Réparer la mer pour sauver l’homme

En l’absence de régulation, le phénomène de « course au poisson » se met en place

TRIBUNE

Olivier Thébaud

Economiste

La mise en place d’une gestion des pêches permet non sans mal une exploitation durable des ressources halieutiques, note l’économiste Olivier Thébaud dans une tribune au « Monde ».

Publié hier à 14h00, mis à jour hier à 14h00    Temps de Lecture 3 min. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/09/30/en-l-absence-de-regulation-de-la-peche-le-phenomene-de-course-au-poisson-se-met-en-place_6143851_3232.html

L’exploitation durable des ressources halieutiques est une question biologique, mais également économique, sociale et politique. Parce que ces ressources sont communes, la production de chaque exploitant dépend non seulement de son propre effort d’exploitation, mais aussi (négativement) de celui de tous les autres qui exploitent la même ressource. En l’absence de régulation, le phénomène de « course au poisson » se met en place, entraînant le développement de surcapacités de production, une moins bonne valorisation des productions, et des conflits. La gestion des pêches a été justement mise en place pour lutter contre ce phénomène, observé partout dans le monde, et a su relever plusieurs défis complexes.

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Dans l’Atlantique Nord, l’approche a d’abord été centrée sur la mise en œuvre de mesures de conservation, visant à limiter les niveaux de prélèvements et permettre ainsi la croissance des poissons et le renouvellement des populations exploitées. Les efforts de recherche internationaux menés depuis plus de soixante-dix ans ont débouché sur une science de l’exploitation des ressources halieutiques aujourd’hui très opérationnelle. Fondée notamment sur des modèles représentant l’effort de pêche et son impact sur les populations exploitées, elle permet d’identifier les niveaux de captures permettant d’espérer le maintien des rendements de la pêche à des niveaux garantissant une pêche durable. Ces modèles participent notamment à la fixation annuelle des « totaux autorisés de captures » (TAC) pour chaque stock ainsi évalué.

Répartition des quotas

La prise en compte des enjeux économiques et sociaux dans ces diagnostics a eu tendance à s’accroître, avec, par exemple, l’ouverture du Conseil international pour l’exploration de la mer aux sciences sociales. La détermination des mesures de conservation suppose en effet de s’accorder sur des objectifs à long terme pour la pêche, justifiant les limites de captures mises en œuvre. La politique commune de la pêche européenne vise le rendement maximum durable, c’est-à-dire la plus grande quantité de biomasse qui peut être extraite d’un stock halieutique sans affecter son processus de reproduction, dans un objectif de durabilité environnementale, économique et sociale.

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Les faits montrent que la course au poisson se développe tant que les règles encadrant l’exploitation n’abordent pas le partage des possibilités de pêche. Dans une pêcherie gérée par TAC, par exemple, le phénomène de course au poisson finit tôt ou tard par s’instaurer, chacun cherchant à prélever au mieux avant que la limite ne soit atteinte et la saison de pêche fermée. Un second grand défi est donc d’anticiper des règles de répartition des possibilités de pêche, en sélectionnant qui peut pêcher, et en répartissant ces possibilités entre groupes d’usagers. Les systèmes de répartitions en quotas de pêche, alloués à des collectifs comme les organisations de producteurs, ou à des exploitants individuels, suivant les pays et les pêcheries, participent à cet objectif. Cette sécurisation est aujourd’hui reconnue partout dans le monde comme une question majeure pour la viabilité économique de ces entreprises.

Progrès partiels

La gestion des pêches a fait des progrès considérables, même s’il reste du chemin à parcourir. La mise en place des TAC annuels fondés sur ces avis scientifiques, associée à des mesures limitant les capacités de pêche des navires, a montré son efficacité. Dans l’Atlantique Nord-Est, elle a permis de réduire la part des populations de poissons considérées comme surexploitées, de 90 % à la fin des années 1990, à 28 % en 2020, pour la part des populations qui est évaluée. Mais ces progrès restent très partiels à l’échelle mondiale. En Europe, l’objectif pour 2020 d’exploiter toutes les populations de poissons de façon durable n’a pas été atteint. La situation demeure préoccupante dans certaines régions comme la Méditerranée et la mer Noire, où la plus grande part des populations de poissons reste surexploitée.

