompagné d’une certaine solennité, car les trois Evangiles synoptiques (on appelle « synoptiques » les Evangiles de Matthieu, Marc et Luc qui suivent la même trame narrative) identifient un moment particulier d’institution. Ainsi lit-on chez Matthieu : « Ayant fait venir ses douze disciples, Jésus leur donna autorité sur les esprits impurs, pour qu’ils les chassent et qu’ils guérissent toute maladie et toute infirmité. »
Quoique choisis par Jésus, les Douze ne sont pas une société parfaite, ils comptent un traître parmi eux
Les Douze sont-ils seulement les plus proches disciples de Jésus ? Même si les textes n’explicitent pas les motivations de ce dernier, on voit bien qu’ils sont davantage que de simples compagnons. Ils possèdent une mission de représentation : ils prolongent la présence de Jésus en accomplissant ses miracles d’exorciste et de guérisseur, ainsi qu’en propageant son message.
En ce sens, ils illustrent la condition de disciple, chargé de faire les œuvres du maître. Les Douze remplissent également une autre fonction liée à leur nombre : ils représentent de manière concrète le rassemblement des douze tribus d’Israël autour du Messie. Ces disciples ne constituent donc pas seulement un groupe, ils sont un symbole prophétique.
Lire aussi : Quelles sont les sources les plus anciennes sur Jésus ?
La présence de Judas au milieu des Douze a beaucoup chagriné les lecteurs des Evangiles depuis deux millénaires. N’était-ce pas un peu fâcheux que le traître vienne ainsi, en quelque sorte, de l’état-major messianique ?
La livraison de Judas n’est dérangeante que si l’on tient à une conception hiérarchique du groupe des Douze. Elle perpétue en réalité leur sens symbolique et est aussi un signe : celui de la vulnérabilité de tout groupe humain, de toute amitié, de toute institution. Quoique choisis par Jésus, les Douze ne sont pas une société parfaite, ils comptent un traître parmi eux. Ils disent la fragilité de toute démarche de foi.
Les Douze avaient des concurrents
Que les Douze fussent davantage constitués par un geste prophétique que par une décision de « management » d’un Jésus voulant créer une team – une équipe – pour diriger l’Eglise s’illustre aussi dans la suite de l’histoire de la communauté chrétienne. Les Actes des apôtres et les premiers témoignages des Pères de l’Eglise montrent que seuls trois membres du groupe s’illustrèrent dans des fonctions de direction : Pierre, Jean et Jacques, fils de Zébédée.
Mais la période où certains membres des Douze dirigèrent des fractions de la communauté de Jérusalem ne fut que temporaire et ils entrèrent en concurrence avec d’autres personnages possédant une autorité différente de celle des Douze : autorité familiale de Jacques de Jérusalem, qui appartenait à la famille de Jésus, autorité charismatique de Paul, investi par une apparition du Ressuscité.
Lire aussi (2020) : « Après Jésus. L’invention du christianisme » : L’Eglise que n’a pas bâtie le Christ
Si les Douze ne dirigèrent pas l’Eglise, ces figures comptaient, comme le prouve la persistance des traditions qui se rapportent à eux : elles montrent que, dans l’esprit des premiers chrétiens, ils méritaient qu’on se souvînt d’eux.
Certes, tous ces souvenirs n’ont pas la même fiabilité et l’on peut considérer que les traditions tardives concernant Simon le Zélote, Jude ou même Barthélemy sont de pures légendes. Cependant, tout semble indiquer que Pierre vécut longuement à Antioche et mourut à Rome conformément à la tradition, de même que Thomas partit pour la Syrie orientale, que Philippe vécut en Phrygie, qu’André s’orienta vers la Grèce, etc.
En revanche, la légende du partage du monde (les apôtres tirant au sort les champs d’évangélisation pour se répartir l’annonce de la Bonne Nouvelle dans le monde connu) est plus tardive : on peut en trouver des traces au début du IIIe siècle, dans les « Actes de Thomas » et la « Didascalie des apôtres », un texte syriaque.
La liste détaillée des Douze varie légèrement selon les textes. Pierre, son frère André, Jacques fils de Zébédée et son frère Jean, puis Philippe, Thomas, Matthieu, Jacques fils d’Alphée, Simon le Cananéen (ou le « Zélote » chez Luc) et Judas l’Iscariote sont cités par tous les Evangiles. Luc évoque également Jude, tandis que Marc et Matthieu mentionnent un certain Thaddée. Tous, sauf Jean (qui ne fait pas de liste précise des Douze), parlent aussi de Barthélemy. Et Jean est le seul à parler d’un Nathanaël.
