« Comment espérer détourner les électeurs populaires du vote Le Pen lorsque certains à gauche alimentent des polémiques qui les hérissent ? »
CHRONIQUE

Philippe Bernard
La gauche est souvent plus mobilisée sur les questions sociétales que sur les problématiques sociales, déplore Philippe Bernard, éditorialiste au « Monde », dans sa chronique.
Publié hier à 05h00, mis à jour à 05h35 Temps de Lecture 4 min.
Existe-t-il un danger politique plus grand pour la France que l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir ? Or comment l’empêcher si les électeurs des classes populaires continuent de se tourner de plus en plus vers les Le Pen – 17 % des ouvriers en 1988, 39 % en 2017 et 42 % en 2022 au premier tour de la présidentielle ? Ces questions se posent au pouvoir en place et renvoient à la condescendance, voire au mépris, qu’a souvent manifesté Emmanuel Macron. Le grand mérite du député La France insoumise de la Somme, François Ruffin, est d’oser affirmer qu’elles concernent en premier lieu et de façon vitale la gauche.
La force de son petit livre Je vous écris du front de la Somme (Les Liens qui libèrent, 144 pages, 10 euros) est de reposer sur une réalité vécue : la petite musique des « Je ne peux pas voter pour la gauche, je suis pour le travail » et la hargne répétée contre « ceux qui “ne se lèvent pas le matin (…), touchent des aides” pendant que “nous, on n’a droit à rien” », entendues lors de porte-à-porte dans sa circonscription, entre Amiens et Abbeville
A partir d’un double constat – le succès de Jean-Luc Mélenchon chez les bourgeois de centre-ville et parmi les habitants de banlieue issus de l’immigration, et son échec face à Marine Le Pen dans les zones pavillonnaires et rurales –, l’élu de la Somme appelle à réconcilier ces deux électorats, condition sine qua non des victoires passées et futures de la gauche et d’un affaiblissement de l’extrême droite. La gauche, devenue aux yeux de bien des électeurs le « camp des assistés », doit, dit-il, redevenir celui du travail justement rémunéré et de la fierté qu’il procure.
« Parfum d’abandon »
Dérobée par l’extrême droite à l’instar de la laïcité ou du patriotisme, la « valeur travail » – également mise en avant par Fabien Roussel, le secrétaire national du Parti communiste français – doit être défendue et reliée à l’impératif de la lutte contre le changement climatique, elle-même pourvoyeuse d’emplois et d’espoir collectif. Sous le « parfum d’abandon » de la France des périphéries que ressent François Ruffin, sous sa plaidoirie en faveur de droits sociaux universels « sans obligation de misère », se devine la critique d’une gauche plus mobilisée sur les questions sociétales que sociales, plus encline à magnifier les particularismes que l’universalisme.
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De fait, comment espérer détourner les électeurs populaires du vote Le Pen lorsque certains, à gauche, dépensent l’essentiel de leur énergie dans des polémiques qui les hérissent, attisent l’anxiété et les peurs sans proposer de solution et exacerbent inutilement les clivages ? Avec sa défense des burkinis dans les piscines, le maire (EELV) de Grenoble, Eric Piolle, n’a probablement fait que conforter les préjugés sur une supposée complaisance de la gauche à l’égard de l’islam radical.
Dans un tout autre registre, la députée (EELV) Sandrine Rousseau a-t-elle vraiment fait avancer la cause du changement climatique en se focalisant sur l’aspect « genré » de la consommation de viande, au lourd impact en CO2, et en semblant montrer du doigt les hommes ? Isoler le critère du sexe des consommateurs de steak, c’est faire oublier que le marqueur essentiel reste la classe sociale : plus on est pauvre, plus on mange de viande et moins on en a réduit récemment la consommation, sans doute par manque d’information.
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Quant à Jean-Luc Mélenchon, il a peut-être satisfait une partie de ses électeurs en affirmant que « la police tue », mais il n’a sûrement pas gagné de points dans les zones pavillonnaires.