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Prenant acte de la réalité des pêcheries, où les espèces sont souvent capturées ensemble, la gestion des pêches évolue progressivement d’une approche espèce par espèce, à la définition plus globale de plans multi-espèces et pluriannuels, discutés dans le cadre de systèmes de gouvernance associant les parties prenantes. Cette approche a pour ambition de prendre en compte des interactions entre la pêche, les espèces et les habitats marins impactés, et le fonctionnement des écosystèmes, et mobilise des arbitrages plus complexes entre groupes d’acteurs, y compris au-delà de la pêche.

L’accumulation des pressions sur les écosystèmes marins et l’influence majeure des changements associés au réchauffement climatique conduisent aujourd’hui l’humanité à s’interroger sur la vitesse à laquelle ces approches pourront s’adapter aux changements en cours dans l’océan. La poursuite des efforts visant à une exploitation durable des ressources halieutiques devra faire en sorte que les pêcheries soient résilientes aux changements annoncés.

Olivier Thébaud est économiste des ressources naturelles et de l’environnement.

Exploiter l’océan sans le détruire

Du 5 au 9 octobre, aux Rendez-vous de l’histoire de Blois, dont Le Monde est partenaire, historiens, économistes et politistes sondent la possibilité d’un usage durable des ressources maritimes

Olivier Thébaud(Economiste)

« Réparer la mer pour sauver l’homme » : comment faire face au désastre océanique annoncé

A l’occasion des Rendez-Vous de l’histoire de Blois, consacrés cette année aux océans, « Le Monde » dresse, dans un hors-série, l’état des lieux de l’écosystème marin. 

Par Michel Lefebvre

Publié le 29 septembre 2022 à 15h30  

Temps de Lecture 2 min. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/09/29/reparer-la-mer-pour-sauver-l-homme-comment-faire-face-au-desastre-oceanique-annonce_6143716_3232.html

Hors-série. L’homme a mis des siècles à maîtriser la mer. Il a commencé petit à petit à s’éloigner des rivages sur de frêles embarcations, craignant les colères de Poséidon, le dieu de la mer dans la mythologie grecque. Puis, il s’est lancé sur l’immensité des « plaines liquides », comme ces marins du Pacifique qui, à des milliers de kilomètres de distance, à bord de leurs radeaux, ralliaient les Marquises à l’île de Pâques.

De l’autre côté du globe, les Vikings se jouaient de toutes les tempêtes, montrant le chemin des Amériques. Puis, à la sortie du Moyen Age, les navigateurs ibériques ont découvert des continents et prouvé que la Terre est ronde en en faisant le tour sur leurs galions.

Lire aussi : La Commission européenne décide de protéger 16 000 km2 d’écosystèmes marins vulnérables

La planète est devenue, pour les empires les plus puissants, un terrain de conquête où s’affrontaient leurs armadas et le contrôle des océans a permis pendant des siècles à l’Occident de s’enrichir grâce à la colonisation et à l’esclavage. Une fois les océans maîtrisés, la mer est devenue une ressource pour la pêche industrielle et une poubelle pour les déchets. L’homme a façonné la mer à son image, creusant des canaux pour mieux commercer ou faisant surgir des îles artificielles pour mieux se défendre et assurer sa souveraineté.

« Pas d’océan de rechange ! »

Aujourd’hui, les rivages s’ornent d’éoliennes et les falaises s’effondrent. Les îliens, qui ont déjà les pieds dans l’eau, migrent vers des terres plus hospitalières. Les bateaux-usines raclent les fonds pour traquer ce qui reste de poissons. Les routes maritimes sont devenues des ­autoroutes pour porte-conteneurs tandis que, dans les profondeurs, les sous-marins jouent au chat et à la souris.

Les grands cétacés s’échouent sur les plages, où, bientôt, l’été sera aussi chaud dans l’eau qu’hors de l’eau. Cette énumération non exhaustive et désespérante montre que, certes, l’homme a maîtrisé la mer, mais qu’il est en train de la détruire.

