La débâcle industrielle d’EDF

EDF ou l’histoire d’une débâcle française

Incertitudes politiques et difficultés technologiques ont contribué à la débâcle industrielle que connaît l’énergéticien français. Luc Rémont, qui succédera prochainement à Jean-Bernard Lévy à la tête de l’opérateur historique, est prévenu.

Par Publié aujourd’hui à 20h10, mis à jour à 20h17

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Le réveil est brutal. Les ménages français vivaient dans la douce illusion que l’électricité bon marché produite par les centrales nucléaires d’EDF les protégerait des turbulences provoquées par la guerre en Ukraine sur l’approvisionnement en énergie. C’était même l’occasion de montrer la supériorité du modèle français, fondé sur la souveraineté nationale, par opposition à nos voisins allemands, qui avaient tout misé sur le gaz russe. Mais rien ne s’est passé comme prévu.

L’arrêt de 26 réacteurs nucléaires sur 56 dans le parc d’EDF rend la France vulnérable aux pénuries de courant et place l’opérateur au cœur des critiques. L’une des premières missions du futur patron de l’opérateur, Luc Rémont, choisi par l’Elysée jeudi 29 septembre, sera de relancer la production. En 2005, année de son entrée en Bourse, EDF produisait environ 430 térawattheures d’électricité (TWh) d’origine nucléaire ; en 2022, il table sur 280 à 300 TWh. Ce camouflet industriel s’ajoute aux déboires essuyés par la filière nucléaire française pour construire de nouvelles centrales de troisième génération (EPR).

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Qui blâmer ? Les dirigeants d’EDF ou ceux d’Areva – le frère ennemi défaillant –, l’exécutif, les écologistes, ou Bruxelles et son libéralisme échevelé ? Communistes et Républicains réclament l’ouverture d’une commission d’enquête parlementaire sur le nucléaire pour faire la lumière sur ce désastre. Alors qu’il suffit d’avoir lu Agatha Christie : « EDF, c’est Le Crime de l’Orient-Express. Tout le monde est coupable », tranche un ancien de Bercy qui a souhaité rester anonyme, comme la plupart des grands témoins sollicités.

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Les monnayages des écologistes

Pour Olivier Marleix, président du groupe Les Républicains à l’Assemblée nationale, le grand coupable, c’est François Hollande, qui a promis, en vue de son élection à la présidence de la République, en 2012, de réduire la part du nucléaire dans la production d’électricité de 75 % à 50 % à l’horizon 2025. « Nous avons une technologie en or, qui nous assurait une énergie propre et bon marché, nous l’avons sacrifiée au nom d’un accord électoral Parti socialiste [PS]-Les Verts en 2011 : l’échange de quinze circonscriptions législatives contre la fermeture de vingt-quatre réacteurs nucléaires », a attaqué M. Marleix, dans un entretien au quotidien Le Figaro, parue le 5 septembre.

Partout en Europe, depuis la fin du XXe siècle, les écologistes ont monnayé leur participation à des coalitions en échange d’une sortie du nucléaire : ce fut le cas en Allemagne en 1998, ou en Belgique en 2003. En 1997, déjà, le premier ministre (PS), Lionel Jospin, avait sacrifié le surgénérateur Superphénix sur l’autel d’un accord PS-Les Verts. En France, les Verts ont freiné le développement du « nouveau nucléaire » avec d’autant plus d’efficacité que la politique énergétique fut longtemps confiée au ministère de l’environnement.

Conséquence, en 2006, lorsque le premier béton est coulé à l’EPR de Flamanville (Manche), il s’agissait du premier réacteur mis en chantier en France depuis seize ans. « Le nucléaire est probablement la seule activité économique dont l’avenir est largement déterminé par l’opinion publique », professait François Roussely, l’ancien patron d’EDF. En mars 2011, un an avant l’élection présidentielle de 2012, l’accident nucléaire de Fukushima, au Japon, fait basculer la perception de l’atome dans le monde.

