Déserts médicaux : la majorité du territoire français sous-doté en généralistes »
Date de publication : 13 octobre 2022
Libération publie un article d’Emmanuel Vigneron, professeur émérite des universités, géographe et historien de la santé, qui « a réalisé une carte inédite […] qui montre, à l’échelle des bassins de vie, le nombre de praticiens libéraux manquants pour atteindre la moyenne nationale.
Le spécialiste de la santé des territoires souligne ainsi que « dès la fin des années 90, on s’est mis à parler de désert médical. […] Aujourd’hui, dans 997 des 1663 bassins de vie de la France, soit 60% d’entre eux, on manque de médecins généralistes libéraux au regard de la moyenne nationale. De nombreuses raisons expliquent cette situation ».
Il explique notamment que « ce sont tout d’abord les effets du numerus clausus mis en œuvre pendant un demi-siècle, de 1971 à 2021, largement en réaction à Mai 68, pour défendre la profession contre la «chienlit». Il faut ici se souvenir qu’à la rentrée 1968, 26.000 étudiants s’étaient inscrits en première année tant devenir médecin avait alors la cote – notamment en raison des revenus espérés. Les facs de médecine se mettent alors en grève contre un arrêté réformant les études médicales, […] lequel veut à tout prix éviter la pléthore, la dévalorisation sociale de la profession et la baisse des revenus ».
« Cette idée du numerus clausus recueillit l’assentiment des gouvernants atteints par les chocs pétroliers et l’envolée des dépenses de santé, et fut donc mise en œuvre par la loi du 12 juillet 1971. Aucune mention des besoins n’est alors retenue dans la fixation du seuil, qui touchera un plus bas en 1993 avec 3500 étudiants seulement admis en deuxième année », relève Emmanuel Vigneron.
Le géographe note en outre que « la liberté d’installation, datant de 1921, demeure pleine et entière. Année après année, l’idée de la supprimer ou de mettre en place un conventionnement sélectif ne parvient pas à s’imposer. De plus, la spécialisation grandissante de la profession favorise la concentration par la recherche d’économies d’échelle et d’agglomération dans les installations ».
« Enfin, les nouvelles façons d’exercer la profession contribuent à expliquer pourquoi les déserts médicaux s’enracinent. En gros, ne plus se tuer au travail avec des journées de 12 heures. On estime aujourd’hui qu’il faudrait deux médecins pour remplacer un partant, alors même que les départs à la retraite seront encore nombreux dans les années prochaines »,poursuit-il.
Emmanuel Vigneron ajoute : « En revanche, incriminer la féminisation de la profession est une ineptie. Si les femmes travaillent moins (grossesses, enfants), peut-être travaillent-elles mieux, après tout, et ce n’est sans doute pas sans raison qu’elles réussissent davantage au concours ».
Le spécialiste observe par ailleurs que « l’expression de «désert médical» présente cependant le danger de la caricature. Avec elle, tout est dit, plus besoin de diagnostic, l’écran de fumée peut se déployer sur la réalité et la compassion s’exercer à peu de frais ».
Il continue : « Encore faut-il que ce diagnostic soit partagé et pour cela compréhensible. Pour apprécier les déserts médicaux, la densité est l’indicateur le plus souvent employé. Mais 0,35 ou 1,25 médecin pour 1000 habitants, cela reste abstrait, c’est un peu de l’épicerie technocratique. L’inverse, la desserte, c’est déjà plus parlant : 1 médecin pour 2857 habitants […] ».
Emmanuel Vigneron évoque « une question toute simple : combien de médecins faudrait-il ? Il est difficile d’y répondre car cela est largement déterminé par notre vécu. La moyenne nationale est de 0,83 médecin pour 1000 habitants. Ce chiffre peut constituer un objectif à atteindre en tout point du territoire ; il est tout à fait réaliste et constitue ce que l’on pourrait appeler un «minimum» ».
« En outre, il est en accord avec les idéaux républicains d’égalité et de solidarité et le principe constitutionnel d’égalité dans l’accès aux soins et la protection de la santé. Ce calcul et ses résultats n’ont jamais été mis sur la table. Ils ne sont pas une vérité intangible – celle-ci n’existe pas – mais une base pour le débat public, des données pour ne pas demander trop ou se contenter de pas assez, des données pour la solidarité en même temps que pour la justice spatiale », continue le géographe.