Près d’un quart des parents n’ont pas accès à la solution qu’ils souhaitent pour faire garder leur enfant

Pénurie de professionnels, épuisement, risque de maltraitance : le secteur de la petite enfance à bout de souffle

Le gouvernement a esquissé, lundi 11 juillet, une série de mesures destinées à endiguer la crise. Sans pour autant ouvrir la porte à une revalorisation des salaires. 

Par Solène CordierPublié le 11 juillet 2022 à 19h46 – Mis à jour le 12 juillet 2022 à 07h51  

Temps de Lecture 5 min. 

https://www.google.fr/url?sa=t&rct=j&q=&esrc=s&source=web&cd=&ved=2ahUKEwitscau8fX5AhWISfEDHV-GBGkQFnoECAcQAw&url=https%3A%2F%2Fwww.lemonde.fr%2Fsociete%2Farticle%2F2022%2F07%2F11%2Fpenurie-de-professionnels-epuisement-risque-de-maltraitance-le-secteur-de-la-petite-enfance-a-bout-de-souffle_6134374_3224.html&usg=AOvVaw3Bt54PNlz4nr-Bpk_6PVny

COLCANOPA

Déblocage de crédits supplémentaires pour l’année à venir, ouverture à davantage de profils des métiers de la petite enfance, création d’un observatoire de la qualité de vie au travail… Confronté à une pénurie de professionnels sans précédent, et à l’expression de leur grand désarroi après le décès d’un bébé dans une crèche privée de Lyon le 22 juin, le gouvernement a esquissé quelques premiers éléments de réponse, lundi 11 juillet, lors d’une réunion avec les membres du comité de filière petite enfance. Cette instance a été installée en novembre 2021 pour réfléchir aux solutions à apporter à la crise que traverse le secteur.

Concernant le drame survenu à Lyon, le nouveau ministre des solidarités, Jean-Christophe Combe, a notamment annoncé l’ouverture d’une enquête de l’inspection générale des affaires sociales pour faire la lumière sur les circonstances ayant conduit à la mort de la petite fille de 11 mois, après qu’une employée de crèche, excédée, lui a fait boire volontairement de la soude caustique. Il a également livré, lors de cet échange, quelques pistes de réflexion pour prévenir d’autres situations de maltraitance, telles que la possibilité de rendre obligatoire la création de conseils de parents dans toutes les crèches, la mise en place d’un système de signalement et de suivi national des incidents ou encore des processus renforcés de contrôle et d’évaluation des établissements.

Lire aussi *:  Crèches : une pénurie de personnel et un manque de places partout en France

Rien n’a en revanche été annoncé concernant une revalorisation des salaires, qui constitue pourtant une revendication de taille dans ce secteur dominé par les établissements publics. Sur ce sujet, le ministre a donné rendez-vous à la rentrée. Il s’est aussi engagé à consacrer 2 millions d’euros à une campagne de promotion et de valorisation des métiers du secteur.

Ces quelques mesures sont avant tout destinées à donner un premier gage aux professionnels, dans un contexte de fortes attentes. Déjà, lors de son discours de politique générale du mercredi 6 juillet, la première ministre, Elisabeth Borne, avait évoqué l’enfance comme étant une priorité du quinquennat qui s’ouvre, promettant de « bâtir, avec les collectivités, un véritable service public de la petite enfance » et « d’offrir les 200 000 places d’accueil manquantes ». Une série de recommandations émanant du comité de filière avait été émise quelques jours plus tôt, le 29 juin.

« Valoriser la filière »

Les alertes se multiplient en effet ces derniers mois. Dans les structures d’accueil collectif, les professionnels sont de plus en plus nombreux à témoigner de leur épuisement. Le drame survenu à Lyon a libéré leur parole, comme le prouve le grand nombre de réponses reçues à un appel à témoignages du Monde relayé par le Syndicat national des professionnel·le·s de la petite enfance (SNPPE).

C’est ce qu’explique par exemple Nadine (elle a requis l’anonymat), auxiliaire de puériculture depuis treize ans, qui exerce en crèche collective au Havre (Seine-Maritime) : « Nous sommes censées être six professionnelles, pour une capacité d’accueil de trente-cinq enfants. Mais depuis le début de l’année, nous n’avons jamais été au complet en raison des arrêts maladie des unes et des autres. Je me retrouve parfois à devoir laisser une collègue gérer seule dix enfants, pendant que je change des couches à la chaîne. Tout ça se fait au mépris de la sécurité, de l’éveil et de l’accompagnement des petits, que nous pressons sans cesse à tous les moments-clés de la journée, comme les repas, les siestes », déplore-t-elle. « Ma directrice essaie de nous aider tant bien que mal, mais elle est en relation avec les parents, et l’aspect administratif lui prend énormément de temps. Alors on fait du bricolage, en croisant les doigts pour que rien n’arrive », souffle cette professionnelle, qui réfléchit à s’installer à son compte comme assistante maternelle, pour retrouver « le sens du métier ».

Lire aussi l’archive (2019) :  Assistantes maternelles, crèche, à domicile… Des modes de garde inégaux pour les moins de 3 ans ***

« C’est nécessaire de faire en sorte de valoriser la filière, sur le plan salarial, mais aussi les conditions de travail », défend Julie Marty Pichon, présidente de la Fédération nationale des éducateurs de jeunes enfants.

La capacité théorique d’accueil – soit 59,8 places pour 100 enfants âgés de moins de 3 ans en 2019, selon les derniers chiffres de l’Observatoire national de la petite enfance – masque en réalité de grandes disparités territoriales. Faute d’un encadrement suffisant, plusieurs crèches ont dû revoir leur fonctionnement, provoquant l’embarras et le mécontentement de nombreux parents.

