Les critiques de #metoo

#metoo face à une contre-révolution venue de l’antiféminisme comme du féminisme

Par Nicolas TruongPublié hier à 07h00, mis à jour hier à 15h00 https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/10/14/metoo-face-a-une-contre-revolution-venue-de-l-antifeminisme-comme-du-feminisme_6145754_3232.html

Temps de Lecture 7 min. 

Enquête

Certains aspects du mouvement de libération de la parole des femmes victimes de violences sexuelles suscitent un faisceau de critiques de la part de la droite extrême comme d’intellectuelles qui se réclament de la gauche ou qui se rattachent à un féminisme libéral.

C’est une petite fronde qui propage régulièrement ses ondes. Un « backlash » que certaines récentes affaires fécondent. Un contrecoup, un retour de bâton, voire une contre-révolution. Les critiques adressées à certaines manifestations du mouvement #metoo, considérées au mieux comme des « dérives », se diffusent à profusion. Les arguments sont connus et parfois même rebattus. On reproche à #metoo une confusion entre « dénonciation » et « délation », de renier la présomption d’innocence dans un jeu dangereux de « balance », de ruiner sans jugement ni preuve des réputations, de contourner la voie juridique au profit du « tribunal médiatique ». On lui impute même de passer de la révélation à « l’inquisition » et de transformer l’élan émancipatoire en une logique « totalitaire ».

Des essayistes, à l’ultraconservatisme assumé, se livrent à une critique décomplexée. Des hommes, mais aussi des femmes. Autrice d’un explicite Libérons-nous du féminisme ! (L’Observatoire, 2018), la philosophe Bérénice Levet affirme que #metoo ne serait que le paravent d’une « croisade contre l’Occident », un mouvement de « ressentiment » à l’égard de « l’homme blanc hétérosexuel ». Mme Levet n’hésite pas à inverser les rapports de domination. « Il ne s’agit plus d’égalité entre les sexes. (…) Il s’agit de grand remplacement : là où était un homme une femme doit advenir »écrit-elle dans Le Figaro, reprenant le syntagme complotiste forgé par l’écrivain d’extrême droite Renaud Camus. « On s’étonne encore que des femmes puissent être hostiles aux droits des femmes, mais ce n’est pas nouveau, explique Christine Bard, historienne de l’antiféminisme et professeure à l’université d’Angers. Lors de la première vague féministe, elles étaient nombreuses à se mobiliser, par exemple, contre le droit de vote des femmes. Leur antiféminisme est souvent dicté par des engagements idéologiques et religieux associés à une vision traditionaliste de la “nature” et du “rôle” de la femme. »

Lire aussi   Mazarine Pingeot au sujet des nouveaux combats féministes : « Ce mortel ennui qui me vient… »

Il y a la cohorte des pamphlétaires « néoréactionnaires », selon lesquelles « on ne peut plus rien dire » et « on ne peut plus rien faire ». Au sein de cette galaxie, la critique du féminisme – ou, pire, du « néoféminisme » – voisine avec celles de l’écologisme et du décolonialisme : ce que Christine Bard nomme, dans son livre Mon genre d’histoire (PUF, 2021), « l’intersectionnalité des haines ». Mais la bienveillance d’une partie d’entre elles à l’égard de la candidature à l’élection présidentielle d’Eric Zemmour, selon qui « les femmes sont le but et le butin de tout homme doué qui aspire à grimper dans la société », pourrait les avoir discréditées.

Féminisme occidentaliste

Et pourtant, certains milieux identitaires revendiquent leur appartenance au féminisme, avance la politiste Magali Della Sudda, chargée de recherche au CNRS, dans Les Nouvelles Femmes de droite (Hors d’atteinte, 320 p., 19 €). Des militantes d’extrême droite, en partie socialisées dans les cortèges de La Manif pour tous, ce contre-Mai 68 des années 2013-2014, veulent articuler leur vision du féminisme avec le nationalisme, mais aussi avec l’occidentalisme et même avec le suprémacisme. C’est au nom de l’Occident que certaines d’entre elles, comme « l’activiste de clavier » Solveig Mineo, brandissent leur « féminisme blanc » face à « une immigration de culture musulmane supposée intrinsèquement misogyne », poursuit Magali Della Sudda. Ainsi, explique la sociologue britannique Sarah Farris, le « femo-nationalisme » mène « une politique raciste au nom de l’égalité de genre ».

