Sandrine Rousseau et l’entrecôte, « symbole de virilité » : les faits derrière la polémique
Des propos de la députée EELV soulignant le déséquilibre de la consommation de viande entre hommes et femmes, et donc de leur impact respectif sur le climat, ont suscité de vives réactions politiques.
Par Les DécodeursPublié hier à 19h12, mis à jour hier à 19h30 https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2022/09/01/sandrine-rousseau-et-l-entrecote-symbole-de-virilite-les-faits-derriere-la-polemique_6139857_4355770.html
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- La phrase « polémique »
Sandrine Rousseau, députée Europe Ecologie-Les Verts (EELV) de Paris, participait samedi 27 août aux journées d’été du parti, à Grenoble. Lors d’une table ronde consacrée à la consommation de viande et ses répercussions pour le climat, elle a déclaré : « Il faut changer de mentalité pour que manger une entrecôte cuite sur un barbecue ne soit plus un symbole de virilité. »
- Les réactions en chaîne
Cette « petite phrase », relayée notamment par une journaliste du Dauphiné libéré, a suscité très rapidement des réactions outrées. « Quand le grotesque atteint son paroxysme… Stop à ces délires ! », a écrit sur twitter le député Les Républicains (LR) Eric Ciotti. « Ça suffit d’accuser nos garçons de tout ! Stop à la “déconstruction”de nos hommes ! Stop aux délires de Rousseau », a réagi Nadine Morano (LR).
Interrogé mardi sur Europe 1, le premier secrétaire du Parti communiste français (PCF), Fabien Roussel, a aussi déclaré : « On mange de la viande en fonction de ce que l’on a dans le porte-monnaie, et pas en fonction de ce qu’on a dans sa culotte ou dans son slip. »
Sandrine Rousseau a en revanche reçu le soutien de Clémentine Autain, députée La France insoumise (LFI), qui a rappelé sur BFM-TV, que « les femmes mangent deux fois moins de viande rouge que les hommes », ou de Julien Bayou, d’EELV. En revanche, Yannick Jadot, qui avait été désigné candidat des Verts à la présidentielle, face à Sandrine Rousseau, a eu une réaction plus mesurée, mercredi sur Franceinfo : il « regrette ces polémiques » et estime qu’il « faut qu’on soit très pédagogiques et qu’on arrive toujours à articuler les grands défis globaux et la vie quotidienne des Françaises et des Français ».
- Des écarts de consommation entre hommes et femmes
Le décalage entre hommes et femmes concernant la consommation de viande a été mesuré par une étude individuelle nationale des consommations alimentaires (INCA), qui est réalisée tous les sept ans sous l’égide des ministères de la santé et de l’agriculture.
On y lit que « les disparités selon le sexe apparaissent au moment de l’adolescence et deviennent plus marquées à l’âge adulte. Elles concernent en particulier les consommations alimentaires, plus en adéquation avec les repères alimentaires chez les femmes (privilégiant les volailles, yaourts et fromages blancs, compotes, soupes, jus de fruits et boissons chaudes) que chez les hommes (privilégiant les autres viandes, fromages, entremets et crèmes dessert, charcuterie, sandwichs et pâtisseries salées, boissons sans alcool et boissons alcoolisées). » Un chiffre est souvent souligné : la consommation médiane de viande (hors volaille) est de 43 grammes par jour pour les hommes de 18 à 79 ans, contre 27 grammes pour les femmes.
La viande, coûteuse, était historiquement un aliment de prestige réservé aux riches ou aux occasions festives. « Dans le contexte de la rareté de la viande pour les populations paysannes et ouvrières, la consommation des produits carnés variait également au sein même d’un foyer, le chef de famille ayant droit à des portions plus importantes et plus qualitatives pour reconstituer la force de travail et assurer la satiété de celui qui “gagnait le pain”, rappelle une étude de FranceAgriMer sur l’évolution des régimes végétariens en Europe, citant des travaux d’anthropologie. On peut en effet y voir la racine de l’image de la viande comme aliment masculin. » Une augmentation de l’intérêt pour les régimes alimentaires végétariens, ou réduisant la viande, a été observée, avec une prévalence chez les femmes, souligne également cette étude.
- Un lien avéré entre viande et dérèglement climatique
La consommation de viande, qui a explosé au niveau mondial à partir des années 1960, a un impact considérable sur les émissions de gaz à effet de serre et donc sur le dérèglement climatique.
Lire le décryptage : Pourquoi la viande est-elle si nocive pour la planète ?
Certaines viandes s’avèrent plus gourmandes en ressources que d’autres. Un kilogramme de viande bovine équivaut à 27 kg de gaz à effet de serre (GES), tandis que produire la même quantité de viande d’agneau émet 39 kg de GES. Bien loin devant le porc (12,1 kg), la dinde (10,9 kg) ou le poulet (6,9 kg).
Une commission collégiale formée par la revue médicale The Lancet avait estimé, en 2019, que les Européens devraient réduire leur consommation de viande rouge de 77 % pour respecter les limites planétaires et leur santé, tout en doublant celle de fruits, légumes, noix et légumineuses.
Lire aussi : Pourquoi notre système alimentaire est intenable pour la planète
Selon une étude publiée en novembre 2021 dans la revue Plos One, à partir des habitudes alimentaires de 212 Britanniques, une alimentation végétarienne émet 59 % de gaz à effets de serre de moins qu’une alimentation classique. Et en moyenne, le régime des hommes étudiés avait un impact 41 % supérieur à celui des femmes, en grande partie à cause de la différence de consommation de viande – et dans une moindre mesure d’alcool.
- La dimension symbolique du débat
Dans un contexte de vifs débats sur les inégalités sociales et l’urgence climatique, la viande devient un sujet de crispation politique. Selon l’essayiste Jean-Laurent Cassely, coauteur de La France sous nos yeux (Seuil, « Sciences humaines », 2021), des médias et personnalités conservateurs s’en saisissent pour affirmer qu’une partie de la gauche voudrait empêcher les Français de manger ce qu’ils veulent, surtout de la viande rouge.