Dégradation continue de la qualité d’accueil

Le SNPPE, qui a réalisé avant les élections législatives un état des lieux, le confirme. « Dans les réponses qu’on a reçues, on a des structures qui ont diminué leur amplitude horaire, d’autres qui ont fermé des sections pour pouvoir continuer d’accueillir les enfants en toute sécurité… Partout, il y a beaucoup d’heures supplémentaires effectuées par les professionnels en poste, afin de pallier au mieux les absences », détaille Véronique Escames, cosecrétaire général du SNPPE. « Si on n’a plus les bras, pas le nombre de personnels adéquats et pas les qualifications demandées, il faut assumer de fermer des places, on ne peut pas ouvrir des places coûte que coûte », martèle de son côté Julie Marty Pichon.

Du côté de l’Association des maires de France (AMF), gestionnaires de près de 70 % des crèches, l’accent est mis sur l’urgence de développer de nouvelles filières de formation. « Nous avons saisi les présidents de région », responsables du financement des formations, explique Clotilde Robin, première adjointe au maire de Roanne (Loire) et coprésidente du groupe de travail petite enfance de l’AMF, qui évoque des zones vraiment en tension – comme à Lyon –, contraintes de fermer des berceaux.

Lire aussi** :  Enfants en danger : l’embolie des services chargés de leur protection provoque des situations dramatiques

« Certains élus ont fait le choix de fermer des places pour assurer la sécurité des enfants et des professionnels, ce qui n’est guère vendeur auprès des familles », confirme Emilie Philippe, du collectif Pas de bébés à la consigne, qui rassemble des syndicats et des organisations professionnelles du secteur de la petite enfance mobilisés pour défendre de meilleures conditions d’exercice. Elle rappelle que le malaise qu’expriment aujourd’hui les actrices du secteur, très féminisé, ne date pas d’hier et témoigne d’une dégradation continue de la qualité d’accueil ces dix dernières années.

Crainte d’un accueil au rabais

Le collectif lui-même est né en 2009 pour protester contre le « décret Morano », paru l’année suivante, qui assouplit à l’époque les normes d’accueil en permettant notamment d’abaisser le taux minimal de personnel qualifié et d’autoriser un taux d’occupation de 120 %. A l’époque déjà, la secrétaire d’Etat à la famille, Nadine Morano, avait justifié de tels aménagements par le besoin de trouver des solutions de garde.

La dernière réforme en date, en 2021, a encore assoupli le taux d’encadrement, au grand dam des syndicats. Alors qu’il était jusqu’alors d’un professionnel pour huit enfants qui marchent et cinq qui ne marchent pas, il est désormais possible pour les responsables des structures de choisir un taux unique d’un professionnel pour six enfants.

« Avec la crise sanitaire, on a vu que les métiers de la petite enfance faisaient partie des professions indispensables pour que le pays continue de tourner, remarque Emilie Philippe. Mais plutôt que de se fier aux recommandations issues par exemple des travaux de la commission des mille jours, qui préconise un professionnel pour trois enfants, le gouvernement a préféré laisser davantage de latitude aux gestionnaires de crèches, qui ne sont pas forcément des professionnels de la petite enfance », déplore-t-elle.

Lire aussi :  L’intrigante hausse de la mortalité infantile en France

A cet égard, un projet d’arrêté dont M. Combe a confirmé l’entrée en vigueur prochaine ne manque pas d’inquiéter. Il prévoit de pouvoir recourir, « à titre exceptionnel, dans un contexte local de pénurie de personnels », à des règles dérogatoires sur la liste de diplômes et de certifications obligatoires pour travailler avec des jeunes enfants. Une formulation qui provoque chez de nombreux professionnels la crainte d’un accueil au rabais.

« Je suis extrêmement attachée à la qualité d’accueil, mais à côté de cela il y a aussi le principe de réalitéDans cette situation imparfaite nous essayons d’avoir des solutions les moins imparfaites possibles », répond Elisabeth Laithier, présidente du comité de filière petite enfance, bien déterminée à défendre à la fois les mesures d’urgence pour lutter contre la pénurie et la nécessité d’une revalorisation plus générale.

Solène Cordier

*Crèches : une pénurie de personnel et un manque de places partout en France

Une étude par questionnaire de la Caisse nationale des allocations familiales montre que près de la moitié des établissements manquent de personnel. L’Ile-de-France est la région la plus touchée. 

Par Solène CordierPublié le 11 juillet 2022 à 12h00  https://www.lemonde.fr/societe/article/2022/07/11/creches-une-penurie-de-personnel-et-un-manque-de-places-partout-en-france_6134316_3224.html

Temps de Lecture 2 min.

C’est une photographie inédite des carences du secteur de la petite enfance que livre la Caisse nationale d’allocations familiales (CNAF), lundi 11 juillet, avec l’enquête nationale sur la pénurie de professionnels en établissements d’accueil du jeune enfant.

L’étude a été effectuée à la demande du comité de filière petite enfance, mis sur pied en novembre 2021 par l’ancien secrétaire d’Etat à l’enfance Adrien Taquet, pour faire des préconisations afin de renforcer l’attractivité des métiers de la petite enfance, aux prises avec de nombreuses difficultés.Lire aussi l’archive (2019) :  Article réservé à nos abonnésAssistantes maternelles, crèche, à domicile… Des modes de garde inégaux pour les moins de 3 ans

« Les modes d’accueil des jeunes enfants, au sens large, font face à des tensions de personnes qui pèsent sur les conditions de travail des professionnels en poste et sur l’offre d’accueil. C’est un constat récurrent et insistant émanant des professionnels, en particulier dans certains territoires. Mais il n’avait pas été documenté dans la période récente », fait valoir Guillaume Roussier, responsable du pôle petite enfance du département enfance, jeunesse et parentalité de la CNAF. L’enquête répond donc à « un double objectif, poursuit M. Roussier. Mesurer l’ampleur de la pénurie des personnels de crèche et les conséquences sur l’offre d’accueil proposée aux familles ».