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Des essayistes, à l’ultraconservatisme assumé, se livrent à une critique décomplexée. Des hommes, mais aussi des femmes. Autrice d’un explicite Libérons-nous du féminisme ! (L’Observatoire, 2018), la philosophe Bérénice Levet affirme que #metoo ne serait que le paravent d’une « croisade contre l’Occident », un mouvement de « ressentiment » à l’égard de « l’homme blanc hétérosexuel ». Mme Levet n’hésite pas à inverser les rapports de domination. « Il ne s’agit plus d’égalité entre les sexes. (…) Il s’agit de grand remplacement : là où était un homme une femme doit advenir »écrit-elle dans Le Figaro, reprenant le syntagme complotiste forgé par l’écrivain d’extrême droite Renaud Camus. « On s’étonne encore que des femmes puissent être hostiles aux droits des femmes, mais ce n’est pas nouveau, explique Christine Bard, historienne de l’antiféminisme et professeure à l’université d’Angers. Lors de la première vague féministe, elles étaient nombreuses à se mobiliser, par exemple, contre le droit de vote des femmes. Leur antiféminisme est souvent dicté par des engagements idéologiques et religieux associés à une vision traditionaliste de la “nature” et du “rôle” de la femme. »Lire aussi Article réservé à nos abonnés  Mazarine Pingeot au sujet des nouveaux combats féministes : « Ce mortel ennui qui me vient… »

Il y a la cohorte des pamphlétaires « néoréactionnaires », selon lesquelles « on ne peut plus rien dire » et « on ne peut plus rien faire ». Au sein de cette galaxie, la critique du féminisme – ou, pire, du « néoféminisme » – voisine avec celles de l’écologisme et du décolonialisme : ce que Christine Bard nomme, dans son livre Mon genre d’histoire (PUF, 2021), « l’intersectionnalité des haines ». Mais la bienveillance d’une partie d’entre elles à l’égard de la candidature à l’élection présidentielle d’Eric Zemmour, selon qui « les femmes sont le but et le butin de tout homme doué qui aspire à grimper dans la société », pourrait les avoir discréditées.

Féminisme occidentaliste

Et pourtant, certains milieux identitaires revendiquent leur appartenance au féminisme, avance la politiste Magali Della Sudda, chargée de recherche au CNRS, dans Les Nouvelles Femmes de droite (Hors d’atteinte, 320 p., 19 €). Des militantes d’extrême droite, en partie socialisées dans les cortèges de La Manif pour tous, ce contre-Mai 68 des années 2013-2014, veulent articuler leur vision du féminisme avec le nationalisme, mais aussi avec l’occidentalisme et même avec le suprémacisme. C’est au nom de l’Occident que certaines d’entre elles, comme « l’activiste de clavier » Solveig Mineo, brandissent leur « féminisme blanc » face à « une immigration de culture musulmane supposée intrinsèquement misogyne », poursuit Magali Della Sudda. Ainsi, explique la sociologue britannique Sarah Farris, le « femo-nationalisme » mène « une politique raciste au nom de l’égalité de genre ».

Lire aussi    #metoo : Après le mouvement, débats sur les nouvelles radicalités féministes

Ces femmes qui, comme l’activiste Alice Cordier, se réclament du « féminisme identitaire », sont certes « groupusculaires et minoritaires », analyse Magali Della Sudda, mais « elles sont visibles dans l’espace public, notamment dans les émissions de Cyril Hanouna et du groupe Bolloré au sein duquel elles sont régulièrement invitées ». Petite victoire politique, affirme la chercheuse : « Elles ont notamment réussi à focaliser un temps le débat sur le harcèlement de rue, alors que la plupart des violences faites aux femmes se déroulent dans l’enceinte familiale. » L’historienne Christine Bard est « très opposée à l’utilisation du féminisme pour qualifier certains courants de l’extrême droite menés par des femmes. Le féminisme est un humanisme et ne peut exclure ni essentialiser une partie de l’humanité. On ne peut pas tordre à ce point le terme. »

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En fait, « il n’y a jamais eu de féminisme d’extrême droite », déclare-t-elle. Pourquoi, alors, de nombreuses femmes, comme Marine Le Pen ou Giorgia Meloni, sont-elles à la tête de ces partis extrémistes ? « Entre autres raisons parce que féminiser les directions des formations d’extrême droite est une nécessité stratégique pour attirer les électrices », explique Christine Bard. « Qui suis-je pour juger et éventuellement disqualifier une personne ou un mouvement en déclarant qu’il n’est pas féministe ?, se demande Magali Della Sudda. Ce que je constate, c’est que la plupart des nouvelles femmes de droite auxquelles je me suis intéressée ont grandi dans les valeurs d’égalité entre les sexes et que, sur ce point précis, elles sont sincères et ne veulent pas revenir en arrière. »