Classe laborieuse
Dans son passionnant Retour à Reims (Fayard, rééd. Flammarion, 2018), le sociologue Didier Eribon a décrit dès 2009 de façon limpide le processus qui a conduit ses parents, dont la forte identité ouvrière s’est longtemps exprimée par un vote communiste systématique, à voter pour l’extrême droite. Il en rend responsable la gauche qui a dédaigné les catégories populaires et leur identité de classe au profit de la défense de l’autonomie et de la responsabilité des individus.
Abandonné par la gauche, affaibli par la désindustrialisation et la précarisation consécutive à la mondialisation libérale, explique Didier Eribon, le peuple s’est reconstitué dans le vote FN, en privilégiant son identité nationale – par opposition aux immigrés – sur son appartenance à la classe laborieuse. Soutien de Jean-Luc Mélenchon, le sociologue appelle la gauche à « rapprocher » le vote ouvrier, largement acquis à Marine Le Pen, du vote urbain, capté par le chef des « insoumis », et à croiser différentes approches : classe, genre, race et écologie.
« Si vous voulez seulement vous occuper du féminisme, de l’écologie et du mouvement LGBT (et je n’ai pas besoin de préciser à quel point ces mouvements sont importants à mes yeux), délaissant les questions sociales, dit Didier Eribon dans un entretien publié par Mediapart, vous laissez des pans entiers de la société en déshérence politique, sans cadre pour se penser, et qui finissent par voter FN. »
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C’est sans doute en cherchant à s’adresser à la fois à son public habituel, mêlant électeurs aisés et éduqués et jeunes victimes de discrimination, et aux classes populaires, inquiètes de l’inflation et du délitement des services publics, que la gauche peut imaginer sortir de son enclavement. Le torrent de critiques par lequel les proches de Jean-Luc Mélenchon ont accueilli le livre de François Ruffin augure mal de la capacité de LFI à admettre la réalité de sa coupure avec une large partie du peuple.
Se faire entendre de cette dernière suppose par exemple de cesser de mépriser la demande de sécurité, de réhabiliter la « valeur travail » et d’imaginer de façon prioritaire les mesures concrètes (fiscales, sociales, etc.) destinées à éviter sur le long terme, en matière de transport comme de chauffage, d’emploi comme d’alimentation, que le coût et la charge de la transition climatique ne pèsent de façon disproportionnée, injuste et insupportable sur les personnes les plus fragiles.
Philippe Bernard
RECENSION D’ANATOMIE D’UNE TRAHISON. LA GAUCHE CONTRE LE PROGRÈS DE RENAUD DÉLY
RESPUBLICA par Pierre HAYAT DIMANCHE 18 SEPTEMBRE 2022
Journaliste politique et militant laïque, Renaud Dély se demande dans son livre paru au lendemain de l’élection présidentielle : qu’est-il arrivé à la gauche française pour qu’en trois décennies elle soit devenue méconnaissable ? Entre la gauche qui s’est convertie au néolibéralisme autoritaire et celle qui s’est compromise avec le communautarisme identitaire, il n’y a pas lieu de choisir, pour qui refuse de trahir les principes universalistes, rationalistes et de justice sociale qui ont façonné la gauche française depuis plus de deux siècles.
Il ne faudrait pas se méprendre sur cet ouvrage qui dresse un tableau sombre de la gauche française d’aujourd’hui. Certes, Anatomie d’une trahison(1) se veut lucide. Mais on ne lit pas un livre désespéré. La gauche d’aujourd’hui ne se réduit pas aux renoncements à la justice sociale et aux services publics ni à l’abandon de l’humanisme universaliste et de l’école laïque. Le livre manifeste une confiance en la capacité de la gauche à se ressaisir et à se refonder.