La situation en Ile-de-France particulièrement alarmante

La CNAF s’est concentrée ici sur l’accueil collectif, qui constitue le deuxième mode de garde en France, derrière les assistantes maternelles. Au total, 15 986 crèches collectives, offrant 411 959 places, ont répondu au questionnaire qui leur a été adressé en avril.

A propos de la pénurie de personnel, il apparaît que près de la moitié des établissements interrogés (48,6 %) font état de postes vacants de manière durable – soit plus de trois mois. Cela correspond à 8 908 postes en équivalent temps plein (ETP). Tous les métiers de la petite enfance ne sont pas touchés par le phénomène de la même manière ; au minimum, 45 % des besoins de recrutement concernent des postes d’auxiliaire de puériculture et 17 % des postes d’éducateur de jeunes enfants. Enfin, 1 623 postes de direction sont vacants.

C’est au sein des microcrèches, ces structures pouvant accueillir jusqu’à 12 enfants, qui connaissent un essor sans précédent ces dernières années, que le manque de professionnels est le plus élevé (23,71 ETP manquants pour 1 000 places, contre 21,62 ETP pour 1 000 places en moyenne).

La carte de France de la pénurie révèle de fortes disparités territoriales, avec un niveau d’exposition aux difficultés de recrutement qui va de 1 à 9, relève la CNAF. La situation est particulièrement alarmante dans la région Ile-de-France, qui compte le plus de places en établissements d’accueil du jeune enfant (124 768 places recensées dans l’enquête, soit 30 % du total) et qui concentre 3 639 postes en ETP vacants, soit 41 % de l’ensemble. Outre les trois départements de la petite couronne parisienne (Val-de-Marne, Hauts-de-Seine et Seine-Saint-Denis), les départements du Rhône, les territoires de Paris et de la Guyane sont très fragilisés.

« Double risque »

« L’étude ne révèle pas de caractéristique territoriale à strictement parler. Ce qui est saillant, en revanche, c’est le fait que les métropoles, et en particulier la région Ile-de-France, sont particulièrement confrontées au manque de professionnels et à la fermeture de places », confirme Guillaume Roussier.

Le nombre de places d’accueil fermées en raison de ces difficultés de personnel est l’autre enseignement majeur de cette étude. Au 1er avril, elles étaient 9 512, soit 2,3 % du total des places recensées dans le cadre de l’enquête. A la lumière de ces données chiffrées inédites, « on voit apparaître un double risque : une tension sur l’offre et la dégradation des conditions de travail des personnels », conclut M. Roussier. Avec, là encore, une place à part pour la région Ile-de-France, qui concentre 75 % des fermetures pour cause de manque de personnel (7 171 places fermées). La situation est particulièrement critique sur le territoire de la commune de Paris, qui représente 9 % du total national des places d’accueil collectif et 39 % des fermetures de places.

Solène Cordier

**Enfants en danger : l’embolie des services chargés de leur protection provoque des situations dramatiques

La mise en œuvre des décisions de justice censées protéger les mineurs maltraités ou délaissés intervient avec des retards croissants, provoquant des situations dramatiques. 

Par Solène Cordier et Jean-Baptiste JacquinPublié le 11 mai 2022 à 02h36 – Mis à jour le 20 mai 2022 à 13h46  

Temps de Lecture 9 min. 

AUREL

Mercredi 20 avril, lors du débat qui l’opposait à Marine Le Pen, à quatre jours du second tour de l’élection présidentielle, Emmanuel Macron a choisi de parler de la jeunesse. « La protection de l’enfance sera au cœur des cinq années qui viennent », a-t-il déclaré dans les deux minutes de « carte blanche » dont il disposait en fin d’émission. Chiche, a-t-on envie de dire, tant la situation de la protection de l’enfance est dégradée.

Comment objectiver ce constat ? Au secrétariat d’Etat de l’enfance et des familles, on ne dispose d’aucun chiffre sur l’évolution des conditions de prise en charge des mineurs en souffrance ou en danger. Au ministère de la justice, on reconnaît en revanche que la situation s’est détériorée en 2021. « L’augmentation des délais moyens de prise en charge des mesures judiciaires civiles décidées en protection de l’enfance est réelle », reconnaît-on Place Vendôme. Tous les acteurs sont touchés, Protection judiciaire de la jeunesse, services départementaux de l’aide sociale à l’enfance (ASE) et secteur associatif habilité.

Loin des statistiques, sur le terrain, les conséquences concrètes sont parfois terribles. Gisèle Delcambre, juge des enfants à Lille, relate le cas de cette mère de famille et de sa fille de cinq ans et demi qui sortent tout juste de son cabinet ce 22 avril. Il s’agissait d’une audience pour renouveler la mesure d’action éducative en milieu ouvert (AEMO) renforcée décidée il y a un an tandis qu’un placement avait été ordonné pour les trois garçons plus âgés de la fratrie. « Le service chargé de la mesure n’a pas pu l’attribuer à un éducateur. Rien n’a été mis en œuvre. Je me retrouve ce matin en audience sans aucun regard extérieur ni information nouvelle sur les conditions de vie de cette fillette par rapport à ce que je savais il y a un an », constate la magistrate.

Lire l’enquête :  L’aide sociale à l’enfance à bout de souffle

Ces enfants, déscolarisés, étaient livrés à eux-mêmes, rivés à des écrans sans limite en matière de violence ou de pornographie, avec une mère qui fuyait et un père absent. L’AEMO, décidée afin d’épargner à la petite dernière une rupture avec sa maman, était assortie d’obligations : la scolariser, lui installer un couchage indépendant alors qu’elle dormait avec sa mère, etc. Rien, en dehors de la parole de la mère, ne permet aujourd’hui à la juge de faire le point. Mme Delcambre, également présidente de l’Association française des magistrats de la jeunesse et de la famille, a renouvelé l’AEMO renforcée pour un an, en espérant que, cette fois, un éducateur pourra passer régulièrement au domicile.