« La morale et la politique »

Il y a l’argumentation, mais aussi la représentation. Ces femmes ultra-droitières qui se disent féministes « se veulent aussi souvent très “féminines”, parfois avec des codes “casual” respectables, mais le plus souvent avec une mise soignée, une esthétique des années 1950, la valorisation d’une féminité de séduction contre celles des “néoféministes aux cheveux bleus”. C’est une constante dans l’histoire de l’antiféminisme : la féministe serait laide », relève Magali Della Sudda. Le conflit entre les « féminismes » ne serait pas juste un conflit de générations, mais aussi une question de classe sociale. Ainsi, selon la politiste, « des journalistes et chroniqueuses, comme Eugénie Bastié ou Charlotte d’Ornellas, sont typiquement représentatives de cette fraction de la bourgeoisie qui porte avant tout les intérêts de sa classe et non l’égalité de genre ».

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Mais la critique des « excès » de #metoo est aussi portée par des intellectuelles qui se rattachent au féminisme libéral, républicain, et se réclament même parfois de la gauche et du progressisme. Il faut dire que la façon dont a été lancée l’« affaire Bayou » par la députée de Paris Sandrine Rousseau a « donné une prise » aux critiques, reconnaissent de nombreuses féministes qui, rappelle Magali Della Sudda, sont avant tout « des citoyennes attachées au respect de la vie privée et de l’Etat de droit ». A l’image de la philosophe Elisabeth Badinter qui, sur France Inter, a estimé qu’« on livre des hommes à la vindicte publique, sans passer par un minimum de justice ».

L’écrivaine Belinda Cannone, qui se déclare « féministe pro#metoo » mais « critique de ses dévoiements », considère que « la libération de la parole des femmes, toujours et encore nécessaire, s’est hélas trop souvent accompagnée de la dénonciation des hommes ». Le combat des femmes, « ce n’est pas la revanche, c’est l’égalité », abonde l’écrivaine Mazarine Pingeot, professeure de philosophie à Sciences Po Bordeaux, qui souligne le « danger » de « confondre la morale et la politique ». Dans un autre registre, la psychanalyste Sabine Prokhoris, autrice du Mirage #MeToo (Le Cherche Midi, 2021), affirme que ces aspects ne sont pas des dérives, mais « une conséquence des logiques » du mouvement.

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Mais il importe de faire attention au choix des mots. La « délation », précise Francis Dupuis-Déri, professeur de science politique et d’études féministes à l’université du Québec à Montréal, est « une pratique de collaboration avec des pouvoirs institués, et souvent autoritaires, voire dictatoriaux : on balance le nom de révolutionnaires ou de résistants à la police d’un dictateur ou d’un occupant. A l’inverse, #metoo dénonce des abus graves, souvent d’hommes en position d’autorité dans un système où l’impunité et la loi du silence sont souvent la norme qui les protège ». Pour le chercheur, codirecteur, avec Christine Bard et Mélissa Blais d’Antiféminismes et masculinismes d’hier à aujourd’hui (PUF, 2019), « c’est donc une pratique qui est tout le contraire de la délation, mais une prise de parole contestataire et émancipatrice, et non une forme de collaboration avec un pouvoir injuste ».

Une révolution et ses excès

Belinda Cannone constate qu’« il y a un divorce au sein du féminisme, entre celles qui considèrent que ce sont les institutions – juridiques, notamment – qui doivent changer grâce aux réformes et aux mouvements de société et celles qui estiment qu’il faut s’en affranchir et passer par les réseaux sociaux, quitte à livrer la vie privée sur les plateaux de télé ». Mais, rétorque Francis Dupuis-Déri, « si ce qu’on appelle le “tribunal populaire”, en fait, la dénonciation d’abus graves, remplace le tribunal officiel, c’est parce que ce dernier n’est souvent pas une voie de salut pour les femmes victimes d’agressions sexuelles, en raison de toutes sortes de biais institutionnels, sans parler de la prescription et des problèmes que rapportent les femmes qui portent plainte à la police ».