On ne trouvera pas non plus un livre polémique et sans nuances contre une gauche qui s’est sabordée. Très engagé, le livre se veut également précis et même mesuré, soucieux d’éviter les explications trop simples. Dély épargne au lecteur le récit rétrospectif d’une gauche qui aurait couru de défaites inévitables en échecs inéluctables, comme si l’histoire était soumise à un déterminisme strict, sans contingence ni marges de liberté. L’auteur veut comprendre — et expliquer — comment une partie de la gauche s’est elle-même dévoyée au point de reprendre à son compte des idéologies politico-religieuses liberticides et inégalitaires.
Si Dély récuse les outrances verbales des néo-gauchistes autosatisfaits jusqu’à la caricature, ce n’est pas pour pratiquer une brutalité verbale à rebours. Il conteste le simplisme en s’affrontant à la complexité de réel. Militer pour l’universalisme laïque et républicain et refuser un mode de discours réducteur procèdent pour Dély du même engagement rationaliste et humaniste. Là est sans doute l’aspect le plus intéressant de l’ouvrage. L’engagement laïque de son auteur ne l’amène pas à limiter ses scrupules rationnels et son sens de la complexité du réel. Renaud Dély a la vive conscience de l’implication réciproque de la laïcité et de la rationalité.
Sans doute y a-t-il lieu également d’éviter un malentendu auquel pourraient prêter le titre et le sous-titre du livre Anatomie d’une trahison. La gauche contre le progrès, comme si la gauche devait s’identifier à une foi sans faille en un progrès inéluctable. Si Dély rattache la gauche à l’idée de progrès, ce n’est pas pour perpétuer certaines illusions des deux siècles passés ni pour dénier les urgences climatiques. Son progressisme mobilise une confiance de principe en la perfectibilité humaine qui vient des Lumières et faisait dire à Ferdinand Buisson, l’un des fondateurs de la laïcité française, qu’il y a toujours un lendemain pour l’humanité. La dénonciation par Renaud Dély d’une « gauche contre le progrès » vise la démagogie qui a porté une partie d’entre elles à cautionner les antivax, au mépris des préconisations des scientifiques. Au-delà, Dély pointe les compromissions avec des idéologies réactionnaires qui portent la gauche à tourner le dos à ses fondamentaux historiques. Il vise le négativisme d’une gauche apocalyptique dont la logorrhée radicale et le sectarisme masquent une impuissance à fédérer durablement pour changer la réalité.
La gauche convertie au macronisme a participé à l’affaiblissement spectaculaire des droits sociaux et des services publics. Elle a clairement tourné le dos à la gauche historique et paraît d’ailleurs avoir renoncé à s’en réclamer. C’est sans doute la raison pour laquelle l’ouvrage, dont l’objet est de traiter de l’état de la gauche française aujourd’hui, ne s’y attarde pas. Il n’en est pas de même de la gauche communautariste qui se présente comme la seule gauche véritable. Mais cette gauche-là a abdiqué devant les difficultés de sa tâche historique d’éducation populaire. Par aveuglement, intérêt ou lâcheté et, désormais, par habitude, elle est complaisante à l’égard de l’islamisme politique. Elle a perdu de vue la profonde dialectique qui unit la confiance en l’idéal humaniste et la reconnaissance des contraintes du réel. Dély cite une des belles formules de Jaurès selon laquelle le courage consiste à aller à l’idéal et à comprendre le réel. Ce courage est celui de Renaud Dély qui apporte par sa méticuleuse pugnacité sa pierre à la nécessaire renaissance de la gauche par la laïcité et de la laïcité par la gauche.
La laïcité n’est certes pas toute la gauche. Mais la première se racornit sans la seconde, en se privant de sa sève sociale. Et la seconde se saborde sans la première, en se dépossédant de son universalisme.
La laïcité, écrit Dély, c’est la gauche. Pas seulement elle, bien sûr, mais c’est forcément la gauche. La gauche sans la laïcité n’est plus la gauche, car elle se détourne de la marche du progrès et abandonne son ambition émancipatrice.
Notes de bas de page
| ↑1 | Éditions de l’Observatoire, avril 2022, 18 euros. |
|---|
par PIERRE HAYAT
Agrégé et docteur en philosophie
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