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La construction d’un second EPR à Penly (Seine-Maritime), annoncée par le président Nicolas Sarkozy en 2009, est alors repoussée sine die. Et M. Hollande s’attaque au parc installé (et vieillissant). En 2018, le président de la République, Emmanuel Macron, confirme la mise à l’arrêt de la centrale de Fessenheim (Haut-Rhin), promise par son prédécesseur, s’engageant à mettre sous cloche quatorze réacteurs dans l’Hexagone, avant son revirement à l’issue de son premier mandat. Lors du discours de Belfort, en février 2022, il promet au contraire la construction de six nouveaux réacteurs.

Une « équipe de France » qui vit mal

Autant dire que l’actuel locataire de l’Elysée a pu se sentir visé par la pique de Jean-Bernard Lévy, désormais ex-patron d’EDF, qui a lâché lors d’une table ronde à l’université du Medef, le 29 août, à Paris : « On a fermé deux [réacteurs]. (…) On nous a dit “préparez-vous à fermer les douze suivants”. (…) On n’a pas embauché des gens pour en construire d’autres, on a embauché des gens pour en fermer. » Un discours « inacceptable » et « faux », a tancé Emmanuel Macron, le 5 septembre, car, selon le président, EDF devait, dans tous les cas de figure, assurer la maintenance de ses installations…

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Le salut, faute de programmes en France, aurait dû passer par l’export. Las, ce fut un désastre. Symbole de cet échec collectif, l’appel d’offres d’Abou Dhabi. Quand l’émirat décide, en 2008, de bâtir quatre réacteurs, la France part favorite. Un consortium regroupant Areva, Total et Engie (alors GDF Suez) se lance à l’assaut du « contrat du siècle ». EDF rejoint in fine « l’équipe de France du nucléaire » à la demande pressante de l’Elysée, qui pilote l’affaire, tant elle est jugée stratégique. Mais le groupe vit mal. Anne Lauvergeon, dirigeante d’Areva, et Gérard Mestrallet, PDG de GDF Suez, ne sont-ils pas les ennemis jurés du nouveau PDG d’EDF, Henri Proglio ?

Abou Dhabi choisira finalement, fin 2009, un consortium coréen. L’EPR français, nettement plus cher, pâtit des déboires rencontrés par Areva en Finlande. En décembre 2003, le groupe dirigé par « Atomic Anne », associé à l’allemand Siemens, a été retenu pour construire une centrale nucléaire « clé en main » de type EPR à Olkiluoto, dans l’ouest de la Finlande. Une folie. Areva n’a ni les plans ni les compétences. EDF ricane et réplique en lançant, en 2006, le projet de Flamanville 3 : nouvelle folie, l’électricien n’est guère plus prêt…

« Cette course entre les deux entreprises françaises a conduit au lancement précipité des chantiers de construction de ces deux premiers EPR, sur la base de références techniques erronées et d’études détaillées insuffisantes », assène la Cour des comptes, dans un rapport au vitriol, publié en juin 2020. L’institution accuse « les administrations concernées » de ne pas avoir joué leur rôle de vigie. En particulier, l’Etat actionnaire, qui détenait plus de 87 % d’EDF et d’Areva, a laissé prospérer entre les deux maisons une relation qualifiée de « pathologique » par les observateurs.

L’EPR, un enfant mal né

Cette bride laissée trop lâche a coûté cher. Le réacteur d’Olkiluoto 3 a produit ses premiers mégawattheures (MWh) en mars 2022, avec douze ans de retard par rapport aux objectifs initiaux. Son coût est estimé à près de 9 milliards d’euros, soit trois fois le montant prévu. L’Etat a dû restructurer Areva avant d’y injecter 4,5 milliards d’euros en 2017. Comme si le contribuable français payait pour l’électricité des Finlandais. Va-t-il également financer celle des Britanniques ? C’est la crainte qui a poussé Thomas Piquemal, alors directeur financier d’EDF, à démissionner en mars 2016.

