Eternel débat sur la liberté d’installation que les gouvernements s’obstinent à sauvegarder, contre la sauvegarde de la santé de nos concitoyens.

Déserts médicaux : « Faire peser 40 ans de carence politique sur les étudiants est injuste »

Date de publication : 19 octobre 2022

https://www.mediscoop.net/index.php?pageID=8f2d23fd27d5adfaa57ea83e2697d5c6&id_newsletter=17270&liste=0&site_origine=revue_mediscoop&nuid=44baf5968540a6248a8065e80f2f7273&midn=17270&from=newsletter

Libération s’interroge : « Faut-il contraindre les médecins à s’installer dans les déserts médicaux ? ».


Le journal note en effet qu’« à l’exception d’un Sud-Est plutôt épargné, plus de 60% des bassins de vie, région parisienne incluse, sont touchés par un accès limité à la médecine généraliste. En cause, la liberté d’installation des généralistes, […] mais aussi le maintien jusqu’en 2021 du numerus clausus limitant le nombre de médecins formés ».
Le quotidien explique que « la loi de financement de la Sécu pour 2023 entend lutter contre cette pénurie, mais un article suscite l’ire des étudiants en médecine. Il prévoit l’instauration d’une 4e année d’internat pour les futurs généralistes, qui se déroulerait «en priorité dans des zones où la démographie médicale est sous-dense» ».
Libération observe que « certains, comme l’avocate Corinne Lepage, veulent aller plus loin : pour eux, l’ampleur de la crise actuelle nécessite de mettre fin à la liberté d’installation des médecins. A l’inverse, pour [Thomas Lilti, ex-médecin et réalisateur] il serait injuste de faire peser le poids de quarante ans de carence des politiques de santé sur les seuls médecins ».
Dans une tribune, il écrit ainsi : « Je comprends la colère des internes en grève contre le projet du gouvernement qui propose une 4e année dans des zones sous-dotées en praticiens. Ce n’est pas tant l’idée d’une 4e année de médecine générale qui pose problème mais que cette année soit utilisée pour pallier le problème des déserts médicaux : la pilule est dure à avaler ».
« Faire peser le poids de 40 ans de carence des politiques de santé sur les épaules des étudiants est injuste. Après 6 longues et fastidieuses années d’études et deux concours extrêmement sélectifs, ils sont déjà pressurisés et ne sont pas prêts à tous les sacrifices »,
 remarque Thomas Lilti.
Il poursuit : « Alors que l’hôpital public pâtit déjà d’une fuite des compétences vers le privé, ce sont eux qui colmatent les brèches, travaillant souvent 50 à 60 heures par semaine,

, avec un salaire inférieur au smic si on le ramène au taux horaire. Cette main-d’œuvre sous-payée ne bénéficie d’aucune reconnaissance. Les internes ne sont pas des «étudiants hospitaliers» mais des piliers du système de santé ».
« Le problème de fond, c’est la violence des études de médecine, au cours desquelles les internes sont maltraités. Ce dysfonctionnement a été révélé par la crise du Covid-19 qui a mis à l’épreuve tous les soignants », 
note le réalisateur.
Thomas Lilti ajoute que « les forcer en plus à s’installer dans les déserts médicaux risque au contraire d’entraîner des résistances de la part de médecins réticents, qui préféreront bifurquer vers d’autres carrières voire quitteront la médecine. […] Les internes et jeunes médecins sont déjà trop nombreux à arrêter, l’embolie pourrait grandir, dans le pire des scénarios ».