Lire aussi : « Le steak-frites est passé à droite »
La députée écologiste Sandrine Rousseau est devenue l’une des cibles favorites de cercles conservateurs en raison de ses propos mêlant écologie et féminisme. Elle est coautrice, en cette rentrée, d’un essai intitulé Par-delà l’androcène (Seuil, « Libelle »), qui pointe le lien entre l’organisation patriarcale, le capitalisme et les effets sur le climat.
Plusieurs fois victime de cyberharcèlement, moquée par des comptes parodiques sur Twitter, elle fait aussi l’objet d’une plainte pour « dénigrement » *de la part de la Fédération nationale de chasse, pour des propos tenus lors d’une émission de France 2 au sujet de l’implication de fusils de chasse dans des féminicides.
Pour voir la vidéo:
Les Décodeurs
*La Fédération nationale des Chasseurs porte plainte contre Sandrine Rousseau et réclame près de 100 000 euros de dommages et intérêts

INFO OBS.
L’association présidée par Willy Schraen a porté plainte contre la députée EELV, qui avait déclaré qu’un féminicide sur quatre [était] lié à une arme de chasse ».
Par Rémy Dodet
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C’est une nouvelle bataille qui promet d’être féroce entre les écologistes et les chasseurs. D’un côté, la députée écolo Sandrine Rousseau, porte-voix du mouvement #MeToo et figure des Verts habituée des polémiques. De l’autre, la Fédération nationale des Chasseurs (FNC), une association présidée par Willy Schraen et cajolée par le pouvoir, qui a vu ses subventions publiques bondir de 42 000 % en quatre ans ** et qui bénéficie à plein de la loi sur la chasse promulguée en 2019.
Willy Schraen, le patron des chasseurs qui fait feu de tout bois
Selon nos informations, la fédération a décidé de porter plainte contre Sandrine Rousseau devant la justice civile pour dénigrement et propos stigmatisants. Au total, la FNC réclame à l’élue d’Europe Ecologie-les Verts la somme de 98 879,40 euros de dommages et intérêts, soit dix centimes d’euros pour les 988 794 chasseurs disposant d’un permis. Pas impressionnée, la députée Sandrine Rousseau va tenter de mobiliser derrière elle toute la sphère écolo. « La confrontation va avoir lieu et je ne compte pas me laisser intimider par ces gens », explique-t-elle à « l’Obs ».
« Il faut arrêter la chasse complètement »
L’embrouille remonte au mois de février. La mort d’une randonneuse de 25 ans, tuée accidentellement par un chasseur dans le Cantal lors d’une battue aux sangliers, suscite une vive émotion. Interrogée sur ce fait divers durant « Les 4 Vérités » sur France 2, émission matinale regardée par des centaines de milliers de téléspectateurs, Sandrine Rousseau ne fait pas dans la retenue pour dire combien la chasse et son million de pratiquants lui font horreur :« Moi, je pense qu’il faut arrêter la chasse complètement. Ce n’est pas un loisir que d’aller tuer des animaux le week-end avec des fusils. Et par ailleurs […], le reste de la semaine, on peut aussi le braquer contre sa femme. On a vu qu’un féminicide sur quatre est lié à une arme de chasse, un féminicide sur quatre. »
Interdire la chasse le week-end ? La mort d’une randonneuse de 25 ans relance le débat politique
Un peu surpris, le journaliste rétorque que « tous les chasseurs ne tuent pas leur femme ». La finaliste de la primaire écolo acquiesce, mais poursuit son raisonnement :« Non, non, mais ça fait partie de cette violence intrinsèque de cette catégorie de la population qui pense que dans les loisirs, dans ses loisirs, on peut aller toutes les semaines tuer des animaux dans la forêt au détriment des promeneurs. »
A l’appui de son propos, on trouve un décompte détaillé du collectif « Féminicide par compagnon ou ex ». D’après cette association, qui recoupe statistiques publiques et articles de presse, un fusil de chasse a été employé dans un quart des 102 féminicides commis en 2020 et des 106 comptabilisés en 2021. Sauf que cela ne prouve rien, réplique-t-on du côté de la Fédération nationale des Chasseurs. « C’est un gros raccourci, il n’y a évidemment pas que les chasseurs qui possèdent un fusil de chasse… », rétorque Jean-Michel Dapvril, directeur délégué en charge des affaires juridiques.
« Une ligne a été franchie »
Deux mois avant le premier tour de la présidentielle, alors que la lutte contre la chasse fut l’un des rares sujets portés médiatiquement par le candidat Yannick Jadot, les propos de Sandrine Rousseau sur France 2 avaient provoqué de nombreuses réactions interloquées parmi les adhérents de la FNC. « Elle a le droit d’être anti-chasse, mais affirmer que nous sommes intrinsèquement violents, ça, nous ne l’acceptons pas. Une ligne a été franchie », selon le même dirigeant. Dans sa plainte, consultée par « l’Obs », la Fédération nationale des Chasseurs dénonce des « propos abjects » et « particulièrement dénigrants » de la part de Sandrine Rousseau. Les chiffres qu’elle avance, peut-on lire, « sont particulièrement farfelus et ne semblent ressortir d’aucune étude scientifique connue ».
Sandrine Rousseau : « On a besoin d’un sursaut tel qu’on en voit en temps de guerre »
De son côté, Sandrine Rousseau maintient ses propos et se prépare à mener un combat très politique contre une association qui porte une vision de la nature diamétralement opposée à la sienne. La députée EELV de Paris sait bien qu’elle cristallise l’hostilité du monde de la chasse qui voit en elle l’incarnation de ces écolos qui veulent tout interdire. Elle n’a pas oublié le coup tordu du Mouvement de la ruralité (MLR anciennement Chasse, pêche, nature et traditions), qui avait présenté face à elle aux élections législatives une candidate nommée… Sandrine Rousseau. « J’appelle à une mobilisation d’ampleur, de toutes les associations de défense de la biodiversité, des militants de la cause animale, de tous les ruraux qui en ont marre de se voir imposer cette vision de leur territoire », dit-elle. Une première audience se tiendra le 21 septembre devant la 17e chambre civile du tribunal de Paris.
