FB-RN, continuité sur le fond – La déclaration d’intention du Front national, premier manifeste idéologique (élections législatives de 1973). 

Rupture sur la forme mais continuité sur le fond : comment le Front national est devenu le Rassemblement national

Cinquante ans après sa fondation, le parti d’extrême droite s’est approché du pouvoir en restant fidèle à ses idées nationalistes, tout en changeant le reste de son programme en fonction de l’époque. 

Par Abel Mestre et Clément GuillouPublié hier à 05h00, mis à jour hier à 11h13

Temps de Lecture 6 min. 

https://www.lemonde.fr/politique/article/2022/10/05/rupture-sur-la-forme-continuite-sur-le-fond-les-mues-du-fn-rn_6144425_823448.html

Marine Le Pen et Jean-Marie Le Pen, au congrès du Front national, à Lyon, en 2014.
Marine Le Pen et Jean-Marie Le Pen, au congrès du Front national, à Lyon, en 2014.  CYRIL BITTON « POUR LE MONDE »

Il n’y aura pas de droit d’inventaire. Ni d’examen critique du passé du Front national (FN), devenu Rassemblement national (RN) depuis 2018. Pour fêter le 50e anniversaire de la création du FN, qui a lieu mercredi 5 octobre, le parti d’extrême droite a fait les choses en petit : un colloque est organisé à l’Assemblée nationale, le lendemain, pour lister ses différents « apports dans le débat politique français ».

Pas question de revenir sur les sujets qui fâchent, ni les personnes : les deux cofondateurs encore en vie, Alain Robert et Jean-Marie Le Pen, ne sont pas conviés. Pas question, non plus, de faire le bilan des années du « Menhir », quarante ans pendant lesquels un groupuscule fondé par des néofascistes est devenu l’un des principaux partis politiques français malgré les provocations racistes, antisémites et négationnistes de son principal dirigeant. Pas question, enfin, d’analyser les différentes mues du mouvement, tour à tour réactionnaire et conservateur, pro-américain puis pro-russe, reaganien puis protectionniste, abhorrant 1789 puis se réclamant de la République… Les revirements idéologiques de Marine Le Pen ces dix dernières années – le plus spectaculaire étant celui sur la sortie de l’euro et de l’Union européenne – ne seront pas davantage au programme.

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Désormais, Marine Le Pen joue la carte de la force tranquille : nul besoin de parler trop fort. Il faut laisser venir les choses. La situation lui est favorable. Son score à la présidentielle et une gauche inaudible ont renforcé son statut de première opposante à un exécutif affaibli par sa majorité relative à l’Assemblée nationale.

A l’horizon, un congrès se tiendra le 5 novembre, à l’issue duquel, pour la première fois de son histoire, le chef du mouvement ne sera pas un Le Pen. Une libération pour elle. Celui qui lui succédera – Jordan Bardella ou Louis Aliot – laissera à la députée du Pas-de-Calais le loisir de rester au Palais-Bourbon, nouveau lieu de pouvoir du RN : 89 élus, deux vice-présidences, une place à la délégation du renseignement, vingt-cinq présidences de groupes d’amitiés.Jamais, dans l’histoire française, une formation d’extrême droite n’aura autant pesé dans les institutions républicaines.

« La ligne de la droite nationale, populaire et sociale est tenue »

Le choix de cette célébration discrète, les thèmes comme les absents, tout cela révèle l’ambiguïté qu’entretient Marine Le Pen avec le passé de son parti.

Rupture dans la forme mais continuité sur le fond. La députée martèle que le RN n’est pas le FN, que le parti a évolué, a retiré sa « tunique de Belzébuth » tissée par les sorties racistes et antisémites de son père. Dans le même temps, elle revendique un corpus inchangé dans ses grandes lignes, notamment en ce qui concerne la lutte contre l’immigration, contre le mondialisme et la défense d’une certaine idée de la France et de sa grandeur présumée perdue. Certaines obsessions ont disparu, reflet d’un changement d’époque : l’anticommunisme, la défense de la famille traditionnelle, la lutte contre l’avortement ou le rétablissement de la peine de mort.

