Encore un appel à une transformation radicale de notre système de santé

« La refondation du système de santé doit démarrer dès 2023 »

TRIBUNE

Collectif

Devant la dégradation de notre système de santé à l’œuvre depuis vingt ans, un collectif de soignants initié par le professeur Mehdi Mejdoubi liste, dans une tribune au « Monde », plusieurs préconisations en vue d’une nécessaire et urgente réforme.

Publié hier à 16h30, mis à jour hier à 16h30    Temps de Lecture 3 min. 

La fin de cycle de notre système de santé est maintenant visible de tous : fermeture de services d’urgences hospitaliers, délais de rendez-vous allongés (sauf en cas de paiement de dépassement d’honoraires), non-acceptation de nouveaux patients, déserts médicaux qui s’étendent…

Mais il faut reconnaître que cette dégradation est à l’œuvre depuis vingt ans, tandis que l’Assurance-maladie est déficitaire depuis un tiers de siècle. Si le quinquennat passé a échoué à inverser la tendance, pouvait-on à la fois combattre le Covid-19 et réformer ? En même temps, cette crise sanitaire autorise à « renverser la table » autrement que par la rhétorique.

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Passons la loi sur les 35 heures qui, de l’aveu même de Lionel Jospin, a eu un impact négatif sur l’organisation de l’hôpital public [en 2014]. La suppression de l’obligation des gardes et astreintes en 2003 a des effets dévastateurs, avec seulement 40 % des médecins généralistes qui y participent aujourd’hui, induisant la surcharge d’activité aux urgences hospitalières.

Culture administrative

En 2009, la loi Hôpital, patients, santé et territoire (HPST), grande réforme santé de Nicolas Sarkozy, instaura un seul patron à l’hôpital mais, contre toute attente, décréta que ce serait un administratif ! Ainsi, à rebours du monde anglo-saxon et de nos voisins européens, un non-soignant (donc sans légitimité scientifique) prendrait des décisions et arbitrerait entre des problématiques de recherche ou de haute technicité médicale.

Entre 2012 et 2017, pourfendeuse de la loi HPST, Marisol Touraine [ministre des affaires sociales et de la santé] a pourtant laissé la culture administrative engoncer le fonctionnement hospitalier dans un carcan de plus en plus lourd. Face à la dérive des finances hospitalières, quinze mille lits hospitaliers ont été fermés sans augmentation salariale significative pour les soignants.

Lire aussi la tribune :  « Repenser le système de santé le plus démocratiquement possible afin d’affronter les crises du XXIe siècle »

Enfin, la technocratie a inventé en 2016 le groupement hospitalier de territoire (GHT), étendant à l’hospitalier le millefeuille territorial. Cette couche administrative supplémentaire n’a, selon un rapport de la Cour des comptes en 2021, pas produit de résultats significatifs.

Durant la période 2017-2022, alors que tous les clignotants étaient au rouge et que le temps du diagnostic était passé, Agnès Buzyn [ministre des solidarités et de la santé de 2017 à 2020] n’a pas pris de mesures fortes immédiates. Lorsque le plan santé a été annoncé fin 2018, il venait trop tard et n’était pas assez fort. Avec le Covid-19, le système de santé a bénéficié d’un effort financier colossal (du jamais-vu depuis des décennies). Mais le Ségur de la santé a échoué car il n’a pas lié l’indispensable réorganisation à l’effort financier alloué.

Plus de patients, moins de médecins

Les déserts médicaux sont passés, selon la direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees), de 1 % en 2007 à 11,1 % en 2018, soit 7,5 millions de Français concernés, et essentiellement des personnes précaires (qui ont huit fois plus de risques de renoncer à des soins).

Avec le vieillissement de la population (et des médecins), il y a de plus en plus de patients et moins de médecins (en raison de la restriction du numerus clausus dans les années 1990), qui travaillent du reste moins (à l’instar du reste de la société). Il en découle mécaniquement la pénurie actuelle, laquelle ne peut être jugulée à court terme que par un changement d’organisation, la formation et l’installation des soignants étant longue – trois ans pour un paramédical, neuf ans au minimum pour un médecin.

Lire la tribune :  Santé : « Un plan Marshall du recrutement et de la formation est impératif ! »

Tout cela résulte en une médecine à deux vitesses, avec des citoyens bien soignés (vivant dans zones attractives, qui peuvent payer des dépassements ou ont des relations)… et les autres.

Premièrement, il faut du courage politique : certaines solutions, consignées dans des dizaines de rapports, sont connues mais bousculent les professionnels de santé ou leurs syndicats. A ce titre, l’absence de majorité parlementaire pourrait constituer une chance en obligeant plusieurs partis politiques à se positionner.

Rééquilibrage territorial

Deuxièmement, il ne faut plus s’appuyer sur le système administratif actuel qui, depuis vingt ans, nous conduit dans une déchéance progressive. La fin de l’Ecole nationale d’administration (ENA) et du corps des inspections générales des affaires sociales (IGAS) est à ce titre bienvenue. Les décideurs politiques, face à un sujet sensible et technique, devraient plutôt s’appuyer sur la légitimité des soignants pour réformer.

Lire aussi :  « En l’absence d’offre minimale de soins, un système hospitalier à deux vitesses va émerger »

Troisièmement, il ne s’agit plus de réparer le système actuel mais de changer de paradigme. Les piliers du système actuel ne sont plus tenables : l’hospitalocentrisme, l’absence de régulation de l’installation, la gouvernance administrative dans le public, le trop rigide statut de la fonction publique hospitalière…

Quatrièmement, le rééquilibrage territorial doit devenir prioritaire et bousculer les corporatismes, car les déserts médicaux détruisent le pacte égalitaire national et ne seront pas raisonnablement remplacés par de la télésanté.

Pour cela, la refondation du système doit démarrer dès 2023, car la santé se réforme sur le temps long. Les décideurs politiques et les soignants doivent s’engager dans un pacte de transformation radical, où les efforts des soignants doivent être équilibrés par de plus grandes responsabilités dans la gestion du système de santé.

Liste des signataires : Mehdi Mejdoubi, professeur de médecine ;Ariane Sultan, professeure de médecine ; Régis Duvauferrier, professeur de médecine, ancien président de commission médicale d’établissement (CME) ; Collectif Soignants pour la réforme de la santé.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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