Pierre, « prince des apôtres » ?
Pierre est certainement le plus important des Douze. Non seulement parce que les quatre Evangiles s’accordent à montrer qu’il dominait de sa personnalité le groupe des disciples, mais parce qu’ils sont unanimes à affirmer que le Christ lui aurait confié une mission particulière, à laquelle Matthieu donne la formulation fameuse du pouvoir des clefs : « Je te donnerai les clefs du Royaume des cieux ; tout ce que tu lieras sur la terre sera lié aux cieux, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié aux cieux » (Mt 16, 19).
L’ascendant qu’il exerce sur la communauté se poursuit après la mort de Jésus, puisque les Actes des apôtres le présentent comme le premier prédicateur du petit groupe (il prononce sept discours des chapitres 1 à 10 des Actes), le continuateur charismatique des œuvres de Jésus (il guérit les paralytiques, ressuscite les morts, chasse des démons), le missionnaire (en Samarie et sur la côte).
A partir des IIIe et IVe siècles, les traditions sont retravaillées pour donner à Pierre un ancrage romain plus ecclésiastique
En revanche, il ne semble pas avoir dirigé la communauté de Jérusalem, aux mains de Jacques, le frère du Seigneur. Les Actes des apôtres nous disent que Pierre quitte Jérusalem après son emprisonnement (Ac 12,5-11), mais ne précisent pas où le mènent ses pas. Il faut donc se tourner vers les traditions, lesquelles sont unanimes : après avoir passé un long séjour à Antioche-sur-l’Oronte (actuelle Turquie), il gagne Rome, et y meurt en martyr.
Cette donnée est confirmée par l’archéologie. Les fouilles entreprises sous le Vatican ont mis au jour un lieu de culte remontant à la fin du Ier siècle. On peut débattre pour savoir s’il s’agit du véritable tombeau ou bien d’un monument funéraire à l’instar de ceux qu’affectionnaient les Romains (un trophée) : l’ancienneté du culte romain autour de sa mémoire est cependant établie.
Bien que l’utilisation de Pierre comme pierre de fondation du patriarcat romain (le jeu de mots est déjà dans les Evangiles) a eu tendance à en faire le « prince des apôtres » et le premier pape, ce n’est pas le souvenir que conservent les premières traditions. En effet, les « Actes de Pierre » remontant au IIe siècle le présentent en thaumaturge combattant ce faiseur de miracles un peu mythique qu’était Simon le Magicien.
Autour d’Antioche, on conserve aussi le souvenir d’un visionnaire extatique. Des textes comme l’« Evangile de Pierre » (IIe siècle), « L’Apocalypse de Pierre » (IIe siècle) et des écrits gnostiques des IIIe-IVe siècles comme les« Actes de Pierre et des Douze apôtres » ou « L’Apocalypse gnostique de Pierre », tous originaires de la région syrienne ou des contrées égyptiennes qui en dépendaient, prolongent l’image du mystique ayant fait l’expérience de la Transfiguration. Ce n’est qu’à partir des IIIe et IVe siècles que les traditions sont retravaillées pour donner à Pierre un ancrage romain plus ecclésiastique.
Judas, le « traître nécessaire »
Judas Iscariote est une figure très mystérieuse. Pourquoi trahit-il Jésus ? On invoque traditionnellement le motif de l’avarice, mais est-il suffisant au vu de la somme ridicule (30 deniers, une somme symbolique qu’évoque le prophète Zacharie) avancée par Matthieu ?
De plus, en quoi consiste précisément cette trahison ? Identifier Jésus ? Tout le monde le connaissait puisqu’il avait fait un esclandre dans le Temple et qu’il était entré triomphalement à Jérusalem. Savoir où le trouver ? Jérusalem n’est pas si grande et le mont des Oliviers servait de bivouac aux pèlerins venus de Galilée. Pourquoi embrasser Jésus ? S’il devait le désigner, un simple geste de la main, beaucoup moins compromettant, aurait suffi.