Marine Le Pen entourée de Louis Alliot et Jordan Bardella au Palais des Congres du Cap d’Agde, pendant les journées Parlementaires du Rassemblement National, le 17 septembre 2022.
Marine Le Pen entourée de Louis Alliot et Jordan Bardella au Palais des Congres du Cap d’Agde, pendant les journées Parlementaires du Rassemblement National, le 17 septembre 2022.  CYRIL BITTON/DIVERGENCE POUR « LE MONDE »

Mais aucun des « fondamentaux » du mouvement n’est renié, en premier lieu la « préférence nationale », rebaptisée il y a dix ans « priorité », qui vise à privilégier les Français dans l’attribution des emplois, des aides sociales et des logements. Cette colonne vertébrale de son programme, contraire au bloc de constitutionnalité, Marine Le Pen ne veut en aucun cas y renoncer. Jean-Marie Le Pen, non convié au fameux colloque, s’en félicite et salue l’habileté de sa fille : « Le RN met en avant les propositions traditionnelles du FN. La ligne de la droite nationale, populaire et sociale est tenue. Insister sur le pouvoir d’achat, c’est une technique efficace de dédiabolisation, car porter le débat hors de la politique vous met à l’abri des affrontements. »

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Cette stratégie n’est que la énième mue de la formation quinquagénaire : la peau change, la structure demeure. « Le FN est, idéologiquement, extrêmement plastique. Ce qui compte pour ses militants, c’est la vision générale du monde et la conception organique de la nation, rappelle Nicolas Lebourg, historien de l’extrême droite. Par conséquent, le seul programme est de gouverner. Le FN agit en réceptacle de la demande, des mécontentements. »

L’identité de la France, socle commun

Il n’y a pas de photo de la naissance du Front national pour l’unité française – nom officiel du parti –, le 5 octobre 1972. Dans la salle des Horticulteurs à Paris, une réunion privée se tient ce jour-là à l’initiative d’Ordre nouveau – groupuscule néofasciste, descendant d’Occident, réputé pour sa violence. Son chef, Alain Robert, veut créer une structure politique plus « présentable » et réaliser le vieux rêve de l’extrême droite française : l’union. Il convient donc d’adopter une stratégie de « front national ».

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Pour marier des chapelles qui se haïssent, qui de meilleur qu’un ancien poujadiste, ancien parlementaire, ancien de l’« Indo » et de l’Algérie ? Un has been, en somme, qui semble avoir sa carrière politique derrière lui ? Le choix se porte sur Jean-Marie Le Pen. Alain Robert veut faire de l’ancien président de « la Corpo » – une association d’étudiants en droit – une marionnette à sa main. Jean-Marie Le Pen fait fi des plans que d’autres ont pour lui : il sera rapidement seul maître à bord. En attendant, on le flanque d’une brochette mêlant anciens collaborateurs et quelques anciens résistants, pro-Algérie française.

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Que reste-t-il aujourd’hui du premier FN, celui de Jean-Marie Le Pen ? « Beaucoup de choses mais essentiellement l’idée de nation, veut croire Marine Le Pen. Au moment où tout le monde s’enthousiasmait pour des structures supranationales, le FN a fait de la nation le cœur de sa vision politique. Le lieu où on transmet, où on s’épanouit, le lieu qui protège. »

Le néofrontiste Sébastien Chenu – il a adhéré au parti en 2014 – constate le ciment que constitue cette idée de la nation : « Les électeurs ont accepté ces transformations car ils sont attachés à l’identité de la France. C’est le socle commun. Dedans, vous avez la langue, l’équilibre des territoires, le patrimoine social, la question de la souveraineté. Mais pas de dimension ethnique. »

« Marine Le Pen a changé le volume sonore »

Il serait simpliste de résumer l’histoire du FN-RN aux deux seuls personnages de Jean-Marie Le Pen et de Marine Le Pen, distinguant un Front outrancier, protestataire et radical et un Rassemblement dédiabolisé, presque crédible.