Par Rémy Dodet
**Pourquoi le budget de la Fédération nationale des chasseurs a explosé
Le soutien public dont bénéficie la FNC a fortement augmenté, dopé par la réforme de la chasse adoptée pendant le premier quinquennat d’Emmanuel Macron.
Par Adonis LeroyerPublié le 23 août 2022 à 15h00 – Mis à jour le 24 août 2022 à 10h57
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Le pourcentage d’augmentation de l’aide financière publique attribuée à la Fédération nationale des chasseurs (FNC), entre 2017 et 2021, atteint le chiffre faramineux de 42 450 %. Les comptes de la FNC couvrant les cinq dernières années, publiés au Journal officiel, le 8 août dernier, et diffusés par le site Lanceuralerte.org, ont fait bondir les défenseurs de la nature, qui dénoncent de longue date le soutien marqué d’Emmanuel Macron aux chasseurs.
Le soutien public attribué à la FNC est passé de 27 000 euros, en 2017, à 6,3 millions, en 2020, puis à 11,46 millions d’euros en 2021. Cette somme est en majeure partie allouée dans le cadre d’une collaboration avec l’Office français de la biodiversité pour la réalisation de projets de protection de la nature au cœur d’une vive controverse. Ces actions ne sont pas toutes menées par la FNC, certaines le sont par des fédérations régionales et départementales de chasse. La Fédération nationale effectue donc une redistribution du financement, « ne faisant office que de boîte aux lettres », affirme la directrice déléguée de la FNC, Constance Bouquet.
Augmentation du nombre de licenciés
A un degré moindre, les recettes issues des cotisations des chasseurs ont suivi une trajectoire similaire, passant d’environ 11,5 millions d’euros par an, entre 2017 et 2019, à plus de 28 millions depuis 2020.
A l’origine de ces entrées d’argent : la réforme de la chasse entamée en 2018 et adoptée en 2019. L’une des principales mesures concerne la diminution du coût du permis de chasse, qui passe de 400 à 200 euros. Selon Constance Bouquet, cela« a permis d’augmenter le nombre de licenciés, qui sont passés de 100 000 à 450 000 » durant la saison de chasse 2019-2020.
A l’époque est également instaurée l’écocontribution, un système destiné à financer des actions en faveur de la biodiversité, en partenariat avec l’OFB. Pour chaque cotisation de chasseur, la fédération versera ainsi 5 euros, et l’Etat, 10. Plus de 500 projets ont été validés et mis en œuvre depuis 2019, pour une enveloppe totale de 15 millions d’euros, selon la FNC.
Lire aussi Un quinquennat très attentif aux chasseurs, moins à la protection de la nature
L’existence même du mécanisme ainsi que le flou dans l’utilisation des fonds sont contestés. Le collectif Un jour un chasseur a déposé, en avril, une requête auprès de la Cour des comptes dans le cadre de la consultation citoyenne lancée par l’organe gouvernemental sur les soutiens publics aux fédérations de chasseurs, afin de connaître leur affectation exacte. Cette dernière a été retenue et la question fera l’objet d’un rapport en 2023. Un recours juridique a également été déposé au printemps par la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO), l’Association pour la protection des animaux sauvages (Aspas) et l’Office pour les insectes et leur environnement (OPIE), qui réclament la suppression de l’écocontribution.
Sur un document explicatif datant de février 2019, le ministère de la transition écologique mettait en avant la plantation de haies, la restauration de milieux forestiers et humides, l’entretien d’habitats favorables à la biodiversité, etc. De son côté, la FNC présente différents projets sur son site Internet, comme la mise en place de mesures d’effarouchement en Bourgogne-Franche-Comté pour limiter la mortalité de la faune lors de la fauche des prairies (rubalise, lampes) ; ou la création et restauration de mares et de zones humides dans la Nièvre.
« Tout est transparent »
Néanmoins, pour le responsable communication de l’Aspas, Richard Holding, « il n’y a pas de retours sur la façon dont l’argent a été utilisé ». Plusieurs associations suspectent la Fédération nationale des chasseurs de profiter de cette manne financière pour développer la pratique de la chasse, et non pour la préservation des écosystèmes. Une affirmation réfutée par la FNC. « Il n’y a aucune action de chasse. Des conventions organisent les modalités de chaque projet, avec cinq axes : mobilisation citoyenne ; habitats (écosystèmes) ; faune sauvage ; études et recherche ; information et sensibilisation », énumère Constance Bouquet.
La directrice de la FNC ajoute : « Tout n’est pas parfait, car nous sommes aux débuts de la mise en place de l’écocontribution. Mais l’OFB dispose de tous les outils et éléments pour valider et contrôler les projets. Tout est transparent et tous les éléments sont à disposition. » C’est, en effet, à l’Office français de la biodiversité qu’il revient d’évaluer les projets proposés par les fédérations nationale, régionales et départementales de chasseurs
.Lire aussi : Le patron des chasseurs, soutien sans faille du président candidat
Sollicité, le directeur général de l’OFB, Pierre Dubreuil, renvoie à l’avis du conseil scientifique de l’OFB du 18 novembre 2021. Un document particulièrement critique : « Le conseil scientifique fait le constat que le dispositif [de l’écocontribution] mis en place ne permet pas de garantir une qualité suffisante des projets sélectionnés. » Les raisons évoquées sont notamment « un manque d’information présent dans les dossiers » et « l’impossibilité de procéder à une réelle sélection et de refuser des dossiers, induit par le faible nombre de dossiers proposés en regard du montant financier annuel devant être obligatoirement dépensé ».
L’instance suggère à l’OFB de transformer le processus de sélection des dossiers et de construire un guide pour leur élaboration, certains étant jugés « de très faible qualité voire mauvaise, pouvant parfois aller à l’encontre des missions » de l’OFB. Faute de quoi, estime-t-elle, l’Office devrait « se désengager du dispositif ».