Les enfants, premières victimes

La crédibilité des juges et leur légitimité à décider de mesures intrusives dans les familles se trouvent fragilisées. « J’ai été confronté à une audience assez violente en raison de droits de visite médiatisée [en présence de professionnels] qui n’ont pas pu être mis en place, raconte Antoine Trocello, juge à Montargis (Loiret). Une seule visite du père à son fils de 12 ans placé en foyer a été organisée en huit mois, en raison d’un service débordé, alors que les deux étaient demandeurs. »

Juge des enfants depuis dix-huit mois, il dit avoir déjà constaté une dégradation dans la mise en œuvre des décisions en assistance éducative, ces mesures civiles de protection de l’enfance. « Des mesures de placement attendent parfois plusieurs mois, voire plus de six mois, or, c’est la décision la plus lourde prise pour des enfants en danger, en tout cas en situation de maltraitance dans leur famille », précise M. Trocello.

Lire aussi  Un projet de loi sur la protection de l’enfance arrive à l’Assemblée nationale en juillet

Lorsqu’un éducateur arrive dans une famille six ou huit mois après la décision du juge, c’est au mieux un étonnement, parfois une incompréhension ou une colère, alors que la situation s’est dégradée. Le constat des magistrats est partagé par les acteurs de la protection de l’enfance. « Ce sont des situations qui ne datent pas d’aujourd’hui, qui sont assez anciennes, mais elles se sont fortement dégradées ces dernières années », reconnaît ainsi Fabienne Quiriau, directrice générale de la Convention nationale des associations de protection de l’enfant, qui regroupe plus de 140 associations.

Les enfants sont les premières victimes de cette dérive. Même dans des départements mieux lotis, comme les Alpes-Maritimes. Selon Chloé Sallée, juge à Nice, et membre du Syndicat de la magistrature, « le conseil départemental met les moyens pour éviter l’apparition de délais et on ne constate pas de hausse des décisions non exécutées. Mais il y a une vraie hausse des décisions judiciaires mal exécutées, en raison du manque de places adaptées aux besoins des jeunes ».

Lire aussi   Pour les mineurs, un jugement désormais en deux temps : « On demande plus à la justice sans en augmenter les moyens »

Dans les derniers jours d’avril, Mme Sallée recevait dans son cabinet une femme et son petit-fils de 2 ans au parcours déjà bien cabossé. Il a été placé en pouponnière dès ses 18 mois, après que sa mère, confrontée à de gros problèmes d’alcool, a sauté du balcon avec lui. Une solution positive s’est dessinée ensuite avec la grand-mère, volontaire pour le prendre chez elle. « Mais elle a rapidement été débordée ; j’ai demandé le placement en pouponnière, de préférence celle où il avait été, pour qu’il retrouve un environnement sécurisant », raconte la juge. Mais il n’y a plus de place, le garçonnet est donc confié à une famille d’accueil relais. « Une solution que l’on sait provisoire et qui crée une nouvelle rupture pour un enfant qui en a déjà eu beaucoup, se désole la magistrate. On sait que ces ruptures multiples sont des facteurs de déséquilibres et de troubles ultérieurs. »

C’est aussi le manque de places disponibles qui a mis en colère ce médecin de l’unité de médecine légale du CHU de Lille. Le garçon de 6 ans qu’il vient d’examiner a été victime d’une agression sexuelle dans le foyer de l’ASE où la justice l’a placé. Mais, faute de solution alternative, l’ASE le renvoie dans la même structure d’accueil. Là où il pourra croiser son agresseur de nouveau.

Manque de personnel

Dans le département riche des Hauts-de-Seine, le manque de structures pour les enfants placés est criant. La création de deux maisons d’enfants à caractère social (MECS) nouvelles a bien été décidée, mais elles n’ouvriront qu’en 2024, tandis qu’un centre éducatif renforcé, dernier stade avant le centre éducatif fermé, a réduit ses capacités d’accueil.

« Le conseil départemental est censé nous prévenir quand un placement n’est pas exécuté. Mais ce n’est pas le cas », déplore Christine Blanc, juge coordinatrice du tribunal pour enfants de Nanterre. Sa préoccupation du moment est « la dégradation depuis un an, devenue spectaculaire depuis six mois, de la prise en charge des AEMO et des mesures judiciaires d’investigation éducative », ces enquêtes socio-éducatives demandées par le juge des enfants pour évaluer une situation familiale avant de décider d’éventuels accompagnements ou placements.

Comme ailleurs, le manque d’éducateurs et de travailleurs sociaux est invoqué. L’Association Olga-Spitzer, une des plus importantes financées par le département pour prendre en charge les AEMO, compte aujourd’hui 26 % de postes vacants parmi ses éducateurs. « On est passés de deux mois d’attente pour qu’une telle mesure commence à être exécutée, à trois-quatre mois en moyenne sur le département, parfois six, constate Mme Blanc. On voit à l’audience des mesures en cours dont l’éducateur en charge est parti entre-temps. »

Lire aussi   « C’est totalement explosif » : l’Aide sociale à l’enfance dans la tourmente de l’épidémie due au coronavirus

Ces difficultés de recrutement se rencontrent dans toute la France. Au tribunal d’Angers, les délais de prise en charge des mesures d’assistance éducative par l’ASE « ont explosé », affirme Marie Limousin, juge des enfants. La présidente du conseil départemental a bien annoncé, en octobre 2021, un plan de 3 millions d’euros pour augmenter d’une soixantaine l’offre de places de repli pour des mesures de placement éducatif à domicile ou créer un accueil d’urgence pour les 14-18 ans. Dans la réalité, les placements se font encore avec des retards pouvant dépasser les six mois.