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La mer est notre miroir. On pourrait dire, pour paraphraser Charles Baudelaire, qu’à défaut de l’avoir chérie, il va falloir la réparer. Dans ce miroir apparaissent le réchauffement ­climatique qui fait monter les eaux, les ravages sur la biodiversité qui menacent l’écosystème marin, le plastique qui empoisonne les poissons et les oiseaux – il y aurait 24 400 milliards de microparticules de plastiques dans les mers –, les migrants qui se noient… Dans ce hors-série, publié à l’occasion des Rendez-Vous de l’histoire de Blois, dont le thème est la mer, l’historien Christian Buchet avertit : « Nous n’aurons pas d’océan de rechange !  »

Face au désastre océanique annoncé, il préconise de préserver les espaces maritimes et la biodiversité par la réduction des émissions de CO2 et par des politiques d’aménagement du territoire plus efficaces. Faites que Poséidon et l’ONU, dont cent pays membres se sont engagés à atteindre au moins 30 % d’aires marines protégées d’ici à 2030, l’entendent.

« Réparer la mer pour sauver l’homme », un hors-série du « Monde », 100 pages, 9,50 euros.
« Réparer la mer pour sauver l’homme », un hors-série du « Monde », 100 pages, 9,50 euros.  KEVIN CARDEN / GETTYIMAGES

« Réparer la mer pour sauver l’homme », un hors-série du « Monde », 100 pages, 9,50 euros, en kiosque et sur le site de notre boutique.

Michel Lefebvre

« L’océan est un théâtre de convoitises et d’affrontements, qu’il convient de réguler et de réglementer »

TRIBUNE

Camille Mazé

Politiste

La politiste Camille Mazé détaille, dans une tribune au « Monde », les manières de concilier souveraineté, liberté, exploitation et intérêt général dans la gouvernance des mers du globe.

Publié hier à 12h00, mis à jour hier à 12h00    Temps de Lecture 3 min. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/09/30/l-ocean-est-un-theatre-de-convoitises-et-d-affrontements-qu-il-convient-de-reguler-et-de-reglementer_6143837_3232.html

Vu de la science, le constat n’est plus à faire : l’océan est un tout. Sur les plans biologique, biogéochimique et physique, il constitue une même entité globale, continue, connectée à d’autres entités comme le climat, la biodiversité ou encore l’humanité. Il est également admis qu’en raison du rôle essentiel qu’il joue dans le fonctionnement de la planète, dans la production de la vie sur Terre et la régulation du climat, il convient de le protéger face aux chocs et aux pressions qui le déséquilibrent et le fragilisent.

Dans le cadre des « limites planétaires » (conceptualisées en 2009 par le scientifique suédois Johan Rockström), l’océan doit rapidement bénéficier d’un régime de gouvernance protecteur et réparateur, effectif et efficace, au-delà des déclarations d’intention ou des textes normatifs non contraignants. Afin de pallier la menace que certains océanographes, tel Daniel Pauly, n’hésitent pas à qualifier d’« aquacalypse », il s’agit de se réorganiser autour d’un intérêt commun lié à l’océan, mais aussi de mettre les mesures de protection en pratique et de s’assurer de leur respect et de leur efficacité, comme par exemple le pourcentage d’aires marines réellement protégées, l’interdiction de certaines pratiques de pêche ou encore les débats sur l’exploration et l’exploitation minières des grands fonds.

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La notion de « commun » offre une piste sérieuse et prometteuse. Réapparue sur la scène mondiale grâce aux travaux de la politiste et économiste américaine Elinor Ostrom, la vieille question des « communs » (commons, en anglais), appliquée aux ressources naturelles et à l’environnement, agite aujourd’hui le monde océanique. Tandis que l’océan est régulièrement polarisé entre deux types de visions qui s’affrontent, lanceurs d’alerte, scientifiques et citoyens engagés d’une part, gestionnaires et acteurs privés de « l’économie bleue » d’autre part, s’impliquent pour faire de l’océan un commun afin d’en assurer la durabilité.

« Far West »

Entre liberté de circulation et volonté d’appropriation, souveraineté et propriété, des visions divergentes peuvent conduire à des tensions entre usagers de la mer et à des conflits entre Etats ou groupes aux intérêts opposés. L’océan est un théâtre de convoitises et d’affrontements, qu’il convient donc de réguler et de réglementer.