Mise à jour du mercredi 24 août à 10 h 30 : l’article, qui indiquait de façon erronée que le recours déposé notamment par la LPO n’avait pas abouti, a été modifié.
Adonis Leroyer
Commentaire F. Pierru sociologue:
Il faut mettre en relation les délires rousseauistes avec la thèse très en vogue chez les néoféministes du « patriarcat du steak » : si les femmes sont plus petites, c’est parce que les mâles leur auraient volé leur bifsteck dès le néolithique.
Bien entendu, cette thèse complotiste est réfutée par tous les scientifiques du monde. Certaines sommités de la biologie évolutive ont même du mal à croire qu’on puisse prendre au sérieux ce type d’affirmations. Et pourtant si ! Lire à ce sujet ce papier très intéressant : http://www.slate.fr/story/155300/patriarcat-steak-existe-pas *
La misandrie en vogue ne s’embarrasse d’aucun scrupule intellectuel. On peut dire n’importe quoi du moment que ça permet de charger l’homme blanc hétéro, de préférence populaire, qui devient, dans une certaine intelligentsia, un proxy du Juif : coupable de tout, partout, et tout le temps.
La structure du discours néoféministe n’est d’ailleurs pas très différente de celle des totalitarismes : coupable unique et éternel qui fomente des complots depuis la nuit des temps, humanité saine (les femmes et les LGBT donc) contre sous-humanité malsaine (des hommes volontiers bestialisés), objectif de reconstruction d’un homme nouveau (après l’avoir déconstruit), promesse d’un avenir – féminin – radieux, etc. Avec, à l’appui, des arguments mensongers sinon faussaires.
A ce jeu, on peut faire les comptes. Ainsi les femmes consomment trois fois plus de vêtements, alors même que l’industrie textile est la deuxième la plus polluante. Je ne parle même pas du maquillage, etc.
Je préfère de loin cette chercheuse à Rousseau.
En passant, je souhaite souligner le caractère de faussaire de Rousseau, Autain (qui la soutient) et toutes ces dingueries. J’ai cherché les chiffres sur la consommation de viandes selon le genre. Il n’existe qu’une seule étude, peu robuste, du CREDOC. Ces néoféministes passent leur temps à se citer entre elles, les délires des unes renforçant celui des autres. Ainsi, Rousseau et Autain citent un bouquin érédigée par une littéraire féministe et un autre qui est rédigé par une journaliste féministe. ça c’est de la science !
Quelques constats :
1 / Il y a deux fois plus de femmes végétariennes que d’hommes, c’est vrai, mais c’est une pratique alimentaire archi-minoritaire : 2% de la population féminine. D’ailleurs, Rousseau reconnaît elle-même manger de la viande rouge (quel culot !).
2 / Les hommes mangeraient 43% de viande de plus que les femmes (je ne sais pas d’où elle tire ce chiffre) : peut-être parce que la masse musculaire et le gabarit d’un homme est supérieure à celle d’une femme ? Cette donnée n’existe pas dans la biologie féministe, mais dans la vraie science (et dans la réalité) si.
3 / Les femmes qui sont végétariennes ou vegan ne justifient jamais leur choix de régime alimentaire par l’écologie, mais par des préoccupations de santé. On retrouve ici une donnée sociologique de longue période : les femmes sont davantage portées à l’attention au corps et à la santé que les hommes. Justifier la moindre consommation de viande par la nécessité écologique comme le fait Rousseau est un mensonge (un de plus).
4 / La consommation de viande varie en effet selon le niveau de diplôme, les CSP + en consommant moins. Là encore, nulle surprise (cf. point 3). C’est LA donnée qui est importante pour comprendre les sorties répétées des petites-bourgeoises néoféministes : en attaquant des pratiques comme le barbecue, elles ne font qu’euphémiser et transfigurer leur prolophobie, leur haine sociale de l’homme blanc des catégories populaires (la figure du « beauf » raciste et facho). C’est leur fil rouge en forme d’habitus. Ces « intellectuelles » sont représentatives de ce que Piketty appelle la « gauche brahmane », Rick Fantasia la « gauche cannibale » et Terra Nova, la « gauche des minorités », gauche qui a rompu son alliance d’après-guerre avec les catégories populaires pour embrasser pleinement, même si parfois honteusement, le capitalisme.
5 / Cette alliance se repère dans le terme d’écoféminisme défendu par Rousseau : en fait, cela permet à cette dernière de fustiger des pratiques individuelles, en l’espèce toujours masculines, selon une logique de sexisme à rebours, sans jamais remettre en cause le capitalisme, à laquelle elle adhère de façon honteuse, comme tous ses clones. D’où la formule gimmick en forme de wishful thinking : « il va falloir changer nos pratiques en matière de X ». Les conduites individuelles plutôt que les structures. C’est une constante depuis les années 1970 des classes moyennes éduquées de se poser en « avant-garde sociétale » (cf. les machins d’Alain Touraine et de ses épigones, intellectuels organiques du PS).
A ce propos, j’ai récemment lu un formidable petit ouvrage d’une universitaire américaine exaspérée par cette « gauche progressiste » (elle-même est vraiment de gauche, c’est-à-dire vraiment socialiste) dont le fond de commerce est la question des moeurs, qui lui permet de se rêver de gauche quand elle est au fond réactionnaire.
Si les femmes sont plus petites que les hommes, ce n’est pas à cause du steak
Peggy Sastre — 22 décembre 2017 à 7h00
Cette histoire de différence de taille à cause d’une privation de protéines a des fondements scientifiques plus que légers. Spoiler: elle déprime même les plus grands
*Si les femmes sont plus petites que les hommes, ce n’est pas à cause du steak – Une théorie «fumeuse» et «déprimante»
Peggy Sastre — 22 décembre 2017 à 7h00
http://www.slate.fr/story/155300/patriarcat-steak-existe-pas
Josh Edelson / AFP
Cet article est le premier volet d’un diptyque autour de l’hypothèse que les femmes seraient plus petites que les hommes parce qu’elles ont été privées de viande.