Un « effet crise sanitaire »

En Seine-Saint-Denis, où les juges des enfants avaient lancé en 2018 un cri d’alarme dans Le Monde, affirmant être devenus « les juges des mesures fictives », la situation s’était nettement améliorée… jusqu’à la crise sanitaire. Fin 2019, le délai moyen d’attente pour une AEMO était tombé à quatre mois. Il est aujourd’hui de treize mois. « Il est de six mois pour les mesures judiciaires d’investigation éducative, nous sommes donc désarmés pour agir », affirme une juge des enfants de Bobigny.

Lire aussi   Juges des enfants en Seine-Saint-Denis : « Notre alerte est un appel au secours »

Selon Marie-Claude Plottu, présidente d’Idée 93, qui regroupe trente associations de protection de l’enfance du département, 639 mesures d’AEMO sont aujourd’hui en attente, et 65 AEMO intensives. « Toutes les associations de Seine-Saint-Denis ont des postes vacants, la situation devient critique. Les recrutements sont très difficiles, pas seulement pour les postes d’éducateurs, affirme-t-elle. Même les services du département qui offrent pourtant un salaire plus élevé que ce que notre convention collective permet ont du mal à recruter. »

« Un éducateur qui débute est payé aux alentours de 1 300 euros net malgré la responsabilité que requièrent ses interventions auprès d’enfants dans des situations parfois complexes. Or, certains n’ont peut-être pas la fibre pour ce métier et s’en vont », constate Magali Mouchel, directrice adjointe du pôle AEMO de Sauvegarde 93, la plus grosse association habilitée du département. Depuis l’intégration des instituts régionaux du travail social sur la plate-forme d’orientation Parcoursup, de nombreux bacheliers s’y retrouvent « sans avoir réfléchi en amont à un engagement dans un travail d’éducateur », observe-t-elle.

Dans le même temps, les conditions d’intervention des éducateurs au domicile des familles sont plus difficiles. A Lille, Nanterre, Nice ou Bobigny, juges et associations disent faire face à de plus en plus de parents atteints de troubles psychologiques, voire psychiatriques. « On est confrontés à des conflits conjugaux violents, avec des enfants plongés dans un conflit de loyauté qui risque de les rendre fous. Or, la médiation familiale n’étant plus financée par le département, les éducateurs se retrouvent à jouer les médiateurs, ce qui n’est pas leur rôle », constate Mme Mouchel.

« Il y a certainement un effet postconfinement et crise sanitaire dans des familles psychologiquement fragiles que la situation a déstabilisées, avec une recrudescence des violences et de parents dépassés », analyse Pascale Bruston, présidente du tribunal pour enfants de Paris. Dans la capitale, privilégiée en matière de services sociaux, la magistrate n’avait jamais connu de délai d’attente dans la prise en charge des mesures d’assistance éducative. Une époque révolue. Ils sont aujourd’hui de trois à six mois pour les AEMO.

Lire aussi   Protection de l’enfance : « Il est impératif d’envisager une approche plus collégiale et décloisonnée »

Dans le Gard, on s’est organisé pour limiter l’impact de ces délais d’attente structurels. Jean-Philippe Itier, directeur des services AEMO du Comité de protection de l’enfance et de l’adolescence Gard-Lozère, a créé un « dispositif d’accompagnement immédiat ». « On reçoit la famille avec l’enfant dans un délai de quinze jours après la réception de la décision du juge. L’objectif est de se connaître, de faire une lecture du jugement avec la famille et d’évaluer ce qui est urgent en termes de scolarisation et de soins notamment », explique-t-il. « C’est un pis-aller », reconnaît le responsable associatif, « mais cela crédibilise la décision de justice qui interviendra plus tard ». Car les délais persistent. Il faut compter plus d’une année d’attente pour une AEMO renforcée.

Le dispositif d’accompagnement immédiat, financé par le département depuis 2019, « permet d’être connu de l’environnement de l’enfant, ce qui sécurise sa situation », affirme M. Itier. Et de citer le cas de cette maman d’un garçon autiste Asperger de 12 ans qui a fait une tentative de suicide sur son lieu de travail : « Les pompiers, à qui elle a dit qu’un éducateur suivait son fils, nous ont prévenus. On a envoyé un professionnel au domicile avant que l’enfant ne rentre de l’école, un autre à l’hôpital pour voir si la mère avait de la famille pour accueillir l’enfant. » Des associations d’autres départements ont approché M. Itier pour s’inspirer de ce dispositif.

Défaillances généralisées

Autre maillon fragilisé de la protection de l’enfance, le métier de famille d’accueil connaît, lui aussi, une crise des vocations. La pénurie actuelle, qui touche tous les départements, risque de s’accentuer dans les prochaines années en raison du départ à la retraite de nombre d’entre elles. Le système est « embolisé », relèvent de nombreux acteurs, même s’il existe des disparités territoriales.

Lire aussi  « Si rien ne se passe, c’est la fin du métier » : famille d’accueil, une profession en déshérence

Face à cela, « des palliatifs sont recherchés : on essaie a minima de rencontrer les familles, de faire passer un professionnel au domicile, pour ne pas laisser penser à l’enfant concerné que rien n’est fait », explique Fabienne Quiriau, qui reconnaît qu’il s’agit d’« une sorte de cataplasme », guère satisfaisant.

Des dispositifs innovants voient le jour. A Colmar, les services éducatifs Louis-et-Zélie-Martin, de la fondation des Apprentis d’Auteuil, suivent des enfants de 3 à 18 ans « placés » à domicile. Ils vivent chez eux, mais bénéficient d’un accompagnement renforcé, à raison de quatre visites par semaine. Des lits sont en permanence disponibles en cas d’urgence. « On fait de la dentelle, au plus près des situations », sourit Matthieu Gruner, le directeur. Mais il faut compter sept à neuf mois entre la décision du juge et l’entrée dans le dispositif. Actuellement, dix-huit enfants sont sur liste d’attente, pour un service de vingt-cinq places.