Libération publie un entretien avec Corinne Lepage, avocate de l’Association des citoyens contre les déserts médicaux, qui de son côté « estime qu’il faudra sans doute bientôt opter pour des mesures contraignantes pour permettre d’assurer la continuité des soins dans les zones sous-dotées en médecins ».
Le journal interroge ainsi : « Etes-vous favorable à la fin de la liberté d’installation des médecins ? ».
L’ancienne ministre de l’Environnement répond : « Oui, même si une telle contrainte est contraire à la tradition de la médecine libérale. Le code de déontologie médicale prévoit, lui, d’assurer la continuité des soins, quelles que soient les circonstances… or aujourd’hui, 7 à 8 millions de Français ont un accès limité à un médecin généraliste ! On arrive à un tel état de déstructuration de la géographie médicale qu’il ne reste plus tellement de solutions ».
« C’est le résultat de décennies de stupides politiques de numerus clausus, qui ont conduit la France à devoir faire appel à des médecins étrangers pour faire tourner ses hôpitaux tandis que ses propres étudiants, refoulés au concours de 1ère année, partaient apprendre le métier dans les pays voisins. Une situation ubuesque »,
 poursuit-elle.
Corinne Lepage déclare qu’« on peut commencer par tester toute la panoplie des mesures incitatives possibles. Repenser, par exemple, l’organisation des soins à l’échelle d’un territoire en laissant d’autres professionnels – kinésithérapeutes, infirmiers, pharmaciens – prendre en charge des actes et soins simples. Mais le diagnostic doit rester la prérogative des médecins. Réfléchissons aussi, en concertation avec la profession, à des solutions telles que la mise à disposition de locaux ou de matériel pour faciliter l’installation de nouveaux médecins, ainsi qu’un véhicule pour les déplacements ».


« Mais force est de constater que jusqu’à présent l’incitation n’a pas suffi. Je crains qu’on doive passer à la vitesse supérieure d’ici à 2 ou 3 ans, c’est-à-dire à l’instauration de mesures plus coercitives comme le conventionnement sélectif, mesure consistant à limiter le conventionnement de professionnels dans une zone surdotée en médecins libéraux. En échange, il faudra prendre en compte l’ensemble des conditions de vie des professionnels », 
continue l’avocate.

Déserts médicaux : «Faire peser quarante ans de carence politique sur les étudiants est injuste», par Thomas Lilti 

https://www.liberation.fr/idees-et-debats/deserts-medicaux-faire-peser-quarante-ans-de-carence-politique-sur-les-etudiants-est-injuste-par-thomas-lilti-20221018_VFYQ4BU3SNARTEWMOVVJC3OEWU/

Médecin et réalisateur, Thomas Lilti a consacré en 2016 un film aux déserts médicaux, «Médecin de campagne», et a chroniqué le quotidien sous pression des médecins d’un hôpital public dans la série «Hippocrate». Il plaide pour un nouveau pacte médical.

Grève et manifestation des internes en médecine contre la coercition et pour de meilleures conditions de travail des soignants dans les hôpitaux, à Paris, le 14 octobre 2022. ( Anna Margueritat/Hans Lucas. AFP)

par Thomas Lilti

publié le 18 octobre 2022 à 17h32

Faut-il contraindre les médecins à s’installer dans les déserts médicaux ?

La France ne sera-t-elle bientôt plus qu’un désert médical ? A l’exception d’un Sud-Est plutôt épargné, plus de 60 % des bassins de vie, région parisienne incluse, sont touchés par un accès limité à la médecine généraliste. En cause, la liberté d’installation des généralistes, datant de 1921, mais aussi le maintien jusqu’en 2021 du numerus clausus limitant le nombre de médecins formés. Débattue ces jours-ci à l’Assemblée, la loi de financement de la Sécu pour 2023 entend lutter contre cette pénurie, mais un article suscite l’ire des étudiants en médecine. Il prévoit l’instauration d’une 4e année d’internat pour les futurs généralistes, qui se déroulerait «en priorité dans des zones où la démographie médicale est sous-dense». Sous la houlette de l’intersyndicale, ces internes ont manifesté vendredi, pour en ­demander le retrait. Pourtant, certains, comme l’avocate ­Corinne Lepage, veulent aller plus loin : pour eux, l’ampleur de la crise actuelle nécessite de mettre fin à la liberté d’installation des médecins. A l’inverse, pour le créateur de la série télé «Hippocrate», ­ex-médecin, il serait injuste de faire peser le poids de quarante ans de ­carence des politiques de santé sur les seuls médecins.