Connaissez-vous le patriarcat du steak?
Sans doute pas en ces termes-lа, vu que j’ai inventй la formule (elle est copyleft), mais si je vous dis que les femmes sont plus petites que les hommes parce qu’elles ont йtй privйes de viande depuis des millйnaires, cela vous met-il mieux la puce а l’oreille?
Pour ceux qui seraient encore perdus, voici une rapide mise а niveau. En janvier 2014, Arte diffusait un documentaire de Vйronique Kleiner Pourquoi les femmes sont-elles plus petites que les hommes? qui mettait en avant les travaux d’une chercheuse en anthropologie culturelle, Priscille Touraille. Selon sa thиse, soutenue en 2005 sous la direction de Franзoise Hйritier et а l’origine d’un livre publiй en 2008 Hommes grands, femmes petites: une йvolution coыteuse: les rйgimes de genre comme force sйlective de l’adaptation biologique, la diffйrence de taille entre hommes et femmes ne serait pas due а des causes biologiques, mais а une construction sociale, remontant au palйolithique.
Aprиs avoir inspirй le documentaire sus-citй, les recherches de Touraille se sont mis а vivre leur petite vie mйdiatique, rйcemment ranimйe par une interview de Franзoise Hйritier accordйe au journal Le Monde quelques jours avant sa mort. А la question d’Annick Cojean «On ne peut pas nier une diffйrence de stature physique qui accentue la vulnйrabilitй de la femme», Hйritier rйpondait:
«Mкme cette dysmorphie [sic] a йtй construite! J’ai une jeune collиgue qui a travaillй sur ce sujet et elle montre que toute l’йvolution consciente et voulue de l’humanitй a travaillй а une diminution de la prestance du corps fйminin par rapport au masculin. Depuis la prйhistoire, les hommes se sont rйservй les protйines, la viande, les graisses, tout ce qui йtait nйcessaire pour fabriquer les os. Alors que les femmes recevaient les fйculents et les bouillies qui donnaient les rondeurs. C’est cette discordance dans l’alimentation –encore observйe dans la plus grande partie de l’humanitй– qui a abouti, au fil des millйnaires, а une diminution de la taille des femmes tandis que celle des hommes augmentait. Encore une diffйrence qui passe pour naturelle alors qu’elle est culturellement acquise.»
«Scoop anthropologique»
Dans une capsule vidйo de Franceinfo, «Le monde de Lisa», publiйe le 8 dйcembre, Priscille Touraille explique comment les femmes de grande taille auraient йtй progressivement exclues de l’humanitй au grй des privations alimentaires imposйes par les hommes, selon un processus de contre-sйlection (ou sйlection nйgative):
«Dans l’espиce humaine, les femmes grandes sont avantagйes par la sйlection naturelle parce que leurs bйbйs ont de meilleures chances de survie, comme thйoriquement toutes les autres mammifиres femelles. Les femmes de grande taille ont aussi un avantage obstйtrique parce qu’elles ont des taux de mortalitй moindres а l’accouchement. La contre-sйlection des gиnes de grande taille ne peut кtre donc que la consйquence des limitations nutritionnelles. Or, la limitation nutritionnelle est organisйe socialement par les rйgimes politiques d’inйgalitйs que sont les “rйgimes de genre”.»
Ce patriarcat du steak, la journaliste Aude Lancelin le qualifie de «scoop anthropologique» dans l’hebdomadaire Le Un. Sa consњur, Nora Bouazzouni, le reprend а son compte et avec enthousiasme dans son livre Faiminisme [Nora Bouazzoui collabore avec Slate. Nous avons d’ailleurs publiй les bonnes feuilles de Faiminisme sur Slate, ndlr]. Dans un article de RFI publiй le 25 novembre dernier, il est placй sur le banc des accusйs des violences faites aux femmes.
À LIRE AUSSI Pourquoi les fausses sciences gouvernent le monde (et pourquoi il faut mettre un terme à ce règne)
Dans son reportage, Lisa Beaujour y voit l’«hypothиse la plus raisonnable» pour expliquer le diffйrentiel de taille entre hommes et femmes –а l’instar de Titiou Lecoq qui, dans notre newsletter, le considиre comme son explication «la plus pertinente». Et, de fait, interrogйe par RFI, Priscille Touraille affirme l’avoir conceptualisй parce qu’il «n’y avait pas d’hypothиse convaincante du point de vue des sciences de l’йvolution pour expliquer le dimorphisme sexuel de stature dans l’espиce humaine».
Ce qui n’est pas tout а fait vrai.
Pour expliquer la diffйrence de taille moyenne entre hommes et femmes, les sciences de l’йvolution conзoivent, formulent et affinent depuis prиs de 150 ans des thйories qui sont plus «convaincantes» que cette hypothиse de sйgrйgation alimentaire.
Une théorie «fumeuse» et «déprimante»
Dans un premier temps, trouver des experts а citer dans cet article n’a pas йtй chose facile. Outre-Atlantique, dans mon carnet d’adresses acadйmique pourtant relativement bien fourni, personne n’avait entendu parler du patriarcat du steak. Lors de notre entrevue а Paris en octobre dernier, le psychologue cognitiviste Steven Pinker a йclatй de rire lorsque je l’ai informй de l’existence de cette hypothиse, avant de mettre un long moment pour accepter qu’on puisse la prendre au sйrieux.
En Suиde, oщ le documentaire de Vйronique Kleiner a йtй diffusй, une amie chercheuse en anthropologie biologique s’est excusйe de ne pas pouvoir me rйpondre par manque de temps tout en se disant «atterrйe, enfin, non, dйprimйe» que des gens accordent du crйdit а une histoire aussi «aberrante». La rйaction de la chercheuse Charlotte Faurie a йtй а peu prиs identique. L’agenda de cette scientifique, qui termine ses йtudes de mйdecine en parallиle de ses recherches en biologie йvolutive а l’universitй de Montpellier, ne lui laissait pas de crйneau pour me rйpondre de maniиre satisfaisante, mais elle m’a tout de mкme fait part de sa perplexitй: «C’est tellement absurde cette thйorie, qui peut croire зa?»