Le dirigeant estimait déraisonnable que l’électricien prenne à sa charge autant de risques liés à la construction de deux EPR pour la centrale d’Hinkley Point, dans le sud-ouest de l’Angleterre. « Qui investirait 70 % de son patrimoine sur une technologie dont nous ne savons toujours pas si elle fonctionne ? », a-t-il expliqué par la suite aux députés. Trois EPR tournent actuellement dans le monde, un en Finlande et deux en Chine. Le chargement du combustible à Flamanville 3 est planifié pour juin 2023 (contre une mise en service prévue au départ en 2012).Lire aussi   Article réservé à nos abonnés  « Echec opérationnel » et « dérive des coûts » : la gestion de l’EPR, réacteur nucléaire de troisième génération, décriée par la Cour de comptes

Selon le rapport de juin 2020 de la Cour des comptes, la facture globale du chantier (y compris les frais financiers) devrait atteindre 19 milliards d’euros (contre 3,2 milliards attendus). L’EPR est un enfant mal né. Ce fruit de la collaboration technologique entre Areva et Siemens, bénie par les politiques désireux de forger l’« Airbus du nucléaire », est passé sous les fourches Caudines des autorités de sûreté française et allemande, dont les exigences « ne convergeaient pas toujours », glisse une Cour des comptes amatrice de litote.

Cet « empilement d’ingénieries d’inspirations différentes », d’une effroyable complexité, n’a pas été remis en cause lorsque l’Allemagne s’est retirée du projet, en 1998. A ces difficultés initiales s’ajoute la défaillance des opérateurs, Areva – et sa filiale Framatome, reprise depuis par EDF – mais également l’électricien lui-même : le grand architecte ensemblier de la filière a perdu la main. Pour Jean-Martin Folz, l’ancien patron de PSA, chargé d’auditer la situation de Flamanville en octobre 2019, « les outils et les méthodes de management indispensables à la gestion d’un projet de cette envergure n’ont pas été mis en place au lancement de celui-ci ».

De l’absence d’un vrai chef de projet aux loupés des soudeurs, c’est la bérézina. Les concurrents, eux, critiquent « l’arrogance » du fleuron tricolore. « C’est la maladie du monopole, EDF n’accepte pas ce qui vient de l’extérieur, il est dans sa bulle », lâche l’un d’entre eux. De quoi expliquer en partie le climat délétère qui s’est installé avec l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN). « EDF n’a informé l’ASN de l’existence d’un écart au référentiel d’exclusion de rupture pour les soudures de traversées qu’en 2017, alors que ces éléments étaient connus depuis octobre 2013 », dénonce la Cour des comptes.

Bruxelles contre les monopoles

Du côté du parc existant, enfin, la mauvaise surprise est venue d’un problème de « corrosion sous contrainte » détecté en décembre 2021 dans les circuits secondaires de la centrale de Civaux (Vienne). Cette rouille, « totalement inattendue pour tous les experts », a insisté M. Lévy lors d’une audition le 14 septembre à l’Assemblée nationale, a entraîné l’arrêt de quinze réacteurs, s’ajoutant aux dix en pause pour une maintenance classique. Plus un connaissant un « arrêt fortuit ».

« Nous faisons face à un cumul inattendu d’activités, qui mobilise des compétences pointues et rares, de tuyauteurs, soudeurs, robinetiers, chaudronniers…, a expliqué le PDG. Ce déficit de compétences affecte notre capacité à réparer au rythme que nous souhaiterions. » Sébastien Menesplier, secrétaire général de la puissante fédération CGT Mines-Energie, déplore que « 80 % de la maintenance [soit] sous-traitée. C’est beaucoup trop ». M. Menesplier reconnaît que l’électricien « s’est reposé sur ses lauriers », renvoie dos à dos les politiques « de gauche, de droite et du milieu », mais, surtout, il en veut à Bruxelles.