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Autre critique récurrente : les « néoféministes » défendraient les femmes voilées en Occident et minoreraient les luttes pour le droit au dévoilement en Orient. Par crainte d’islamophobie, entend-on souvent, elles seraient promptes à mettre en exergue l’affaire PPDA, et moins celle qui met en cause Tariq Ramadan. « Les publications Facebook du mois d’octobre de groupes féministes français, d’Osez le féminisme à Noustoutes, dénoncent la mort de Mahsa Amini et appuient le mouvement de contestation en Iran », observe Francis Dupuis-Déri. « Je m’intéresse tout autant aux violences faites aux femmes en Iran qu’à celles qui se révèlent en Occident », poursuit la philosophe Fabienne Brugère qui a publié, avec Guillaume Le Blanc, Le Peuple des femmes (Flammarion, 384 p., 21 €). « Même s’il y a d’indéniables différences entre les féminismes à propos du voile, il serait temps de mettre en avant nos accords plutôt que nos désaccords face aux urgences du moment. » D’autant que, prolonge Christine Bard, « l’antiféminisme le plus préoccupant, aujourd’hui, c’est le masculinisme, avec des féminicides revendiqués comme tels ».

Que penser des débats récurrents sur les réseaux sociaux, de l’impétuosité des prises de parole sur les plateaux et dans les studios ? « Dans une révolution, et le combat pour la sortie du patriarcat en est une, il faut accepter qu’il y ait des excès,analyse Fabienne Brugère, même si l’on n’y souscrit pas toujours. Mais n’oublions pas que la révolution féministe ne se fera pas dans les médias. » Nécessité, donc, de changer les pratiques et de se tenir à bonne distance des joutes médiatiques. D’où l’importance, dans de nombreuses instances, de sceller de nouvelles alliances entre des femmes et des hommes afin de sortir de la reproduction et de la reconduction des violences. Peut-être faudrait-il même aller jusqu’à imaginer un moment masculin du féminisme, afin d’inventer un nouveau dialogue entre les sexes, qui est peut-être l’une des grandes aventures de ce début de siècle.

Nicolas Truong

Belinda Cannone : « Dès sa naissance, #metoo était potentiellement porteur de dérives »

TRIBUNE

Belinda Cannone

Autrice

Saluant le mouvement qui a permis un « exceptionnel bond en avant dans les mentalités », l’autrice estime, dans une tribune au « Monde », que certains excès ont transformé la question des violences contre les femmes en un débat sur la manière de rendre justice.

https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/10/13/belinda-cannone-des-sa-naissance-metoo-etait-potentiellement-porteur-de-derives_6145698_3232.html

#metoo n’est pas tombé comme une météorite dans l’histoire des femmes, dont il aurait changé le cours : des décennies de luttes féministes contre les violences sexuelles ont rendu son avènement possible. S’il n’est pas une révolution (un changement radical de paradigme), le mouvement, qui a pris avec une rapidité remarquable à partir de 2017, a cependant permis un exceptionnel bond en avant dans les mentalités. Le monde occidental en est profondément, et doublement, modifié : libération de la parole des femmes et bouleversement des conduites masculines. Le processus n’est pas achevé, mais il est inexorable, et on ne peut que se réjouir de cette prise de conscience générale.

Cependant, dès sa naissance, #metoo était potentiellement porteur de dérives : la libre parole des femmes peut se dégrader en dénonciation des hommes et en justice expéditive. En témoigne #balancetonporc, qui accusait nommément. Si cette dérive a été possible et, en France, quasi instantanée, c’est du fait du médium utilisé : les réseaux sociaux, avec leur extraordinaire simplicité d’utilisation, leur anonymat, leur viralité, permettent l’émergence de tribunaux populaires.Lire aussi :  Article réservé à nos abonnés  #balancetonporc : « Le bénéfice de la bonne foi doit être reconnu à Sandra Muller », estime la cour d’appel de Paris qui infirme sa condamnation pour diffamation

Si bien qu’au bout de cinq ans le vrai débat autour de #metoo s’est déplacé sur le terrain judiciaire. Pendant des décennies, il avait fallu combattre la suspicion entourant les témoignages des victimes. Mais, à présent, surprenante bascule, certaines féministes affirment qu’il faut croire toute parole féminine. Voilà la présomption d’innocence mise à mal. Plus encore, puisque les femmes disent forcément vrai, la punition ne saurait attendre : comités, dénonciations sur les réseaux sociaux, balance des noms dans les médias avant jugement… Et l’enquête ? Et le débat contradictoire qui permet à chaque partie de se défendre devant des juges impartiaux ?

Disqualification des institutions

Si les piliers d’une justice démocratique sont ébranlés, c’est que, conformément à l’air du temps, on assiste ici aussi à une disqualification radicale des institutions. Peut-on faire confiance au système judiciaire ? Aux policiers et aux magistrats ? Non, répondent certaines, car, à la solde du « patriarcat », ils n’auraient d’autre visée que de « faire taire les victimes ».