La justice doit aussi faire face à la défaillance d’autres dispositifs sociaux, comme la prise en charge du handicap. Le 28 avril, Chloé Sallée a renouvelé une AEMO pour « soulager » les parents d’un jeune de 15 ans en attente depuis deux ans d’une place dans un institut médico-éducatif. Il est pris une heure par jour dans une unité localisée d’inclusion scolaire (classe ULIS). « Il a des troubles du spectre autistique qui s’aggravent, les parents craquent, ils sont au bord de l’expulsion à cause du bruit dont se plaignent les voisins, l’enfant est en très grande souffrance, c’est insoutenable, dit la juge. Le mettre dans un foyer d’urgence ne résoudrait rien. » Ces mineurs aux confins de plusieurs prises en charge, judiciaire, sanitaire, scolaire et pédopsychiatrique, sont sans doute ceux qui ont le plus besoin que la promesse d’Emmanuel Macron soit tenue.

Solène Cordier et  Jean-Baptiste Jacquin

Assistantes maternelles, crèche, à domicile… Des modes de garde inégaux pour les moins de 3 ans

Par Delphine Papin, Eugénie Dumas, Mathilde Costil et Solène CordierPublié le 09 septembre 2019 à 17h22 – Mis à jour le 18 février 2020 à 11h57

Temps de Lecture 2 min. 

DÉCRYPTAGES

La France en cartes – Près d’un quart des parents n’ont pas accès à la solution qu’ils souhaitent pour faire garder leur enfant. 230 000 places supplémentaires seraient nécessaires dans les cinq ans à venir.

Avant même sa naissance, c’est l’un des casse-tête auxquels doivent s’astreindre les parents : trouver un mode de garde pour leur futur bébé. Aujourd’hui, en France, la très grande majorité des enfants de moins de 3 ans sont gardés par leurs parents, majoritairement leur mère, avant leur entrée à l’école maternelle. Les assistantes maternelles (elles sont 425 000), puis les crèches arrivent en deuxième et troisième position.

En théorie, si l’on considère les différents types d’accueil, 58 % des enfants de moins de 3 ans ont accès à une place, en 2016, sur l’ensemble du territoire, selon la direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques. Ils étaient 46 % en 2005. « Le taux de couverture globale continue d’augmenter, la hausse des places en accueil collectif compensant la diminution continue du nombre d’assistantes maternelles depuis 2013, sans oublier que la fécondité baisse depuis quelques années », explique la Caisse nationale d’allocations familiales.

Arbitrage financier

Mais ce constat général témoigne de réalités diverses : près d’un quart des parents n’ont pas accès au mode de garde qu’ils souhaitent, en particulier ceux qui optent pour la crèche. Chaque famille, quand elle évalue les atouts et les inconvénients des différentes offres qu’elle a à disposition, se décide en fonction de ses désirs, mais aussi de contraintes financières et professionnelles. Cet arbitrage financier entre les revenus et le coût de la garde conduit bien souvent, dans les foyers les plus modestes, à privilégier une garde exclusive par les parents (les mères) au détriment d’une activité.

Selon le Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge, 230 000 solutions d’accueil supplémentaires seraient nécessaires pour répondre aux besoins dans les cinq ans à venir. Un manque criant de places, tous types d’accueil confondus, se manifeste par exemple dans les départements et régions d’outre-mer, ainsi qu’en Ile-de-France, dans le Val-d’Oise ou en Seine-Saint-Denis. Le pourtour méditerranéen, qui se caractérise par un habitat dense et souvent urbain, est dans le rouge.

INFOGRAPHIE LE MONDE

Dans ces territoires, la solidarité familiale prend fréquemment le relais d’une offre de garde à la peine. A l’inverse, le Grand Ouest, à l’habitat dispersé, apparaît mieux doté, avec une forte prédominance de l’accueil individuel. Le prix du foncier, moins élevé qu’ailleurs, permet en effet aux assistantes maternelles d’exercer leur métier à leur domicile.

INFOGRAPHIE LE MONDE

Concertation en cours

Au-delà du manque de places se posent les questions de l’accessibilité des équipements et de l’équité entre les territoires. Ce dernier point figure d’ailleurs dans les objectifs de la concertation en cours au gouvernement sur la simplification des modes d’accueil du jeune enfant, qui aboutira à un texte-cadre national.

Si certaines mesures, comme l’accès à la médecine du travail pour les assistantes maternelles, ou l’inscription dans la loi de l’engagement de tous les établissements autour d’une « charte nationale pour l’accueil du petit enfant », sont saluées par les professionnels du secteur, d’autres suscitent l’inquiétude. C’est le cas, en particulier, du taux d’encadrement et de la surface par enfant qui seront retenus dans les établissements d’accueil collectifs. Le collectif Pas de bébés à la consigne !, qui a organisé plusieurs mobilisations, espère encore que la réforme « porte une politique ambitieuse pour la petite enfance ». Les ordonnances seront finalisées à l’automne et publiées au plus tard en février 2020.Sources : CGET ; CNAF- Observatoire national de la petite enfance ; DREES ; Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge 

La mort d’un bébé libère la parole de parents et professionnels sur des maltraitances dans les crèches People & Baby

Le 22 juin à Lyon, une fillette de 11 mois a été forcée à ingérer de la soude caustique par une professionnelle excédée. Les témoignages de maltraitances se multiplient depuis et des plaintes ont été déposées dans le Nord. 