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Le droit international, notamment le droit de la mer, régit les espaces maritimes sous souveraineté ou juridiction des Etats côtiers. Il repose sur la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, signée en 1982 à Montego Bay. Cette convention distingue des zones sous souveraineté nationale : les eaux territoriales, les zones contiguës, les zones économiques exclusives, le plateau continental (et plateau continental étendu). Au-delà, se trouvent les eaux internationales (la haute mer) et les fonds des mers, désignés comme « la zone », au-delà des marges continentales.

Les espaces qui ne sont sous l’autorité d’aucun Etat ont d’abord été reconnus par l’assemblée générale de l’ONU comme « patrimoine commun de l’humanité »(résolution 2749 de 1970). Plus récemment, la notion de « bien commun » s’est imposée, fondée sur le principe de « responsabilité de l’humanité » (voir l’appel pour un « Océan bien commun de l’humanité » lancé en 2018).

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Cette vision est aujourd’hui mise à l’épreuve de la diplomatie internationale, comme en attestent les négociations intergouvernementales menées à l’ONU. L’objectif est d’aboutir à un accord sur la conservation et l’utilisation durable de la biodiversité marine des zones ne relevant pas de la juridiction nationale (Biodiversity Beyond National Jurisdiction) dans le but de freiner le pillage des ressources et de réguler cette zone de non-droit régulièrement qualifiée de « Far West ».

Changement de paradigme

Si ces avancées sont importantes selon certains juristes de l’environnement, elles ne sont toutefois pas suffisantes. La notion de « bien commun », qui puise ses racines dans le droit romain, continue de poser le problème de la propriété ; tandis que celle de commons, issue de la tradition juridique anglaise, coupe court aux problématiques de l’appropriation, aujourd’hui si épineuses en mer. Le « commun » résulte toujours d’un processus d’institutionnalisation et d’une action collective organisée pour faire face au risque de « tragédie des communs », comme l’a écrit en 1968 le biologiste Garrett Hardin, en soustrayant à la propriété, à l’Etat, au marché et à l’individualisme une chose que l’on estime nécessaire, vitale ou bénéfique pour tous.

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Il conviendrait de transformer le système de gouvernance des mers et des océans en le fondant sur un nouveau régime juridique, assis sur le principe de continuité ou solidarité écologique. Le modèle de la gouvernance des socio-écosystèmes, basé sur la notion d’interactions et d’interdépendances reconnue par l’écologie scientifique, paraît ici particulièrement adapté. Mais sa mise en œuvre est loin d’être évidente et effective. Elle ne peut fonctionner que si l’intérêt général dépasse les intérêts propres, publics comme privés.

La responsabilité devient donc la condition sine qua non de la soutenabilité. Elle implique un changement de pratiques, de représentations et de valeurs dans nos rapports à l’environnement, au vivant et au non-vivant. Elle invite à déplacer le regard et à reconsidérer ce que nous identifions comme des « stocks », des « ressources », des « services » ou des « contributions » et que nous pensions inépuisables ou renouvelables à l’infini. Elle conduit à un changement de paradigme et de vision du monde, dans nos manières de gouverner et de gérer la nature, au-delà de l’appropriation et de l’aliénation, du consumérisme et de l’anthropocentrisme.

Camille Mazé est chargée de recherche en science politique au CNRS, fondatrice et coordinatrice de l’Observatoire APOLIMER

Camille Mazé(Politiste)

Développement durable en mer : « Définir ce qu’on entend par “économie bleue” nécessite un processus d’apprentissage collectif »

TRIBUNE

Adeline Bas

Economiste

L’économiste Adeline Bas souligne, dans une tribune au « Monde », la difficulté de concilier les objectifs socio-économiques et environnementaux sur les océans.

Publié hier à 11h00, mis à jour hier à 19h12    Temps de Lecture 3 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/09/30/developpement-durable-en-mer-definir-ce-qu-on-entend-par-economie-bleue-necessite-un-processus-d-apprentissage-collectif_6143824_3232.html

L’objectif de développement durable n°14 des Nations unies invite à « conserver et exploiter de manière durable les océans, les mers et les ressources marines ». Il résume l’attention aujourd’hui portée à une économie maritime soutenable. Les connaissances accumulées ces dernières décennies ont mis en évidence les effets de l’action humaine sur les écosystèmes marins. Selon les experts de la plate-forme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES en anglais), 66 % du milieu marin a été modifié par l’homme sous l’effet conjugué de divers facteurs tels que la pollution, la surexploitation des espèces marines, ou encore les aménagements en mer et sur le littoral (urbanisation côtière, éoliennes en mer, etc.).