Marine Le Pen, la présidente du parti d’extrême droite français Front national (FN) et candidate à l’élection présidentielle française de 2012, lors d’un meeting de campagne à Paris, le 17 avril 2012.
Marine Le Pen, la présidente du parti d’extrême droite français Front national (FN) et candidate à l’élection présidentielle française de 2012, lors d’un meeting de campagne à Paris, le 17 avril 2012.  MARTIN BUREAU / AFP

A la fin des années 1990, Bruno Mégret avait sans succès tenté de faire du FN un parti de gouvernement, apte aux alliances avec la droite. Et si Marine Le Pen a eu très tôt la conviction que la bonne ligne à défendre était plus sociale, critique de la mondialisation, son numéro deux des années 2011-2017, Florian Philippot, l’a renforcée dans ce choix stratégique en y ajoutant un changement de première importance au logiciel historique : la référence positive à Charles de Gaulle, personnage honni de ce camp politique.

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Sous le mandat « mariniste », la stratégie de dédiabolisation s’accompagne d’un nouveau champ sémantique, arme essentielle dans la bataille politique. « Marine Le Pen a changé le volume sonore du discours du FN, en réduisant d’un cran les outrances, les hyperboles, les bons mots, pour entrer dans la norme du discours politique, estime Cécile Alduy, professeure à Stanford (Californie) et chercheuse associée au Cevipof, spécialiste de l’analyse des discours d’extrême droite. Dans le même temps, elle a effacé tout ce qui allait à l’inverse du mouvement culturel de la France, au moment où s’imposait une dominante idéologique condamnant le racisme, les inégalités. Pour capter l’air du temps, elle a adopté ce large consensus pour le couler dans le fond idéologique de base du FN. Des mots qui sonnent moderne et républicain sont utilisés, mais uniquement appliqués à la lutte contre l’immigration. »

Ce mouvement consacre une « double victoire », analyse le sociologue Sylvain Crépon. Celle « des fondamentaux républicains puisque le RN formule son idéologie nationaliste avec des mots conformes aux principes universalistes ». Et celle du RN, puisqu’il « a imposé ses thématiques de campagne à la société dans son ensemble, notamment le lien entre immigration et insécurité ».

Le risque de la banalisation

Mais toute stratégie a ses limites. Cela vaut pour celle de la dédiabolisation, qui peut finir par ressembler à une banalisation. Un risque majeur pour le RN : s’il est vu comme un parti politique lambda, alors, il fait partie du système. Et perd sa spécificité.

Une possible dérive que pointe Marion Maréchal, passée au printemps dans le camp d’Eric Zemmour. Commentant le nouveau slogan du RN – « L’alternance, c’est nous » – la petite-fille du fondateur du FN souligne le basculement, voire le risque, que cela représente pour le parti. « Le terme “alternance” est un vrai marqueur. Historiquement, le RN se présentait comme l’alternative, manière de dire que l’on ne se reconnaissait pas dans la politique des autres grands partis. L’alternance, c’était le système de balancier entre l’UMP [ancêtre du parti Les Républicains] et le PS [le Parti socialiste], donc l’UMPS, donc un terme que l’on réfutait. » Comme si la mue perpétuelle du Rassemblement national ne concernait plus seulement sa peau mais aussi son identité.

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Abel Mestre et  Clément Guillou

En 1972, Ordre nouveau pose les fondations idéologiques du Front national

Spécialiste de l’extrême droite, Nicolas Lebourg, historien et chercheur au Centre d’études politiques et sociales (Cepel, CNRS-université de Montpellier), analyse la déclaration d’intention du Front national, premier manifeste idéologique avec lequel le parti se présente devant les électeurs aux élections législatives de 1973. 