« La libéralisation est un échec. Elle a créé de la précarité et fait flamber les tarifs de l’électricité », martèle le syndicaliste, qui appelle à « enterrer les directives européennes encore plus profondément que des déchets nucléaires ». La Commission européenne, dont le dogme fondateur repose sur la protection des consommateurs, n’a eu de cesse de casser les monopoles, EDF en tête. A partir de 1996, elle a imposé aux Etats membres une ouverture progressive à la concurrence de la production, du transport et de la distribution d’électricité.

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Ce cheminement a culminé dans la loi sur la nouvelle organisation du marché de l’électricité (NOME), votée en 2010, qui oblige l’électricien à vendre chaque année environ un quart de sa production électrique à des fournisseurs alternatifs au prix d’environ 42 euros du MWh. Ce mécanisme, appelé Accès régulé à l’électricité nucléaire historique (Arenh), devrait coûter 10 milliards d’euros au groupe en 2022. « Il est faux de dire que l’Arenh a été mis en place à la demande de Bruxelles. Il y avait d’autres solutions pour ouvrir le marché français à la concurrence », plaide Stéphane Sorin, fondateur du groupement d’achat Collectif Energie.

« Ce dispositif correspond à un choix politique des pouvoirs publics français, qui se sont toujours servis d’EDF pour protéger le consommateur et qui ne souhaitaient pas toucher au parc du groupe »,poursuit-il. Le fournisseur historique, en effet, a refusé de vendre des capacités de production, comme Enel l’a fait en Italie par exemple, afin de faciliter l’entrée de concurrents sur le marché français. Bruxelles, en particulier, presse la France depuis des décennies de mettre en concurrence ses concessions de barrages hydroélectriques gérés par EDF : un bras de fer qui dure toujours…

Isabelle Chaperon

Luc Rémont, venu de Schneider Electric, proposé par l’Elysée pour être le nouveau patron d’EDF

Il cumule pratique des cabinets ministériels, expérience financière et compétences industrielles.

Par Jean-Michel Bezat et Sophie Fay

Aujourd’hui à 16h43, mis à jour à 17h06.Lecture 6 min.

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La fiche de poste était exigeante. L’Etat avait défini, en juillet, le profil du futur patron d’EDF, après l’annonce du départ anticipé de son président-directeur général, Jean-Bernard Lévy. « Quelqu’un qui maîtrise les grands programmes industriels », avait brossé à grands traits le ministre de l’économie et des finances, Bruno Le Maire, et qui possède le « sens du compromis »pour réformer de fond en comble le géant de l’électricité, sans s’aliéner les syndicats ni la Commission européenne.

Au terme de longues semaines de recherche, le chef de l’Etat, Emmanuel Macron, a tranché : Luc Rémont, 53 ans, sera prochainement nommé à la tête d’EDF. « Le Président de la République envisage, sur proposition de la Première ministre, de nommer Luc Rémont », « en qualité de président-directeur général d’Electricité de France », a indiqué la présidence jeudi 29 septembre, en précisant que le Parlement devra donner son aval à cette nomination.

Un temps, l’Elysée avait envisagé de scinder les fonctions de président et de directeur général, mais les statuts actuels de l’opérateur historique ne le permettent pas. Toute nouvelle gouvernance doit être soumise à l’assemblée générale des actionnaires. Bercy demeure favorable, à terme, à cette dissociation des fonctions.

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Le choix de M. Rémont est somme toute classique. Jusqu’ici chargé d’une partie des activités internationales de Schneider Electric, ce polytechnicien, diplômé de l’Ecole nationale supérieure de techniques avancées, a partagé sa carrière entre haute fonction publique et secteur privé. L’itinéraire du nouveau patron est d’abord celle d’un enfant de la bourgeoisie lyonnaise. Fils d’une psychiatre et d’un ingénieur longtemps maire (UDF, puis UMP) de Saint-Cyr-au-Mont-d’Or (Rhône), une banlieue chic de Lyon, ce père de quatre enfants est marié à une normalienne, directrice de l’expertise de Bpifrance et autrice en 1998 d’une étude sur… le démantèlement des centrales nucléaires.