Longtemps considérée comme un espace de liberté et comme les seuls domaines de la pêche ou du transport maritime, la mer a vu le nombre d’activités humaines se multiplier – extraction de sables marins, énergies marines renouvelables, plaisance – et s’intensifier pour certaines, à l’image du tourisme. En réponse, les messages politiques se succèdent pour concilier « développement économique et social » et « préservation du milieu marin », comme en témoigne la récente communication (2021) de la Commission de Bruxelles visant à transformer l’économie maritime de l’Union européenne en une « économie bleue » durable.

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Cet empressement politique récent autour de l’économie bleue ne doit pas faire oublier que plusieurs politiques publiques, européennes comme françaises, ont cherché à concrétiser le développement durable en mer, et ce depuis plusieurs décennies. L’équilibre est délicat à trouver, car il nécessite une vision globale des interactions entre la société, les activités humaines et le milieu marin.

L’avenir des façades maritimes

Actuellement, la façon la plus répandue d’y parvenir est de réunir les acteurs du monde économique, académique, institutionnel et de la société civile pour qu’ils se rencontrent, discutent et négocient. Cette approche, qualifiée d’« intégrée » car permettant d’embrasser l’ensemble des enjeux et des acteurs, est complexe à mettre en œuvre. L’exemple français illustrant le mieux cette complexité est la mise en œuvre de la « stratégie nationale pour la mer et littoral ».

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Cette stratégie ambitieuse, établie en 2017, reprend les orientations européennes : développer les activités humaines en mer et sur le littoral à un niveau permettant une bonne qualité des eaux marines et côtières. Sa traduction concrète prend la forme d’un outil, appelé « document stratégique de façade », dont l’objectif est de définir l’avenir souhaité sur chacune des quatre façades maritimes métropolitaines (Atlantique, Manche, mer du Nord, Méditerrannée). Il a été élaboré au cours d’un processus de six ans, piloté par l’Etat, auquel sont associés les acteurs de la façade (élus, entreprises, associations). Les premiers documents stratégiques de façade viennent d’être finalisés en 2022.

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Mais ils ont également mis en lumière les faiblesses du processus et la difficulté à concilier, en pratique, développement économique et social et préservation du milieu marin.

Le processus d’association des acteurs n’a pas conduit à hiérarchiser entre les objectifs climatique, socio-économique et de préservation du milieu marin, qui est pourtant la finalité recherchée d’une telle « vision stratégique ». Deux raisons peuvent être avancées pour expliquer cette situation.

Choix sociétaux

La première est qu’il n’est pas simple pour les acteurs d’une façade maritime de s’emparer d’objectifs de politiques publiques décidés au niveau européen et national – par exemple, 10 % du territoire national couvert par une protection forte du milieu marin en 2030, zéro artificialisation nette du littoral et des petits fonds marins, 5 GW d’éolien en mer installés en 2028. Les acteurs sont en effet confrontés à la difficulté de faire coïncider des politiques pensées à large échelle aux enjeux environnementaux et socio-économiques de leurs territoires.

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La seconde raison tient à l’absence d’une définition clairement exposée et discutée de ce qu’est « l’économie bleue », et donc de ce qu’est le développement durable en mer et sur le littoral… D’une part, cette définition varie en fonction des intérêts des acteurs et, d’autre part, elle se heurte au manque de connaissances à la fois sur la santé des écosystèmes marins et littoraux et sur les effets des activités humaines sur le milieu marin. Définir ce qu’on entend par « économie bleue » nécessite un processus d’apprentissage collectif qui va au-delà de la simple réunion des acteurs. Cet apprentissage nécessite d’avoir du temps pour débattre, de s’entendre (ou non) sur des compromis et de décider du niveau à partir duquel une activité est considérée comme durable.