Par Nicolas Lebourg(historien)Publié hier à 17h00 https://redaction.lemonde.fr/optiext/optiextension.dll?ID=nVUnUDvOozpKNQ5PPuEnw3AEfU6jvbuzoRDaEOwbjivyAe%2BDK6ss_XvVBrTVfD3b8wyxDtCQ1f0aewZ_cA%2B366YC28%2B07Q7YBdwR_Dnu

Temps de Lecture 6 min. 

Jean-Marie Le Pen, le 19 octobre 1985, lors du congrès du Front national, à Paris.
Jean-Marie Le Pen, le 19 octobre 1985, lors du congrès du Front national, à Paris.  MICHEL CLEMENT / AFP

Le Rassemblement national (RN) a 50 ans, le Front national (FN) ayant été fondé le 5 octobre 1972. La déclaration d’intention du Front national est le premier manifeste idéologique avec lequel le parti se présente devant les électeurs aux élections législatives de 1973. Sa relecture aujourd’hui s’avère indispensable pour comprendre la place prise par un FN-RN comptabilisant 0,52 % des suffrages lors de ce scrutin, et disposant aujourd’hui de 89 députés.

Extrait de la « déclaration d’intention du Front national », premier manifeste idéologique du parti d’extrême droite en 1972

« C’est cette décadence qui est aujourd’hui le péril majeur de la France. Elle mine l’individu. Elle détruit la famille. Elle affaiblit la nation. Elle ronge les principes sans lesquels les communautés disparaissent dans le chaos de l’intérieur ou la mainmise de l’étranger, à savoir : l’autorité, les libertés, la responsabilité, le courage, le goût de l’effort, le respect du travail, la propriété individuelle. Ce langage tranche singulièrement avec celui des politiciens actuels, qu’ils soient de gauche ou de droite. Nous le tenons parce qu’il nous semble essentiel, et que de cette prise de position découlent les lignes-force du Front national. »

  • Pas de culte du « sauveur »

Ce texte de sept pages a été adopté avant même la fondation du FN, le 1er octobre 1972. Elle est l’œuvre du conseil national d’Ordre nouveau. Ce mouvement nationaliste et d’extrême droite a adopté le projet de fondation du FN à son congrès de juin 1972. Cette déclaration ne correspond pas à son propre programme, déjà publié en 1970 et ouvertement néofasciste (il proclame « l’échec irréversible de la démocratie » et prône l’élimination des partis politiques, l’interdiction de la grève, l’organisation corporatiste, etc.). En 1972, il s’agit d’une tentative de constitution d’une plate-forme unifiant l’ensemble des groupes d’extrême droite sur un programme commun minimal.

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Selon Ordre nouveau, la publication de ce document doit permettre d’effectuer « la campagne la plus à droite depuis la vague Poujade de 1956 : travail, école, famille, nation ». Le texte a pour plume François Brigneau, ancien membre de la Milice, dont Ordre nouveau songe alors à faire le premier président du FN, à cause des tensions connues avec Jean-Marie Le Pen. C’est là un trait essentiel : si le FN est un parti ensuite construit sur le culte de la personnalité de Jean-Marie puis de Marine Le Pen, en aucune façon ses fondateurs ne croyaient en un « sauveur ». Bien au contraire, leur dévotion allait à la construction d’un parti révolutionnaire (le leur) sachant utiliser un parti « attrape-tout » (le FN).

  • Le « péril majeur » de la « décadence »

La déclaration affirme d’abord que le « péril majeur » est la « décadence » de la France détruisant les structures naturelles de la nation. Pour enrayer ce processus, il faudrait mettre fin à « l’enfant-roi » pour restaurer l’autorité parentale et la famille, afin d’empêcher « les manœuvres qui visent à sa destruction ». Il faut remettre de l’ordre et de la hiérarchie dans l’institution scolaire et interdire la pornographie.

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Le texte de 1972 loue le travail sous une forme entrepreneuriale nationale : le capitalisme international est voué aux gémonies, mais la solidarité des classes et le refus de l’économie nationalisée sont mis en avant. Cet interclassisme rejoint l’anti-intellectualisme pour privilégier le secteur industriel et artisanal à la société des services. Le droit de grève est revu à la baisse, particulièrement dans le secteur public, en échange de la proclamation d’une responsabilité morale du patronat.