« Très structuré et très loyal »

M. Rémont commence son parcours à la direction générale de l’armement (DGA), de 1993 à 1996, et la poursuit au Trésor, avant de servir tous les ministres de l’économie et des finances, entre 2002 et 2007, dans les cabinets de Francis Mer, Nicolas Sarkozy, Hervé Gaymard et Thierry Breton. Comme le souhaitait l’Etat, l’homme n’a pas le profil du patron politique. « Mais Luc Rémont sait parfaitement comment se prennent les décisions publiques, et c’est très utile pour un patron d’EDF », nuance un ancien proche conseiller de M. Sarkozy, qui se souvient d’un collaborateur « très structuré et très loyal », en qui il avait « une absolue confiance ».

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Un collègue au cabinet de M. Mer, aujourd’hui dirigeant au Medef, complète : « Il suivait le portefeuille de l’Etat actionnaire. Je ne l’ai jamais vu s’énerver, même quand il y avait des dossiers compliqués, avec Bruxelles notamment. » Et les dossiers chauds se sont enchaînés durant ses « années Bercy » : sauvetage d’Alstom, privatisation des autoroutes et de la Société nationale maritime Corse-Méditerranée, mariage précipité de Gaz de France avec Suez pour contrer l’attaque de l’italien Enel, interminables négociations avec les syndicats sur l’ouverture du marché de l’énergie…

Luc Rémont a passé sept ans à la banque d’investissement Merrill Lynch, notamment comme patron de la filiale française. Un atout appréciable chez EDF, où les enjeux financiers sont énormes

Hervé Guillou, ex-PDG de Naval Group et « ami de trente ans », se rappelle aussi ses talents pour sortir des programmes publics de sérieuses difficultés passagères. Ce fut le cas de la fusée Ariane 5 et, plus tard, chez Naval Group, des sous-marins nucléaires de la classe Suffren, ou encore de la délicate rupture du contrat de vente de deux bâtiments Mistral (des porte-hélicoptères) à la Russie, en 2014. « Dans ces projets à plusieurs milliards d’euros, souligne M. Guillou, il comprenait les équilibres à long terme. C’est pour ses grandes qualités d’ingénieur, d’industriel et de financier que je l’avais choisi comme président du comité d’audit au sein du conseil d’administration de Naval Group », où il a siégé de 2014 à 2020.

En quittant Bercy, en 2007, l’expert ès privatisations veut acquérir une compétence de banquier d’affaires, comme de nombreux petits camarades issus du Trésor. Il entre à la banque d’investissement Merrill Lynch, où il passera sept ans, notamment comme patron de la filiale française. Un atout appréciable chez EDF, où les enjeux financiers sont énormes : grevé par une dette de 43 milliards d’euros et un excédent brut d’exploitation (ebitda) négatif de 29 milliards d’euros en 2022, le groupe doit faire appel aux marchés et reste l’un des plus gros émetteurs d’obligations en Europe.

« C’est vraiment un ingénieur »

Quant à son activité dans le nucléaire, très gourmande en capitaux (plus de 100 milliards d’euros dans les quinze ans à venir), elle passe par des montages financiers sophistiqués. L’Etat, qui devra mettre la main à la poche, exigera de M. Rémont une extrême vigilance sur la maîtrise du coût des nouveaux EPR, pour ne pas rééditer le fiasco financier de la centrale de Flamanville (Manche). « Quand il m’a rejoint, il a pris le métier de banquier d’affaires comme un industriel, se remémore Marc Pandraud, qui l’avait recruté chez Merrill Lynch, acheté ensuite par Bank of America. C’était une personnalité atypique dans ce milieu, il ne raisonnait pas par le carnet d’adresses, mais par la méthode, ce qui caractérisait aussi nos clients industriels. »

« C’est vraiment un ingénieur, il porte l’industrie en lui », confirme Gilles Grapinet, directeur général de Worldline, qui l’eut comme adjoint à la direction du cabinet de M. Breton. Les deux hommes sont restés proches et M. Rémont est administrateur de cette société spécialisée dans les systèmes de paiement. Un profil d’industriel qui n’a pas échappé à Jean-Pascal Tricoire, PDG de Schneider Electric. En 2014, ce « voileux » amoureux des sorties en mer dans le sud de la Bretagne, où il possède une maison sur les bords de l’Odet, largue la banque et change de cap pour rejoindre ce groupe en pleine expansion. Il sera patron pour la France à partir de 2017, avant de prendre une partie de l’activité internationale trois ans plus tard.