Je comprends la colère des internes en grève contre le projet du gouvernement qui propose une 4e année dans des zones sous-dotées en praticiens. Ce n’est pas tant l’idée d’une 4e année de médecine générale qui pose problème mais que cette année soit utilisée pour pallier le problème des déserts médicaux : la pilule est dure à avaler. Faire peser le poids de 40 ans de carence des politiques de santé sur les épaules des étudiants est injuste. Après six longues et fastidieuses années d’études et deux concours extrêmement sélectifs, ils sont déjà pressurisés et ne sont pas prêts à tous les sacrifices. Alors que l’hôpital public pâtit déjà d’une fuite des compétences vers le privé, ce sont eux qui colmatent les brèches, travaillant souvent 50 à 60 heures par semaine, avec un salaire inférieur au smic si on le ramène au taux horaire. Cette main-d’œuvre sous-payée ne bénéficie d’aucune reconnaissance. Les internes ne sont pas des «étudiants hospitaliers» mais des piliers du système de santé. Le problème de fond, c’est la violence des études de médecine, au cours desquelles les internes sont maltraités. Ce dysfonctionnement a été révélé par la crise du Covid-19 qui a mis à l’épreuve tous les soignants… (Suite Abonnés)

Pour/contre

Corinne Lepage : «L’incitation pour les médecins à s’installer dans des déserts médicaux n’a pas suffi jusqu’à présent»

Article réservé aux abonnés

Avocate de l’Association des citoyens contre les déserts médicaux, l’ancienne ministre de l’Environnement estime qu’il faudra sans doute bientôt opter pour des mesures contraignantes pour permettre d’assurer la continuité des soins dans les zones sous dotées en médecins.

Grève et manifestation des internes en médecine contre la coercition et pour de meilleures conditions de travail des soignants dans les hôpitaux, à Paris, le 14 octobre 2022. (Anna Margueritat/Hans Luvas. AFP)

par Clémence Mary

publié le 18 octobre 2022 à 17h34

Faut-il contraindre les médecins à s’installer dans les déserts médicaux ?

La France ne sera-t-elle bientôt plus qu’un désert médical ? A l’exception d’un Sud-Est plutôt épargné, plus de 60 % des bassins de vie, région parisienne incluse, sont touchés par un accès limité à la médecine généraliste. En cause, la liberté d’installation des généralistes, datant de 1921, mais aussi le maintien jusqu’en 2021 du numerus clausus limitant le nombre de médecins formés. Débattue ces jours-ci à l’Assemblée, la loi de financement de la Sécu pour 2023 entend lutter contre cette pénurie, mais un article suscite l’ire des étudiants en médecine. Il prévoit l’instauration d’une 4e année d’internat pour les futurs généralistes, qui se déroulerait «en priorité dans des zones où la démographie médicale est sous-dense». Sous la houlette de l’intersyndicale, ces internes ont manifesté vendredi, pour en ­demander le retrait. Pourtant, certains, comme l’avocate ­Corinne Lepage, veulent aller plus loin : pour eux, l’ampleur de la crise actuelle nécessite de mettre fin à la liberté d’installation des médecins. A l’inverse, pour le créateur de la série télé «Hippocrate», ­ex-médecin, il serait injuste de faire peser le poids de quarante ans de ­carence des politiques de santé sur les seuls médecins.

En février 2022, le Conseil d’Etat a rejeté le recours déposé par l’Association des citoyens contre les déserts médicaux, défendue par l’avocate Corinne Lepage, qui réclamait une intervention plus forte de l’Etat dans la lutte contre les zones vides de docteurs, au motif «qu’il ne reconnaissait pas la carence sanitaire liée au désert médical». Pour la présidente de Cap 21 et ancienne candidate à l’élection présidentielle, l’inefficacité des mesures incitatives existantes nous contraindra sans doute à devoir imaginer, en concertation avec les professionnels, des solutions plus contraignantes.

Etes-vous favorable à la fin de la liberté d’installation des médecins ?

Oui, même si une telle contrainte est contraire à la tradition de la médecine libérale. Le code de déontologie médicale prévoit, lui, d’assurer la continuité des soins, quelles que soient les circonstances… or aujourd’hui, sept à huit millions de Français ont un accès limité à un médecin généraliste ! On arrive à un tel état de déstructuration de la géographie médicale qu’il ne reste plus tellement de solutions. C’est le résultat de décennies de stupides 

… (Suite abonnés)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s