Par Raphaëlle RérollePublié le 12 juillet 2022 à 12h00 – Mis à jour le 29 juillet 2022 à 11h21  

Temps de Lecture 5 min. https://www.lemonde.fr/societe/article/2022/07/12/la-mort-d-un-bebe-a-lyon-libere-la-parole-de-parents-et-de-professionnels-sur-des-maltraitances-dans-les-creches-people-baby_6134464_3224.html

Façade la crèche People & Baby, place Danton à Lyon, le 23 juin, où une petite fille âgée de 11 mois est décédée mercredi 22 juin à la suite de la maltraitance d’une salariée de la crèche.
Façade la crèche People & Baby, place Danton à Lyon, le 23 juin, où une petite fille âgée de 11 mois est décédée mercredi 22 juin à la suite de la maltraitance d’une salariée de la crèche.  MAXIME JEGAT / PHOTOPQR/LE PROGRES/MAXPPP

Trois semaines après le drame survenu dans une crèche lyonnaise de la chaîne People & Baby, les arguments publicitaires mis en avant par le site Internet de l’entreprise font froid dans le dos. A la crèche Danton Rêve, lit-on, les enfants mangent bio, manipulent des matériaux naturels, sont sensibilisés au vivant. Lugubre télescopage : le 22 juin, une petite fille de 11 mois est morte dans cette microcrèche après avoir absorbé de la soude caustique, un puissant déboucheur ménager, forcée par la professionnelle chargée de s’occuper d’elle.

Il a fallu moins d’un quart d’heure pour que tout bascule place Danton, dans le 3earrondissement de Lyon. A 7 h 40, Lisa est confiée par son père à Myriam J., une femme de 27 ans qui travaille à Danton Rêve depuis le mois de mars. Comme la loi l’y autorise, Mme J. peut accueillir seule les trois premiers enfants mais doit être rejointe par une autre salariée à partir du quatrième. En attendant les petits, elle a prévu d’xécuter quelques tâches ménagères. Seulement, ce jour-là, elle est arrivée en retard. Au lieu d’effectuer son travail avant l’arrivée des bambins, elle le fait donc en laissant Lisa dans la pièce des bébés, pendant qu’elle-même circule d’une salle à l’autre.

Or, depuis le départ de son père, Lisa pleure énormément. Bientôt, le bébé finit par ramper vers Myriam J. en cherchant à s’accrocher à sa jambe. Excédée, la professionnelle l’aurait alors inondée de produit décapant, puis forcée à en ingérer, d’après les informations fournies par le parquet de Lyon. Lors d’une première audition, Myriam J. avait affirmé que Lisa s’était emparée d’un tube de gouache. La salariée aurait alors cherché à la nettoyer en utilisant le déboucheur ménager. Très vite, cependant, elle a avoué avoir aspergé l’enfant afin qu’elle la laisse tranquille. Quoi qu’il en soit, des mères de famille venues déposer leurs enfants peu avant 8 heures constatent que la fillette convulse. Myriam J. étant en proie à la panique, ce sont ces mères qui appellent les pompiers, tout en essayant de secourir le bébé. Transportée à l’hôpital Femme Mère Enfant de Bron (Rhône), Lisa meurt de graves brûlures internes en fin de matinée, sans avoir pu être réanimée.

Lire aussi :  Pénurie de professionnels, épuisement, risque de maltraitance : le secteur de la petite enfance à bout de souffle

Pluie de témoignages

Entre-temps, Myriam J. a continué de travailler normalement à la crèche jusqu’à la fin de son service, en début d’après-midi. Une fois sortie, elle erre sans but, puis s’assoit sur un banc du parc de la Tête-d’or, ne sachant quoi faire. C’est un coup de fil de sa mère qui la rappelle à la réalité : « La police est là. » Arrêtée dans le parc en milieu d’après-midi, elle a été mise en examen pour « homicide volontaire » et placée en détention provisoire à la maison d’arrêt de Lyon-Corbas.

Issue d’une famille plutôt modeste, père cuisinier et mère travaillant à l’hôpital, Myriam J. est titulaire d’un CAP petite enfance depuis un an. D’après le groupe People & Baby, elle avait suivi une formation protection de l’enfance en avril et bénéficié d’une augmentation de salaire au 1er juin. Jusqu’à l’obtention de son diplôme, la jeune femme avait zigzagué entre plusieurs emplois, notamment des postes de nounou à domicile et des stages d’aide en école maternelle. Sans antécédents psychiatriques ni judiciaires, elle serait déjà mère d’une petite fille placée dans un dispositif d’aide sociale à l’enfance. Elle avait, par ailleurs, tout récemment vécu une fausse couche. La veille, enfin, elle s’était disputée avec son compagnon, emprisonné depuis le mois de novembre.

Apparemment, la direction de la crèche n’avait pas relevé de difficultés particulières avec cette employée. Fin avril, pourtant, des parents s’étaient émus de retrouver leur fils portant des traces écarlates sur le haut du corps, mais aussi des lésions dans la bouche après avoir été confié à Myriam J., au moment de la sieste. A l’époque, il semble que la crèche n’avait pas appelé les secours, se contentant de faire venir les parents. Le médecin consulté par la famille n’avait, lui, pas su dire s’il s’agissait de brûlures ou d’une simple pathologie cutanée sur le corps, mais s’était étonné des importantes desquamations de la bouche.

Mis bout à bout, ces quelques éléments n’expliquent pas grand-chose. C’est à peine s’ils jettent un minuscule faisceau de lumière dans l’obscurité d’un acte que la justice devra tenter de tirer au clair. Mais l’émotion suscitée par cette mort a déclenché une pluie de témoignages mettant en cause les pratiques de la chaîne People & Baby. Dans un secteur manquant de personnel, où les métiers sont pénibles et peu valorisés, le groupe n’est pas le seul à subir des critiques. Mais il concentre des reproches de nombreux parents et salariés, y compris avant le 22 juin.