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La mise en œuvre de la « stratégie nationale pour la mer et le littoral » n’est qu’un exemple parmi d’autres pour souligner la difficulté à rendre concret le concept de développement durable. Le définir en mer, comme à terre, implique de faire des choix sociétaux à différentes échelles (européenne, nationale, locale) sur les questions environnementales, énergétiques, climatiques et socio-économiques. Pour cela, de nouvelles formes de coordination sont à imaginer pour concilier enjeux globaux et locaux.

Adeline Bas est économiste de l’environnement à l’Ifremer – Unité d’économie maritime.

Une technique redoutable pour les fonds marins crispe les pêcheurs normands

Plusieurs députés devaient, lors d’une conférence de presse à l’Assemblée nationale mercredi 28 septembre, relayer la mobilisation de pêcheurs qui veulent faire interdire la pêche à la senne dans les eaux territoriales françaises. 

Par Martine Valo

Publié le 28 septembre 2022 à 12h00 Mis à jour le 28 septembre 2022 à 12h25  

Temps de Lecture 4 min. 

Campagne de communication menée avec l’association Bloom et tribune dans la presse sous forme de cri d’alarme signée par plus de 120 députés et sénateurs : voilà pour la mobilisation à terre des pêcheurs français, tandis que le climat se tend en mer. Cette fois, c’est l’arrivée dans la Manche de la senne démersale, dite aussi « senne danoise » ou « senne écossaise » – un engin trop efficace à l’égard de la ressource halieutique –, qui cristallise les mécontentements. Il s’agit d’un vaste filet déposé sur le fond, relié à deux « bras » : deux câbles qui vibrent et soulèvent les sédiments, ce qui rabat les poissons vers le centre. Ce mode opératoire est rapide et ratisse 3 kilomètres carrés en un trait. Il vise notamment des espèces qui ne sont soumises ni à des quotas ni à des tailles minimales de capture, comme l’encornet, la seiche, le rouget-barbet ou le grondin.

Mercredi 28 septembre, lors d’une conférence de presse à l’Assemblée nationale, plusieurs députés (LFI, EELV, MoDem), dont l’élu PCF de Seine-Maritime Sébastien Jumel, devaient relayer la colère des Normands qui veulent faire interdire cet outil redoutable dans les eaux territoriales françaises, c’est-à-dire dans la zone s’étendant jusqu’à 12 milles nautiques (22,2 kilomètres) des côtes. Ils espèrent obtenir l’aide du gouvernement sur ce dossier, qui s’apparente, en réalité, à un épisode de l’éternelle épreuve de force des petits contre les gros. Car les artisans sédentaires, liés au port d’attache qu’ils contribuent à faire vivre avec leurs bateaux, veulent surtout se défendre contre les navires industriels, majoritairement étrangers, qui viennent poser leurs sennes là où ils pêchent, de la mer du Nord jusqu’à la Manche ouest, puis partent ailleurs lorsque la ressource a fondu.

Flotte de 54 navires

Bloom a identifié 19 senneurs actifs dans la Manche battant pavillon français, 20 néerlandais, 10 britanniques, 4 belges et 1 allemand. Sur cette flotte de 54 navires, 40 appartiennent à des armateurs des Pays-Bas. « Ils mesurent 28 mètres en moyenne, mais peuvent atteindre 35 mètres, et sont deux à trois fois plus puissants que nos bateaux », précise Mathieu Vimard, directeur adjoint de l’Organisation des pêcheurs normands.

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Le président des Hauts-de-France, Xavier Bertrand (LR), a lui-même interpellé le secrétaire d’Etat chargé de la mer, Hervé Berville, en évoquant une « situation particulièrement préoccupante » pour sa région. « Cette méthode de pêche industrielle largement pratiquée par les navires néerlandais (…) est depuis plusieurs années décriée en raison des dégâts causés sur l’écosystème marin, mais aussi et surtout sur l’épuisement de la ressource », écrit-il, le 16 septembre, dans une lettre cosignée avec le président du comité des pêches de sa région, Olivier Leprêtre.

Le 12 juillet, le Parlement européen avait adopté un amendement demandant l’interdiction de la senne démersale. Mais cette mesure doit passer l’épreuve du trilogue européen entre les représentants de la Commission, du Conseil et du Parlement, qui doit débuter le 29 septembre. Seul un soutien marqué du gouvernement français lui permettrait de franchir l’obstacle.