Enfin, que devient-il après son acte ? Judas, curieusement, meurt de deux manières différentes : l’Evangile de Matthieu explique que, pris de remords, il s’empresse de se pendre, tandis que Pierre, dans le discours des Actes des apôtres, affirme qu’il s’est acheté un champ avec l’argent (qu’il n’a donc pas rendu aux grands prêtres comme le dit Matthieu) et y est mort brutalement en chutant tête la première.
Judas est plus qu’un individu, il incarne les forces contraires à Jésus qui, paradoxalement, permettent sa résurrection en le livrant à la mort
Manifestement, les textes n’ont pas voulu trancher dans toutes ces incohérences, de même qu’ils n’ont pas souhaité résoudre la plus grande difficulté que pose l’acte de l’apôtre maudit : Judas a-t-il été prédestiné à accomplir son geste – mais alors, quelles sont sa responsabilité et sa part de liberté ? Ou était-il vraiment l’avare et le traître que l’on connaît – dans ce cas, pourquoi Jésus l’omniscient fils de Dieu ne l’a-t-il pas contrecarré ? C’est que Judas est plus qu’un individu. Avec les notables de Jérusalem et Pilate, il incarne les forces contraires à Jésus qui, paradoxalement, permettent sa résurrection en le livrant à la mort.
Thomas, le prosaïque
Personnage attachant du christianisme naissant, Thomas est mentionné dans la liste des disciples de Jésus au sein des Evangiles de Matthieu, Luc et Marc, ainsi que dans les Actes des apôtres. Mais c’est dans l’Evangile de Jean que son portrait se précise. Tout d’abord, il fait preuve d’un vrai courage quand il défie ses compagnons qui hésitent à suivre Jésus auprès de Lazare décédé et de sa famille. Alors que les disciples rappellent à leur maître que les juifs cherchent à le lapider, Thomas s’exclame : « Allons-y, nous aussi, pour mourir avec lui ! » (11, 8-16).
Dans un autre épisode, lors du repas de la Cène, Thomas dialogue avec Jésus à propos du « chemin » à suivre. Il lui demande : « Seigneur, nous ne savons même pas où tu vas… ». On connaît la réponse du maître : « Moi, je suis le chemin et la vérité et la vie » (14, 4-6).
Enfin, et c’est certainement l’une des scènes les plus connues, Thomas exprime un doute et un côté prosaïque devant la résurrection de Jésus. Il veut toucher son corps, ne pas se contenter des paroles et de la vue. Jésus reconnaît la légitimité de sa position : « Avance ton doigt ici, et vois mes mains ; avance ta main, et mets-la dans mon côté : cesse d’être incrédule, sois croyant » (20, 27).
La légende dit que Thomas meurt dans le sud de l’Inde, à Chennai, après un long labeur d’évangélisation des populations
La littérature chrétienne antique nous dépeint Thomas comme un disciple itinérant, mais, à la différence de Paul, il tourne le dos à l’Europe pour aller en Orient. Son christianisme est d’abord araméen. Il est ainsi associé à la légende d’Abgar V, ce roi d’Edesse, en Osroène, berceau du syriaque (langue araméenne). On le retrouve en Adiabène, à Nisibe, puis dans le royaume de Taxila (au Pakistan).
La légende dit que Thomas meurt dans le sud de l’Inde, à Chennai, après un long labeur d’évangélisation des populations. Démêler l’histoire de la légende n’est pas chose facile et les historiens autant que les théologiens butent encore sur l’identité de Thomas. Le disciple qui doute est-il le même que celui qui se rend en Inde ? Le courageux disciple a-t-il écrit les Actes et l’Evangile qui portent son nom ? Enfin, Thomas est-il le frère jumeau de Jésus comme le prétend une certaine tradition ?
Jean, le « super apôtre »
Si Jean est l’une des figures les plus populaires des Douze, c’est parce qu’elle confond plusieurs personnages qui, combinés, forment un « super apôtre ».
Il y a d’abord le fils de Zébédée frère de Jacques, qui semble avoir fait partie – avec son frère et Pierre – d’un cercle encore plus restreint que les Douze, puisqu’on voit plusieurs fois Jésus les prendre à part (notamment lors de la Transfiguration). Jean était une figure importante de la communauté de Jérusalem, puisque les Actes des apôtresexpliquent qu’il fonctionne en duo avec Pierre, et que Paul, dans son Epître aux Galates, parle de lui comme d’une « colonne » de l’Eglise.