Si le programme économique du FN-RN a été très fluctuant, du reaganisme des années 1980 à l’interventionnisme des années 2010, de l’abandon à la conservation de l’euro, il a toujours été recouvert de cette stylistique interclassiste. C’est grâce à elle que Jean-Marie Le Pen affirmait, entre 1972 et 1995, que son parti n’était pas d’extrême droite mais de « la droite nationale, sociale et populaire ». Durant sa dernière campagne présidentielle, Marine Le Pen a également souvent utilisé cette formule, en enlevant juste le mot « droite », affirmant défendre un « projet national, social et populaire ».

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Le rapport à la société industrielle est aussi relativement constant. Le point de vue d’Ordre nouveau était politique et non une réponse à un problème pratique : les emplois industriels avaient progressé de 1,8 % en 1972. Chez Marine Le Pen, il existe un culte constant de la société industrielle des années 1950-1960, censée correspondre à une unité de la classe ouvrière faisant celle de la nation. Ce mythe dans le passé est mobilisé pour définir l’utopie : l’instauration à venir d’une société harmonieuse défaite des prédateurs d’en haut (le capitalisme transnationalisé) et d’en bas (les immigrés bénéficiaires d’allocations).

Jean-Marie Le Pen, le 6 avril 2007 lors d’une conférence de presse à Saint-Cloud (Hauts-de-Seine).
Jean-Marie Le Pen, le 6 avril 2007 lors d’une conférence de presse à Saint-Cloud (Hauts-de-Seine). MARTIN BUREAU / AFP
  • Nation et immigration

La nation est le seul objet à bénéficier d’une définition : « La nation est la communauté de langue, d’intérêts, de race, de souvenirs où l’homme s’épanouit. Il y tient par ses racines, ses morts, le passé, l’hérédité ou l’héritage. » Cette conception de la nationalité chère à Maurice Barrès renvoie à « la terre et les morts » et non au contrat social, en assumant un unitarisme biologique et culturel.

Sur le plan du style, le FN a nettement évolué. Sur le fond, on peut observer que l’abandon par Marine Le Pen, durant la campagne présidentielle de 2022, de l’exigence d’interdiction de la binationalité est une évolution majeure. Nonobstant, la tribune publiée par Jordan Bardella, candidat à la succession de Marine Le Pen, en juillet, sur le site de Marianne, où il affirme que le premier devoir de l’Etat est d’assurer la permanence de l’homogénéité du peuple, est très conforme. Ce point renvoie d’ailleurs à la façon dont le document de 1972 considère l’immigration : « Une invasion pacifique et légale [qui] change la nature et le particularisme du peuple français. »

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Ici encore, il s’agit d’un point de vue politique, puisque, précisément, l’année 1972 voit le solde migratoire de l’immigration algérienne être inférieur de 35,5 % à celui de 1971 – avec une immigration d’hommes de plus de 16 ans au plus bas depuis 1967. D’Ordre nouveau à Jordan Bardella, en passant par le discours d’Eric Zemmour sur le « grand remplacement », on est bien là dans une continuité idéologique affirmant une transformation de l’ethnicité française. En revanche, il existe une rupture politique : seul Ordre nouveau veut alors porter ce thème dans le FN, Jean-Marie Le Pen freinant des quatre fers en pensant qu’il risque d’amener le parti à sa perte.

Ordre nouveau étant dissous en 1973 après une nuit où son meeting contre l’« immigration sauvage » est accompagné d’une émeute où 76 policiers sont blessés, l’ancien député poujadiste n’avait pas complètement tort : c’est à partir des législatives de 1978 que le slogan « Un million de chômeurs, c’est un million d’immigrés en trop » permettra au parti de trouver le ton électoralement efficace. Le fait que la conception ethniciste de la nation fut le trait inquiétant l’extrême droite populiste en 1972, alors qu’elle est devenue son point le plus « mainstream », est sans doute la plus importante évolution de ces cinq décennies.