Son «patron», Michel Raymond, directeur de recherche au CNRS et responsable de l’йquipe Biologie Йvolutive Humaine au sein de l’Institut des Sciences de l’йvolution de l’universitй de Montpellier a йtй un peu plus prolixe sur cette thйorie qu’il qualifie de «fumeuse». Un champ lexical que j’ai souvent retrouvй chez les scientifiques que j’allais rйussir а dйbusquer lors d’une seconde salve d’interviews.
«Dans le monde vivant, et particuliиrement chez les primates, m’explique Michel Raymond, les diffйrences de taille sont bien comprises, en particulier par la sйlection sexuelle. Par exemple lorsque les mвles se battent pour accйder aux femelles, cela favorise des mвles de plus grande taille, et cela conduit а des mвles gйnйralement plus grands que les femelles. Cela peut кtre renforcй par le choix des femelles, qui prйfиrent alors des mвles plus grands.
Actuellement, les hommes sont en moyenne plus grands que les femmes. C’йtait aussi le cas il y a quelques siиcles, quelques millйnaires, et aussi loin que les traces du passй permettent de l’йvaluer, c’йtait aussi le cas tout au long de la lignйe humaine. C’est mкme le cas chez les espиces dont nous sommes les cousins, comme le gorille, mкme pour celles dont nous sommes les plus proches comme le chimpanzй. Les mвles gorilles se battent et les plus grands ont un avantage et cela participe а expliquer leur plus grande taille que leurs femelles. Chez l’homme, la violence est immйmoriale, comme l’atteste l’archйologie, et la taille n’est pas indйpendante de la dominance sociale. De plus, les femmes prйfиrent des hommes plus grands qu’elles.»
Conflit intragénique
En 2012, par exemple, des chercheurs en psychologie, zoologie et biologie comportementale des universitйs de Groningue, d’Amsterdam et de Cambridge examinaient cette thйorie sur un plan gйnйtique et confirmaient qu’elle relevait bien d’un conflit sexuel intragйnique –le fait qu’un mкme allиle puisse кtre l’objet de pressions sйlectives contradictoires selon les sexes. En l’occurrence, d’un point de vue du succиs reproductif, une petite taille est relativement bйnйfique pour les femmes du fait d’un compromis йvolutif (trade-off) entre l’йnergie investie dans la croissance somatique et celle nйcessaire а la reproduction.
En l’espиce, plus une femme est petite, plus elle atteindra la pubertй tфt et plus elle aura de chances de faire davantage d’enfants que sa congйnиre plus grande. Et а l’inverse, si la taille est nйgativement corrйlйe au succиs reproductif chez les femmes, la corrйlation est positive chez les hommes: plus ils sont grands, plus ils rйussissent а propager leurs gиnes dans la nature.
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En outre, on sait que le niveau de revenus et d’йtudes est associй au statut social et que la taille est corrйlйe positivement а la fois а l’йpaisseur du compte en banque et а la qualitй des diplфmes. Sauf que les femmes riches et/ou intellos ont aussi moins d’enfants que les pauvres et les moins йduquйes, qui s’avиrent кtre par ailleurs plus petites qu’elles. Une nouvelle fois, ces traits sont inversement corrйlйs chez les hommes: le succиs reproductif des plus riches est supйrieur а celui des plus pauvres et les hommes socialement dominants –exemple: les prйsidents amйricains– dйpassent en moyenne de plusieurs tкtes leurs congйnиres les plus dйfavorisйs.
La combinaison de deux processus
Ces phйnomиnes sont cohйrents avec deux grandes thйories йvolutives, elles-mкmes cohйrentes entre elles: la thйorie du diffйrentiel d’investissement parental minimal, formulйe pour la premiиre fois par Robert Trivers en 1972, et le paradigme dit de Darwin-Bateman, issu notamment des travaux du gйnйticien anglais Angus John Bateman sur le comportement sexuel des drosophiles.
Selon la thйorie de l’investissement parental, le succиs copulatoire n’est pas forcйment synonyme de succиs reproductif. Si on se place du cфtй d’un mвle mammifиre, il faut non seulement s’assurer que la femelle reзoive bien ses spermatozoпdes et non ceux d’un concurrent, mais il faut aussi que la descendance qui en rйsulte survive а son tour.
Le succиs reproductif d’un individu est donc toujours la combinaison de deux processus distincts: la conquкte du partenaire (temps et йnergie dйpensйs pour copuler) et l’investissement parental (temps et йnergie dйpensйs pour prendre soin de la descendance qui rйsulte de cette copulation). Cet investissement parental est а son tour influencй par les capacitйs de reproduction de chaque sexe. Le sexe qui a le plus haut potentiel reproductif aura tendance а privilйgier la recherche du plus grand nombre de partenaires, tandis que l’autre sera portй а augmenter l’investissement parental.
Dynamiques inversées
Si, dans le rиgne animal, le sexe au plus haut potentiel reproductif est souvent le mвle et celui а l’investissement parental le plus йlevй est souvent la femelle, un petit passage chez des espиces oщ cette dynamique «classique» est inversйe permet de saisir toute la force prйdictive de la thйorie de Trivers. Chez le casoar а casque (Casuarius casuarius), les hippocampes (Syngnathinae) ou encore certaines grenouilles d’Amazonie (Dendrobatidae), ce sont ainsi les mвles qui investissent le plus dans la descendance, sont les plus chichiteux dans leurs choix de partenaires et pour l’accиs desquels les femelles se mettent le plus la misиre.
