Les consultants du secteur privé rendent parfois une copie indigente aux yeux de l’administration

Cabinets de conseil : même médiocres, les missions des consultants pour l’Etat ne sont pas remises en question

Alors que le travail des consultants du privé embauchés par l’Etat n’est pas toujours au niveau, l’administration le valide presque automatiquement, selon des fiches d’évaluation auxquelles « Le Monde » a eu accès. 

Par Adrien Sénécat et Maxime Vaudano Publié hier à 17h10, mis à jour à 08h33  

Temps de Lecture 5 min. 

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Les missions des cabinets de conseil privés pour le compte des pouvoirs publics ne font pas toujours l’objet d’un suivi rigoureux.
Les missions des cabinets de conseil privés pour le compte des pouvoirs publics ne font pas toujours l’objet d’un suivi rigoureux.  LE MONDE D’APRES ISTOCK

Un « manque d’expertise », de « culture juridique » ou encore de « connaissance du secteur public ». Rémunérés par le gouvernement pour contribuer à des chantiers stratégiques comme la politique de distribution de masques pendant la pandémie ou encore la stratégie de rénovation énergétique, les consultants du secteur privé rendent parfois une copie indigente aux yeux de l’administration, selon des documents obtenus par Le Monde dans le cadre de la procédure d’accès aux documents administratifs.

Ces dizaines de fiches d’évaluation ont été établies à la suite de missions réalisées par de prestigieux cabinets de conseil (Capgemini, Eurogroup, Boston Consulting Group, McKinsey, etc.) pour le compte du gouvernement. Toutes ces prestations ont été facturées par le biais de l’accord-cadre de la direction interministérielle de la transformation publique (DITP), un grand contrat fourre-tout dans le cadre duquel plus de 208 millions d’euros ont été dépensés de 2018 à 2021. A rebours du discours gouvernemental selon lequel chaque mission serait suivie de près, ces documents révèlent d’importantes lacunes dans leur contrôle et leur encadrement.

La mission du cabinet Inop’s pour la direction générale des entreprises est durement critiquée par l’administration, qui pointe un « prestataire peu structuré, peu rigoureux ».
La mission du cabinet Inop’s pour la direction générale des entreprises est durement critiquée par l’administration, qui pointe un « prestataire peu structuré, peu rigoureux ».  LE MONDE

Comment nous avons obtenu ces documents

Dans le cadre de son enquête au long cours sur le recours de l’Etat aux cabinets de conseil privés, Le Monde a demandé à l’Elysée et aux différents ministères et administrations (dont la DITP) des informations sur les contrats conclus lors du quinquennat 2017-2022. Notre première demande, appuyée sur le droit d’accès aux documents administratifs produits par l’Etat consacré par la loi du 17 juillet 1978, a été envoyée le 21 février 2022.

Après un premier refus de la DITP et des autres institutions concernées, nous avons saisi la Commission d’accès aux documents administratifs (CADA), qui a émis le 12 mai un avis favorable à la communication des documents demandés – parmi lesquels figurent les évaluations des prestations de conseil. Le 20 septembre, la DITP nous a communiqué les évaluations relatives à 72 missions réalisées par l’intermédiaire de son accord-cadre, d’un coût supérieur à 150 000 euros, sur les 111 qui figuraient dans cette tranche de prix et sur un total de 585 prestations. Les fiches correspondant aux autres missions nous ont été promises pour les semaines qui viennent.

L’ensemble des fiches d’évaluation mentionnées dans cet article sont consultables en suivant ce lien.

Zéro évaluation pour de nombreuses missions

Ces fiches d’évaluation ne relèvent pas du simple coup de tampon. Elles sont censées servir de référence à l’administration pour demander des comptes aux consultants en cas de difficulté sur la mission. Ainsi, le contrat qui lie la DITP aux cabinets privés prévoit la possibilité de leur faire retravailler certaines de leurs productions ou d’appliquer des pénalités sur facture si le rendu n’est pas conforme aux attentes.

« Si le consultant n’a pas fait le travail attendu ou ne le rend pas à temps, des pénalités sont prévues », assurait le patron de la DITP, Thierry Lambert, lors de son audition au Sénat le 2 décembre 2021. Et le contrôle serait, à l’en croire, systématique :

« Nous faisons toujours une évaluation des missions. (…) A chaque mission, des évaluations très concrètes sont réalisées, avec une grille d’analyse qui permet de valider le service fait. »

De nombreuses missions ont été rémunérées sans bilan préalable

Mais contrairement à ce qu’a affirmé Thierry Lambert lors de son audition au Sénat, de nombreuses missions ont été rémunérées sans bilan préalable. Alors que nous lui avions demandé les fiches d’évaluation relatives à l’ensemble des interventions de consultants qu’elle a supervisées de 2018 à 2022, la DITP ne nous a transmis que les documents relatifs à 72 missions, sur les 111 dont le coût était supérieur à 150 000 euros – auxquelles s’ajoutent 474 prestations d’un montant inférieur.Lire aussi   Qui sont les consultants et pourquoi l’Etat fait appel à eux, en 7 questions

« Il n’y a aucune discussion, aucun retour d’expérience »

Dans plus d’un tiers des cas, donc, « ces documents n’ont pas été produits », reconnaît la DITP. L’administration justifie cette situation par le fait que les clauses de l’accord-cadre de 2017 n’imposaient pas d’évaluation – contrairement au futur contrat 2023-2027, qui prévoit une évaluation systématique des missions. Le problème était pourtant identifié de longue date : dès 2014, la Cour des comptes critiquait, dans un rapport sur le recours aux conseils extérieurs, l’absence de « procédure formalisée et systématique d’évaluation des prestations ».