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Son « recruteur » chez Merrill Lynch n’est pas surpris : « J’étais convaincu qu’il retournerait dans l’industrie. » Un ancien conseiller de M. Sarkozy à Bercy, aujourd’hui pilier d’une grande banque d’affaires, croit savoir qu’« il n’a pas été le plus heureux du monde dans la finance » et qu’« il aime faire plutôt qu’être dans la position de conseiller ». « Il se reconnaît davantage dans l’industrie, appuie Gilles Grapinet, dans cette sociologie qui a besoin de toutes les classes sociales, que dans la finance, où il n’y a que des cols blancs. »

« Je suis une grande fan, confie Christel Heydemann, qui a travaillé avec lui chez Schneider Electric jusqu’à sa nomination à la direction générale d’Orange, en janvier. Luc a beaucoup d’atouts : une grande connaissance de Bercy, une expérience de banquier nécessaire à la tête d’une entreprise qui va investir des dizaines de milliards d’euros, et des responsabilités chez Schneider, dont l’activité est au cœur des enjeux de la transition énergétique. » Sans oublier un parcours international qui lui donne, selon elle,« une connaissance de contextes culturels très différents ».

Sens de l’Etat

De fait, « il possède une énorme connaissance des opérateurs électriques dans le monde », souvent clients de Schneider Electric, relève M. Guillou. Il n’ignore rien non plus de la filière française pour avoir présidé (de 2015 à 2018) le groupement des entreprises de la filière électronumérique française (Gimélec), qui rassemble 200 sociétés fournissant des solutions électriques et numériques aux secteurs de l’énergie, de l’industrie, de la construction et des infrastructures.

De ces jeunes conseillers issus du Trésor à l’ego hypertrophié, « il était l’un des moins arrogants, des moins déconnectés des réalités sociales », remarque un collègue de l’époque. Ceux qui l’ont croisé soulignent une autre caractéristique, importante pour EDF : son sens de l’Etat. Il la tient sans doute de sa formation à l’X et de son passage à la DGA. « Il est resté longtemps officier de réserve, et je me souviens même avoir signé des autorisations d’absence pour ses semaines de manœuvre », raconte M. Grapinet.

Sa toute première tâche consistera à accompagner la renationalisation d’EDF par l’Etat, qui va reprendre les 15,9 % du capital qu’il ne détient pas

« Je suis persuadé qu’il n’a pas fait campagne », ajoute ce dernier. Confirmation de Mme Heydemann : « Il n’est pas là pour son propre agenda. » Un souci du service public qui ne le poussera pas à contester les décisions gouvernementales concernant une entreprise désormais sous tutelle. « Résister à l’Etat actionnaire ?, s’interroge un ancien conseiller. Il a un côté bon élève, très respectueux. Je ne le vois pas s’opposer à Alexis Kohler », le secrétaire général de l’Elysée, qui a la haute main sur les entreprises publiques.

Sa toute première tâche consistera à accompagner la renationalisation d’EDF par l’Etat, qui va reprendre les 15,9 % du capital qu’il ne détient pas. Le gouvernement dit vouloir ainsi lui « donner les moyens d’accélérer la mise en œuvre du programme de renouveau nucléaire et le déploiement des énergies renouvelables en France ». Par un curieux revirement de l’histoire, le conseiller qui avait travaillé à l’introduction en Bourse d’EDF en 2005 sera, près de deux décennies plus tard, l’artisan de son retour dans le giron de l’Etat.

Jean-Michel Bezat et Sophie Fay

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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