De mкme, la thйorie de Trivers est confirmйe par le fait que les espиces oщ les mвles manifestent la plus grosse variation reproductive –quelques йlus fйcondent а tour de bras, une majoritй de prolйtaires des spermiductes se la mettent sur l’oreille– sont aussi celles oщ le dimorphisme sexuel de taille est le plus accentuй –les mвles sont beaucoup plus massifs que les femelles, а l’instar des йlйphants de mer (Mirounga leonina et Mirounga angustirostris) oщ le dimorphisme sexuel de taille peut atteindre les 400%.
«Le dimorphisme sexuel n’a pas commencé avec notre lignée à l’époque paléolithique»
J’avoue, en commenзant а travailler а cet article, je n’avais pas pensй а contacter Robert Trivers. L’homme est considйrй comme le Darwin du XXe siиcle et je ne me sentais pas –wait for it– de taille а converser avec un tel monument de la biologie йvolutive. Mais puisqu’il paraоt que les femmes sont particuliиrement promptes а la dйprйciation et au complexe de l’imposteur, je me suis dit qu’en plus d’apporter une contribution essentielle а ce papier, lui demander son avis pouvait кtre un bon remиde contre ce sexisme intйriorisй. Grand bien m’en a pris.
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Pour Trivers, l’hypothиse de Touraille est du «grand n’importe quoi, du dйbut а la fin. Le dimorphisme sexuel n’a pas commencй avec notre lignйe а l’йpoque palйolithique –les mвles sont plus grands et plus gros que les femelles chez TOUS nos plus proches cousins, que ce soit chez les deux espиces de chimpanzйs, les gorilles ou les orangs-outangs. Ce qui йquivaut а 17 millions d’annйes d’histoire, avec un dimorphisme sexuel produit de la sйlection sexuelle. Chez les grands singes, seuls les gibbons prйsentent un dimorphisme sexuel faible –et encore, qui va dans la mкme direction– et ils sont connus pour кtre fortement monogames».
Aucune publication scientifique
Le paradigme de Darwin-Bateman est l’autre grande thйorie permettant d’expliquer la diffйrence de taille moyenne entre mвles et femelles plus pertinemment que le patriarcat du steak. Il fait dйcouler le dimorphisme sexuel de l’anisogamie –soit le diffйrentiel de taille et d’exigences йnergйtiques des gamиtes– et йnonce que parce qu’un spermatozoпde est bien plus petit et bien moins coыteux а produire et а entretenir qu’un ovule, les mвles sont davantage portйs au gвchis de ressources et donc а une compйtition intrasexuelle plus violente, favorisant comme de juste les organismes les plus robustes et les plus imposants.
En plus du dimorphisme, comme l’a confirmй l’an dernier une йtude menйe par quatre chercheurs dirigйs par Tim Janicke du CNRS, le paradigme de Darwin-Bateman permet d’expliquer les rфles genrйs dans l’ensemble du rиgne animal, soit а peu prиs 5 millions d’espиces а reproduction sexuйe –dont les humains font partie.
Sauf qu’en contradiction avec ces recherches, comme avec а peu prиs l’ensemble des connaissances en biologie йvolutive dans leur йtat actuel, Priscille Touraille prйtend que le patriarcat du steak ne s’appliquerait qu’а notre espиce.
«Cette hypothиse de restriction alimentaire se serait mise а fonctionner mystйrieusement dans la lignйe humaine, note Michel Raymond, et les combats entre hommes n’auraient plus avantagй les hommes les plus grands… C’est un peu tarabiscotй, mais pourquoi pas, si cela explique des faits qui ne l’йtaient pas auparavant. C’est lа que la bвt blesse: on ne trouve pas ces faits. C’est donc gratuitement que cette hypothиse a йtй proposйe: non seulement elle va а l’encontre des connaissances solides que l’on a sur la sйlection sexuelle, mais en plus elle est proposйe sans filet, sans apporter un йclairage supplйmentaire et sans donnйes pour la soutenir. De plus, cette hypothиse n’a jamais йtй publiйe dans un journal scientifique, ce qui est un minimum pour qu’elle puisse кtre йvaluйe. Mкme la thйorie sur la mйmoire de l’eau йtait prйsentйe avec des donnйes et a йtй publiйe dans une revue scientifique: c’йtait un prйalable а sa rйfutation. Scientifiquement, une hypothиse non publiйe n’existe pas. Si Priscille Touraille souhaite que son hypothиse ait un avenir scientifique, elle devrait songer а d’abord l’asseoir dans une revue scientifique internationale».
«Des facteurs culturels peuvent jouer»
Heather Heying, professeur de biologie йvolutive rudoyйe lors des йvйnements d’Evergreen au printemps dernier, confirme le caractиre non-scientifique des travaux de Touraille qu’elle juge «absurdes»:
«Il est vrai que des facteurs culturels –qui sont, en eux-mкmes, йvolutifs– peuvent jouer sur l’anatomie et la physiologie. Les adultes qui ont profitй d’une meilleure nutrition dans l’enfance sont en gйnйral plus grands, par exemple. Cette observation n’a rien de neuf ou de surprenant.
Il est tout aussi vrai que:
a) Si l’ampleur du dimorphisme sexuel humain est variable selon les cultures, sa direction ne varie jamais. Si le dimorphisme sexuel humain йtait entiиrement une construction culturelle, nous verrions des sociйtйs oщ les femmes seraient plus grandes et les hommes plus petits, en moyenne. Ce genre de population n’existe pas.
b) De mкme, chez tous nos plus proches cousins, les mвles sont plus grands et les femelles plus petites. Les diffйrents systиmes sociaux et reproductifs primates peuvent affecter le degrй du dimorphisme sexuel, mais jamais sa direction. (Ce qui s’applique aussi а d’autres mesures du dimorphisme sexuel, c’est-а-dire non seulement la masse, mais aussi des variables comme le volume des testicules par rapport а la taille ou le volume de la piиce intermйdiaire du spermatozoпde).