Interrogée sur ce point, la DITP estime qu’il y a malgré tout « toujours une évaluation du service rendu », car l’administration produit au minimum une attestation de « service fait ». La lecture de ces documents laisse pourtant peu de place au doute : ils n’ont pas vocation à évaluer la qualité du travail rendu, mais simplement à attester de son exécution pour que les cabinets de conseil puissent être payés.

« Le “service fait”, c’est un document assez succinct, commente un consultant qui a travaillé à plusieurs reprises sur des missions de l’accord-cadre de la DITP. On y trouve seulement des informations basiques sur le contrat », comme le libellé et le coût de la mission. Plus largement, notre interlocuteur déplore le manque de retours sur ses prestations :

« Il n’y a aucune discussion, aucun retour d’expérience de la part de l’administration après la mission. »

Des critiques, mais des pénalités rarissimes

Le contenu des évaluations est également instructif. Pour chaque mission, la DITP attribue une note de 0 à 5 au projet, accompagnée de commentaires sur son déroulé. L’administration commente également la qualité de la prestation et l’apport des consultants, avant de valider les « livrables », ces présentations qui formalisent les analyses et les propositions issues de la mission. L’exercice révèle une qualité de travail très inégale d’une mission à l’autre. Si l’apport des consultants est parfois jugé de « grande qualité », certaines missions sont entachées de carences assez flagrantes.

La « mise en place des communautés 360 », mission confiée à Capgemini, a été notée 1/5 par l’administration, peu convaincue du travail des consultants.  LE MONDE

Lorsque Capgemini planche sur une mission à 280 200 euros sur le handicap, ses évaluateurs déplorent que le cabinet ait eu « une compréhension limitée » du dossier et ait amené « peu de valeur ajoutée ». C’est l’un des rares cas où un cabinet de conseil s’est vu attribuer la note de 1/5 lors du contrôle. Mais si les consultants de Capgemini n’ont pas été capables d’apporter des compétences à l’administration (ce qui est en principe une de leur obligation contractuelle), la fiche d’évaluation salue « des personnes de bonne compagnie ».

Une prestation facturée 373 740 euros malgré « de nombreux livrables d’un niveau de qualité non recevable »

« Prestataire peu structuré, peu rigoureux », lit-on également dans la fiche de réception des travaux du cabinet Inop’s, mandaté pour travailler sur la « transformation de la direction générale des entreprises » de Bercy. Alors que la prestation a été facturée 373 740 euros, « de nombreux livrables [étaient] d’un niveau de qualité non recevable [et] ont dû être repris en charge par l’équipe DITP. » Note : 1/5.

De manière assez surprenante, ces nombreux griefs n’empêchent pas la DITP de valider les livrables qu’elle reçoit. Résultat : les pénalités venant sanctionner les cabinets de conseil pour leurs manquements semblent rarissimes, sinon inexistantes. « Si tu travailles avec un consultant pendant six mois et qu’à la fin tu n’es pas content de son PowerPoint, tu n’as pas vraiment de solution », dit en soupirant un ancien agent de la DITP.

Lire aussi :  « Les infiltrés », enquête sur l’emprise des cabinets de conseil sur un Etat consentant

La commission d’enquête du Sénat sur « l’influence croissante des cabinets de conseil privés sur les politiques publiques » partageait ce constat dans son rapportpublié en mars 2022 : à sa connaissance, l’administration « n’a [jamais] appliqué de pénalité à ses consultants, y compris pour des prestations pourtant très décevantes ». De son côté, la DITP assure aujourd’hui au Monde que « des pénalités ont été déjà appliquées », sans plus de précisions.

Une chose est sûre : aucun enseignement ne pourra être tiré de ces évaluations au moment de sélectionner les cabinets de conseil qui travailleront avec la DITP sur la période 2023-2027, puisque les dossiers de candidature sont anonymisés, en vertu des règles de neutralité des marchés publics.

Quand la DITP doit « rehausser le niveau »

Pourtant, les nombreux commentaires de l’administration sur le travail des cabinets de conseil interrogent leur plus-value. Si leur intervention peut se justifier par une expertise particulière ou des contraintes inhérentes au projet, la réalité est bien souvent moins reluisante.

Parmi les griefs récurrents, on trouve le manque d’expérience et de compétences des consultants. Le « dispositif [a souffert] globalement de la juniorité de ses membres et d’une absence de temps complet », lit-on par exemple au sujet d’une prestation d’Eurogroup. Des employés d’Ernst & Young et du Boston Consulting Group mandatés sur la rénovation énergétique des copropriétés sont aussi taxésd’un « manque d’expertise du sujet pour une bonne compréhension des enjeux ». Tout comme des salariés de McKinsey, critiqués pour leur « manque de culture juridique et plus largement du secteur public ».

La Cour des comptes pointait déjà, dans son rapport de 2014, l’absence de distinction entre l’apport des consultants à un projet et l’évaluation du projet lui-même : « Faire appel à un prestataire ne saurait se justifier dès lors que l’administration n’aurait pas préalablement vérifié l’existence de compétences mobilisables en interne. »

Or, dans bien des cas, c’est justement la DITP qui se voit contrainte d’intervenir pour « rehausser le niveau » et reprendre le travail des prestataires pour éviter qu’un projet ne s’embourbe. Un constat bien éloigné du discours d’Emmanuel Macron, qui défendait, en mars, l’intervention des cabinets de conseil pour « aider » les ministères qui sont « jour et nuit au travail ».

Vous avez des informations à nous transmettre ?

N’hésitez pas à contacter de façon sécurisée notre équipe enquêtes, qui se tient à votre disposition pour échanger avec vous si vous disposez d’informations ou de documents d’intérêt public.

Adrien Sénécat et  Maxime Vaudano

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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