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Si, dans l’entourage de M. Berville, on glisse que « la France comprend tout à fait la position des députés », il n’est pas question pour autant de remettre sur la table du trilogue le régime du droit d’accès aux eaux de l’UE, dans lequel s’est glissé l’amendement sur l’engin contesté. Car ces droits-là ont déjà « fait l’objet d’une grosse, grosse concertation » et doivent impérativement être renouvelés avant la fin de 2022. Le préfet de la façade Manche est-mer du Nord est donc chargé de trouver localement un terrain d’entente entre senneurs, fileyeurs, caseyeurs et chalutiers néerlandais, belges et français… Officieusement, le Comité national des pêches maritimes ne dit pas autre chose, renvoyant à un hypothétique accord entre pêcheurs, mais sûrement pas au bannissement de la senne démersale pour laquelle, argumente-t-on, les publications scientifiques manqueraient. Les élus de cette instance, où les armements industriels sont bien représentés, n’ont pas souhaité répondre au Monde.

Une aubaine peu durable

Les pêcheurs, en revanche, se sont exprimés clairement dans un sondage organisé mi-septembre par le comité régional des pêches de Normandie et l’Organisation des pêcheurs normands : 205 d’entre eux, soit 98 % des sondés, ont assuré être « favorables à l’interdiction de la senne démersale dans les 12 milles pour tous les pavillons », français ou non. Parmi les répondants, qui représentent 36 % des 568 navires riverains de la Manche est, trois personnes sur les six qui utilisent cette technique se sont prononcées, elles aussi, pour son bannissement.

« La senne travaille à une vitesse telle qu’elle ne laisse aucune chance aux petits poissons de s’échapper » Wilfried Roberge, patron d’un chalutier

Wilfried Roberge est de ceux-là. Ce patron naviguant sur son chalutier de 25 mètres, qui vend sa cargaison à la criée de Port-en-Bessin, dans le Calvados, l’a fait savoir. « J’ai cessé d’utiliser la senne démersale quand j’ai constaté que la ressource se raréfiait et que je remontais des prises de petites tailles, beaucoup de juvéniles », raconte-t-il. Au début, pourtant, les pêches sont réjouissantes : jusqu’à 8 tonnes de rougets-barbets en une heure trente quand un chalut en remonte entre 150 kilos et 250 kilos en trois heures. Une aubaine, mais pas durable. « La senne travaille à une vitesse telle qu’elle ne laisse aucune chance aux petits poissons de s’échapper et la surface travaillée est tellement grande qu’il n’y a plus de vie dans le secteur pendant près de quinze jours », témoigne Wielfrid Roberge.

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Il a cessé cette pratique. « Mon bateau a 30 ans, je peux me le permettre, relate-t-il. Je l’ai acheté en 2018, il avait été équipé en chalutier senneur en 2010, avec une bonne part de subventions. A l’époque, on considérait ça comme de la modernisation car c’est une technique qui est plus rapide et donc moins consommatrice de carburant que le chalut traditionnel. » Cependant le problème ne se limite pas à la ressource, il se pose aussi à l’égard des autres pêcheurs, car la senne a besoin de beaucoup de place.

« Quand un senneur arrive, le Cross nous prévient : il faut qu’on dégage, rapporte Philippe Calone, qui pose ses casiers et ses filets dans la baie de Seine, du côté de Ouistreham (Calvados). Alors, sur l’eau, c’est tendu parfois. L’autre jour, il y avait un 35 mètres à 9 milles des côtes, on a failli faire un prisonnier… » Il dénonce, lui aussi, un engin qui « met la zone à blanc »« Avant, ces bateaux-là pratiquaient la pêche électrique en mer du Nord, maintenant qu’elle est interdite, ils arrivent dans la Manche avec leurs sennes, ces gros ventilateurs qu’ils posent en plein milieu de notre zone d’activité. » Pour lui, les artisans français ne pèsent pas bien lourd face à des industriels qui ont des bureaux, des avocats. Alors le patron du Surcouf laisse poindre son désappointement : « Les promoteurs des éoliennes ou des superchalutiers nous promettent toujours de l’argent pour nous dédommager, mais ce que nous voulons, nous, c’est un écosystème en forme. On est en train d’industrialiser la mer. »

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Martine Valo

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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