Ainsi, la question des violences contre les femmes s’est muée en un débat sur la manière de rendre justice, qui traverse en profondeur le mouvement féministe. Pourtant, des questions essentielles devraient recueillir toute notre attention : comment éduquer nos enfants, comment former le personnel des commissariats qui recueille les plaintes, assurer la protection et l’hébergement des femmes soumises à des violences conjugales, réduire drastiquement les délais des tribunaux ? Autant de combats qui restent à mener.

Lire aussi :   Dans l’intention de rabaisser et de contrôler les femmes, un « continuum » de violences

Les lois, elles non plus, ne tombent pas du ciel sur les pauvres citoyens. Elles s’adaptent aux mœurs et se transforment, établissant en retour une nouvelle normativité. Par exemple, sous la pression des mouvements féministes, le droit du mariage s’est profondément modifié entre 1965 et 1985. A nous, encore et toujours, d’aider à cette transformation, au lieu de contourner le système judiciaire sous prétexte qu’il serait, par nature, la pure « expression du patriarcat ».

D’ailleurs, il faut peut-être prendre garde à l’expression, qui fait florès sans être jamais discutée, de « violences sexuelles et sexistes ». Les violences sexuelles, depuis les années 1980, entraînent des réponses pénales spécifiques. Mais les violences sexistes, qu’est-ce ? Un sifflet dans la rue ? Un mot blessant ? Evoquer un « continuum » (qui vole un œuf vole un bœuf…) crée de la confusion. Les distinctions qu’établit le droit pénal entre des infractions de nature différente sont précieuses. Ne serait-il pas plus juste et efficace de différencier les « violences sexuelles » des « comportements sexistes » ?

« Paradoxe de Tocqueville »

Ce qui me frappe, cinq ans après, ce sont les manifestations d’un désespoir qui me paraît ressortir du biais cognitif connu sous le nom de « paradoxe de Tocqueville » : à mesure que l’égalité s’établit, les individus tolèrent de moins en moins les inégalités, qu’ils croient voir augmenter. Aujourd’hui, les jeunes féministes s’irritent de la « lenteur » des avancées. Mais songent-elles à ce que fut la situation de nos grands-mères et arrière-grands-mères ? Et, du reste, comment mesurer des avancées qui concernent à présent non plus les lois (toutes sont égalitaires en France), mais les conduites et les mœurs ?

Cinq ans après, je suis désolée d’entendre souvent une exaspération contre la vague #metoo. Trop instrumentalisée, elle irrite ceux qu’inquiète à présent la crise climatique ou la guerre. Et ceux qui pensent que la lutte si dangereuse des femmes iraniennes contre le voilement mériterait un soutien plus actif en France. D’autant qu’elle offre un exemple instructif du fait que le combat féministe ne passe pas obligatoirement par une guerre des sexes, puisque les Iraniens sont dans la rue aux côtés des femmes.

Le paquebot #metoo a fait évoluer toute la société : il ne cessera plus d’avancer sur son erre, rendant chaque jour plus choquantes les violences, et plus audibles les plaintes des femmes. S’il a marqué une grande étape du combat féministe, il faut cependant rester vigilant, car aucun instrument de libération n’est à l’abri des dérives et des utilisations opportunistes. De même, la violence qui règne actuellement dans les échanges entre les sexes ne me paraît pas anecdotique ; elle n’est pas, comme on l’entend constamment, un « moment nécessaire » du féminisme. Notre manière de lutter influe sur le monde que nous construisons et le préfigure. Les outrances d’une forme de Terreur n’annoncent pas un monde désirable dans lequel les relations entre les sexes seraient (par quel miracle ?) soudain pacifiées.

Et puis, à quand une transformation radicale des comportements féminins pour, sortant de la déploration, entrer dans le jeu en conquérantes ? Pour, réclamant toujours plus de marge de manœuvre, s’ériger en sujet actif de sa vie et de son désir ? Il y a aussi, dans le mouvement qui a permis l’émergence de #metoo, la promesse d’une utopie créatrice de nouvelles et belles relations avec les hommes. Ne la gâchons pas.

Belinda Cannone est écrivaine. Elle a notamment écrit « La Tentation de Pénélope. Une nouvelle voie pour le féminisme » (Pocket, 2019) et « Le Nouveau Nom de l’amour » (Stock, 2020).

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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