Ce Jean a souvent été confondu avec le « Disciple que Jésus aimait », alors que le texte du quatrième Evangile (le seul à présenter cette figure de disciple) distingue bien les deux, en nommant Jean parmi les Douze, au contraire du « disciple bien-aimé » qui n’est jamais cité comme étant l’un d’eux.
Il est à peu près assuré que Jean n’a pas rédigé la version finale de l’Evangile
Le « disciple bien-aimé » a été proche de Jésus lors de son ultime séjour à Jérusalem et accueillera Marie chez lui. Il est à l’origine de l’Evangile de Jean. A l’origine seulement : il est à peu près assuré qu’il n’a pas rédigé la version finale du texte, car celui-ci met explicitement en scène une communauté, un « nous » attestant de la vérité des souvenirs du disciple (Jn 21, 24), et aussi parce que sa composition témoigne d’une longue histoire d’écriture.
Quant au voyant de l’Apocalypse, il ne peut être confondu ni avec le disciple, ni avec l’apôtre. Non seulement il intervient dans un contexte bien distinct (les années 95 en Asie Mineure) et rédige son texte dans un grec très différent de celui de l’Evangile, mais il se présente comme « frère et compagnon dans l’épreuve » des communautés d’Asie.
André, le frère d’Orient
On ne connaît guère le destin du frère de Pierre, André, mais les trajectoires de sa légende représentent un cas tout à fait intéressant de quête d’autorité. Les traditions les plus anciennes conservées par le théologien Origène (IIIe siècle) font d’André l’apôtre de la Scythie (aujourd’hui les steppes eurasiennes, de l’Ukraine au Kazakhstan). Cela n’est pas invraisemblable quand on sait que de nombreuses communautés juives se trouvaient sur les rivages de la mer Noire ainsi qu’en Crimée.
Les « Actes d’André », remontant à la fin du IIe siècle, en font l’apôtre de l’Achaïe (province du nord-ouest du Péloponnèse) qui serait mort en martyr à Patras. Il s’agit d’un curieux texte, syncrétique, très imprégné de culture grecque et de croyances néoplatoniciennes et néopythagoriciennes, piochant allègrement dans les religiosités en cours – une sorte de New Age à la manière antique. A partir du VIe siècle, on assiste à une « opération récupération » d’André.
D’abord par Grégoire de Tours, qui écrit une Vie d’André rendant un peu plus orthodoxe la figure de l’apôtre, mais surtout par une série de textes byzantins qui font d’André le fondateur de Constantinople.
A partir du VIe siècle, on assiste à une « opération récupération » d’André
En effet, si la nouvelle Rome d’Orient ne pouvait prétendre revendiquer Pierre, depuis longtemps honoré à Rome, le trajet des « Actes d’André » faisait passer ce dernier par le Bosphore : Byzance se contentera donc du frère du grand homme dont elle possédait les reliques, honorées dès 397 dans la somptueuse église des Saints-Apôtres, construite par le fils de Constantin.
Les trois Jacques
Dans le Nouveau Testament, au moins trois personnages sont prénommés Jacques – un prénom très courant du temps de Jésus.
Il y a tout d’abord Jacques, fils d’Alphée, qui fait partie des douze apôtres mentionnés dans les Evangiles de Matthieu, Marc et Luc. On ne sait presque rien de lui, et il doit être distingué de Jacques, fils de Zébédée. Ce dernier, pêcheur de profession, a été l’un des premiers apôtres que Jésus a recrutés.
Egalement nommé Jacques le Majeur, le fils de Zébédée, selon une légende tardive, serait allé terminer sa vie en Espagne, où son corps reposerait à Compostelle.
Enfin, Jacques, le frère de Jésus, est dit Jacques le Mineur ou le Juste. Ce dernier a dirigé, après Jésus, la jeune communauté de Jérusalem. Il serait mort lapidé, sans doute pour s’être attiré les foudres de la caste sacerdotale, à qui il faisait concurrence.
Cet article a initialement été publié dans « Le Monde des religions » n° 74, daté novembre-décembre 2015.
Régis Burnet est historien et professeur de Nouveau Testament à l’université catholique de Louvain et auteur, entre autres, de « Les Douze Apôtres » (Brepols, 2014) et de « 24 heures de la vie de Jésus » (PUF, 2021).
Régis Burnet