  • Contre le cosmopolitisme

La déclaration fondatrice soulignait la nécessité que « l’Etat national s’élèvera avec vigueur contre les doctrines qui tendent à la disparition de la nation. Le cosmopolitisme, l’Internationale communiste et l’Internationale capitaliste seront mis hors la loi ». Certes, ce FN des débuts pense en matière d’Etat à instaurer, quand celui de Marine Le Pen fait avant tout une proposition de changement de gouvernance, même désormais réduit à une simple et naturelle « alternance ». Néanmoins, les changements institutionnels sont encore profonds, puisque la constitutionnalisation de la « préférence nationale » nécessiterait de mettre fin au « bloc de constitutionnalité », socle juridique des libertés fondamentales.

Les mesures de pénalisation de l’internationalisme ne sont pas précisées ici, mais on peut penser que l’exigence par Ordre nouveau de l’abrogation de la loi Pleven, adoptée en mars 1972 pour pénaliser la discrimination et le racisme, en est un exemple, d’autant plus intéressant que cette revendication fut faite par le FN jusqu’à récemment, alors qu’à la dernière présidentielle elle ne fut portée que par Eric Zemmour.

Autre point : le texte fondateur du FN défend la création d’une confédération des Etats européens. Il est vrai que, déjà, lors du congrès d’Ordre nouveau de l’été 1972, c’était François Duprat qui avait présenté tant le rapport de projet de création du FN que celui sur la doctrine internationale d’Ordre nouveau, et que cette dernière visait à la construction de l’unité européenne puis d’une alliance occidentale ayant aboli ses barrières douanières intérieures.

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Le FN de Jean-Marie Le Pen ne sera pas, lui non plus, d’un souverainisme étroit, défendant la création d’une monnaie commune européenne et d’une défense militaire commune. Le choix souverainiste de Marine Le Pen est une option idéologique qui lui est propre et qui est une réaction à l’extension de la transnationalisation du monde. Elle l’a également toujours conçu avec un fort accent jacobin, tout comme Louis Aliot, autre prétendant à sa succession, au contraire du document de 1972 qui, dans la tradition contre-révolutionnaire, défend encore les « particularismes provinciaux ».

Autre aspect lexical : le FN n’hésite pas, en 1972, à mettre en cause « les féodalités du capitalisme apatride », soit un choix stylistique qui renvoie au livre de 1845 d’Alphonse Toussenel, Les Juifs rois de l’époque. Histoire de la féodalité financière (aujourd’hui réédité par la maison d’éditions d’Alain Soral). Marine Le Pen avait certes fait référence aux « féodalités financières » lors de son discours de lancement de campagne présidentielle en 2011, mais son discours n’a jamais connu d’ambiguïté antisémite.

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Les évolutions de forme et de fond entre 1972 et 2022 sont certaines. Ce qui relie le mieux la déclaration d’intentions du FN de 1972 au RN de 2022 est la constance dans sa conception anthropologique : l’humain est un national qui existe par son intégration à des structures (famille, école, entreprise) devant être régies par un ordre hiérarchique, estimé légitime et naturel, et constituer une protection à l’encontre de la globalisation. Cette dimension pose la question de la relation entre nationalité et ethnicité.

Le succès du FN-RN vient aussi précisément d’avoir eu la capacité à lâcher du lest sur cet élément afin de ne plus provoquer de réactions de mobilisation électorale à son encontre. L’affirmation ouverte de cette relation s’est repliée au sein de Reconquête !, en quelque sorte plus proche du texte fondateur. Cette bipolarisation présente moins des risques d’affrontement que des potentiels de complémentarité. L’enjeu pour les extrêmes droites ne se situe donc pas le 5 octobre, mais le 5 novembre, jour de l’avènement d’un président du RN qui ne sera pas nommé Le Pen. Ce sera la capacité du parti à construire une offre politique, dédiabolisée dans la forme et conforme dans le fond, qui déterminera le chemin vers 2027.

Nicolas Lebourg(historien)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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