Vu que la direction du dimorphisme sexuel de taille ne varie jamais chez les primates, affirmer que ce mкme dimorphisme sexuel est dы chez les humains а un processus nouveau et indйpendant est au mieux non-scientifique»
David Schmitt, psychologue йvolutionnaire а l’universitй Brunel de Londres et spйcialiste de l’йtude transculturelle des diffйrences sexuelles, trouve quant а lui l’hypothиse «vraiment bizarre»:
«Les hommes et les femmes varient en taille, en poids, en stature et en force de diffйrentes maniиres selon les cultures et ce pour diverses raisons. Dans certaines cultures (par exemple, dans les populations de haute altitude oщ des corps plus petits sont avantageux), les hommes et les femmes ne diffиrent que trиs peu en taille (mкme si la diffйrence sexuelle de masse musculaire et notamment sur le haut du corps est toujours consйquente et significative). L’idйe gйnйrale voulant que s’ils йtaient nourris de la mкme maniиre (notamment sur le plan des protйines), les hommes et les femmes seraient exactement les mкmes sur le plan de la taille, du poids, de la stature et de la force (et en particulier, en ce qui concerne la zone relativement dimorphique du haut du corps) est, franchement, vraiment bizarre vu ce que nous savons des centaines de cultures (y compris de chasseurs-cueilleurs) observйes dans le monde entier (sans mкme parler des donnйes comparatives inter-espиces).»
«Une conjecture ad hoc»
Jerry Coyne, biologiste et vulgarisateur hors pair, ne voit pas non plus le patriarcat du steak d’un trиs bon њil:
«Il existe йnormйment d’hypothиses convaincantes pour expliquer le dimorphisme sexuel chez les humains. La sйlection sexuelle est la plus solide: que ce soit via le choix des femelles ou la compйtition entre mвles. Ce qui est crйdible parce que la plupart des primates et beaucoup de mammifиres manifestent le mкme type de dimorphisme et des йtudes ont montrй qu’il est impliquй dans la compйtition pour l’accиs aux partenaires.
А l’inverse, il n’y a aucune preuve de la thиse de Touraille, pas une seule, et elle n’arrive pas а expliquer le dimorphisme sexuel chez les autres espиces de primates et de mammifиres. Plus loin, dire qu’une diffйrence йvolutive est le rйsultat d’une “construction culturelle” est profondйment fallacieux. Enfin, dans les sociйtйs contemporaines, nous avons des tonnes de preuves de la compйtition entre mвles et de la plus grande sйlectivitй des femelles pour les mвles et vice versa, tandis que l’hypothиse “alimentaire” n’est qu’une conjecture ad hoc.»
Reste que Priscille Touraille n’a pas totalement tort: si les femmes petites jouissent d’un avantage reproductif, les femmes grandes peuvent se targuer d’un avantage obstйtrique. En effet, plus les femmes sont petites, plus elles risquent des complications durant la grossesse et l’accouchement, avec un recours plus frйquent а la cйsarienne. En outre, а la naissance, les bйbйs de mиres de petite taille sont plus fragiles que les autres et leur mortalitй nйo-natale est plus йlevйe. Ainsi, dans les pays en dйveloppement –les pays а bas revenus et а revenus moyens-infйrieurs–, la taille de la mиre est inversement corrйlйe а la mortalitй infantile –plus les femmes sont grandes, moins leurs bйbйs meurent dans leurs premiиres annйes.
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Sauf que le cњur de l’hypothиse de Touraille –que les femmes grandes auraient йtй exclues de l’йvolution au profit des plus petites qui supportaient mieux les privations sexistes– ne tient pas non plus а ce niveau-lа: les pressions sйlectives en faveur des femmes de plus petite taille semblent surtout s’accentuer avec l’industrialisation, soit des centaines de milliers d’annйes aprиs leur supposйe apparition selon l’anthropologue.
Le tournant de la puberté
Mais l’ultime clou scellant l’invaliditй de son hypothиse est peut-кtre celui-ci: le dimorphisme sexuel n’apparaоt pas а la naissance, mais а la pubertй. Jusqu’а l’adolescence, les filles font en moyenne la mкme taille que les garзons, quand elles ne sont pas plus grandes а certaines classes d’вge. On voit mal comment le patriarcat du steak aurait gйnйrй des femmes devenant plus frкles que les hommes aprиs leurs premiиres rиgles et pas avant. On voit tout aussi mal comment il aurait pu faire apparaоtre des garзons plus fragiles in utero et durant leurs premiиres annйes de vie.
Car si la moindre longйvitй des hommes adultes est un fait largement connu, la plus grande fragilitй des fњtus masculins, puis des petits garзons, l’est beaucoup moins. Ainsi, au cours du premier trimestre de grossesse, le sexe ratio fњtal est de 170:100 en faveur des fњtus masculins, qui subissent ensuite trois fois plus d’avortements spontanйs (fausses-couches) que les fйminins. Il naоt ainsi en moyenne 51% de garзons et 49% de filles et ce sexe-ratio s’йquilibre encore davantage au cours des premiers mois de la vie, vu que la mortalitй infantile est 20% supйrieure chez les bйbйs humains mвles avant un an.
De mкme, si les garзons ont, dиs la naissance, un cerveau plus gros que ceux des filles, cela ne les protиge en rien des troubles mentaux et, de fait, pour la majoritй des pathologies mentales apparaissant durant l’enfance, ils sont en surnombre par rapport aux filles. L’une des raisons, c’est que si les garзons ont de plus gros encйphales, ils ont aussi un mйtabolisme plus bas (tempйrature et frйquence cardiaque moins йlevйes que les filles). La consйquence en est que si leur cerveau a davantage besoin d’oxygиne et d’йnergie, le reste de leur corps n’arrive pas bien а les lui procurer.
Alors pourquoi l’hypothиse du patriarcat du steak, si faible d’un point de vue scientifique, a pu recevoir un accueil mйdiatique aussi chaleureux? On peut en effet se poser la question. Mais l’heure est maintenant venue d’aller vous restaurer, vous hydrater, voire satisfaire а d’autres de vos besoins naturels que la lecture de cet article aura mis en stand-by: ce sera l’objet d’un second volet.
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