Créée en 2004, l’entreprise s’est considérablement étoffée depuis quelques années, jusqu’à devenir un acteur important du secteur de la petite enfance. Elle revendique aujourd’hui 700 structures en France et 150 à l’étranger. Soit, pour l’Hexagone, 14 000 enfants et 6 200 salariés. People & Baby, qui s’affiche comme « 100 % familiale », est dirigée par Christophe Durieux, détenteur du capital depuis son rachat des parts des autres actionnaires, en 2015. Il est secondé par Odile Broglin, présentée comme une professionnelle de la petite enfance.

Sur son site, la chaîne met en avant des mots comme « bienveillance »« responsabilité »« innovation » ou « plaisir »Pourtant, d’après de nombreux témoignages, ces ambitions ne colleraient pas toujours avec la réalité du terrain. Certains parents, d’abord, affirment avoir observé divers degrés de maltraitance, de la simple négligence jusqu’à la brutalisation. En mai 2021, Ghita – médecin dans le Nord et mère de trois jeunes enfants, elle ne souhaite pas donner son nom – a porté plainte contre la directrice de la crèche People & Baby de Villeneuve-d’Ascq (Nord) et son adjointe, après avoir récupéré son fils de 28 mois couvert de traces d’empoignement, de griffures et d’hématomes intercostaux.

Lire aussi :  Crèches : une pénurie de personnel et un manque de places partout en France

Le groupe conteste

Peu de temps plus tard, une autre famille porte plainte à son tour contre la même structure. « Un jour, on m’a rendu ma fille coiffée bizarrement, avec une frange,affirme Johanna, la mère de l’enfant. En fait, c’était pour camoufler une bosse égratignée de la taille d’une pièce de 2 euros. La directrice m’a pourtant soutenu que cet incident n’était pas survenu dans ses locaux. » Après avoir été classé sans suite, leur dossier a été rouvert en février. Une audience est prévue le 15 mars 2023.

La tragédie lyonnaise ayant bouleversé Ghita, celle-ci décide d’ouvrir une boîte e-mail pour recueillir des témoignages. Et là, c’est l’avalanche. De parents comme Marie, qui dit avoir vu une puéricultrice gifler sa fille dans une crèche parisienne, mais aussi de très nombreuses professionnelles. En Haute-Savoie, par exemple, cinq puéricultrices ont décidé d’alerter la Protection maternelle et infantile et l’inspection du travail sur les dysfonctionnements de la crèche où certaines d’entre elles travaillent encore. Leurs courriers, préparés avant l’affaire de Lyon, donnent un aperçu des dérives qui, selon elles, rendent leur vie très difficile : vétusté des locaux et du matériel, pannes jamais réparées parce que les prestataires ne se déplacent plus, faute d’être payés, loyers impayés, manque chronique de personnel et comportements à la limite de la maltraitance de la part d’une salariée.

Dans un courrier à destination de ses clients, le groupe conteste les accusation. Après avoir dénoncé les « amalgames », averti les personnels, le 4 juillet, que People & Baby enquêtait « dans le détail sur les allégations soulevées, de manière à démontrer l’inexactitude des propos relayés et la crédibilité des personnes interviewées », les responsables ont décidé de prendre des mesures. Désormais, deux professionnelles devront être systématiquement présentes dans toutes les structures lors de l’accueil et du départ des enfants.

De son côté, le ministre des solidarités, Jean-Christophe Combe, a saisi l’inspection générale des affaires sociales, le 11 juillet, afin qu’une mission « apporte rapidement des éclaircissements quant aux facteurs qui, dans cette crèche, dans ce réseau ou dans le cadre général des modes d’accueil, auraient pu concourir à l’installation de situations de danger ou de maltraitance. » Le groupe People & Baby, lui, a souhaité se constituer partie civile, mais cette demande a été rejetée.

Droit de réponse de People and Baby

A la suite de l’article « La mort d’un bébé à Lyon libère la parole sur des maltraitances » (Le Monde du 13 juillet) , nous avons reçu, au titre du droit de réponse, le courrier suivant de People dans Baby.

« Après avoir relaté le drame ayant entraîné la mort d’un bébé de 11 mois victime du comportement incompréhensible d’une auxiliaire de puériculture, l’article met en avant les déclarations de quelques parents ayant confié leurs enfants à des crèches People and Baby ou d’ex-salariées qui jettent la suspicion sur l’ensemble de l’entreprise.

People and Baby conteste en tous points les accusations figurant dans l’article qui l’ont d’ailleurs amenée à engager plusieurs procédures en diffamation.

Elle rappelle qu’elle n’est aucunement mise en cause dans les faits malheureusement imprévisibles à l’origine du drame du 22 juin, ni d’ailleurs dans les autres faits évoqués dans l’article.

Elle précise qu’il s’agit d’un groupe 100 % familial, fondé et co-dirigé depuis 2004 par une infirmière diplômée de l’APHP, puéricultrice diplômée qui a été co-directrice de la crèche du personnel de l’Hôpital Pompidou.

Son ADN est la qualité du projet éducatif offert aux enfants et à leurs familles depuis 18 ans. Il est mis en œuvre par plus de 6.000 professionnels dans 700 crèches en France.

Elle déplore que l’article n’ait pas été l’occasion de visites de crèches, de rencontres de parents, d’entreprises, de collectivités accordant leur confiance à People and Baby ainsi que de ses organismes de tutelle et de contrôle.

Depuis le 22 juin, les témoignages positifs, les marques de soutien des collaborateurs et des parents des crèches se comptent par centaines via des pétitions lancées par initiatives personnelles des professionnels du Groupe et des parents. Ils sont accessibles sur le site de People and Baby et permettent de constater le très grand déséquilibre entre les critiques des personnes citées dans l’article et la réalité quotidienne de l’accueil au sein des structures de People and Baby pour la plus grande satisfaction de la quasi-totalité de ses utilisateurs. »

Raphaëlle Rérolle

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s