Histoire des hiéroglyphes – Dossier « Le Monde »

Retour aux sources des hiéroglyphes, sortis des ténèbres par Champollion il y a deux cents ans

Par Pierre Barthélémy

Publié le 11 juillet 2022 à 18h00 – Mis à jour le 12 juillet 2022 à 10h07

Temps de Lecture 5 min. https://www.lemonde.fr/series-d-ete/article/2022/07/11/retour-aux-sources-des-hieroglyphes-sortis-des-tenebres-par-champollion-il-y-a-deux-cents-ans_6134365_3451060.html

HISTOIRE« 1822, les hiéroglyphes déchiffrés » (1/5).

Dans l’Egypte antique, cette écriture était gage de pouvoir et de pérennité après la mort. Jean-François Champollion est entré dans l’histoire en la décodant. Chronique en cinq épisodes d’une découverte fascinante.

Il y a deux cents ans, en septembre 1822, Jean-François Champollion perçait le mystère des hiéroglyphes. Ce faisant, il offrait l’accès à une civilisation multimillénaire que l’écriture avait toujours accompagnée.

Au commencement, donc, Thot, divinité égyptienne à tête d’ibis – et parfois à face de babouin –, donna l’écriture aux humains. Rien de plus naturel pour celui qui était le dieu du savoir et le scribe de ses collègues divins. L’archéologie raconte l’histoire autrement. Elle dit que, sur les bords du Nil, l’écriture jaillit vers 3200 avant notre ère, « ce qui la rendrait contemporaine de l’apparition de l’écriture à Sumer », dans le sud de la Mésopotamie, souligne Christophe Barbotin. Pour ce conservateur du département des antiquités égyptiennes au musée du Louvre, ces deux inventions indépendantes l’une de l’autre trahissent chaque fois « un développement urbain et administratif » qui exige un instrument pratique pour organiser la société. Tenir les comptes, transmettre les ordres, garder la mémoire des jugements mais aussi communiquer avec les dieux… Qu’il soit économique, politique, judiciaire ou religieux, le pouvoir puise sa force dans l’écrit, dans le récit, déjà.

« Qui sait écrire a le pouvoir », résume Christophe Barbotin. D’autant plus que l’écriture elle-même dispose d’un pouvoir… « On a véritablement, dans cette civilisation dont une part considérable est sémitique, un pouvoir du verbe, explique Vincent Rondot, directeur du département des antiquités égyptiennes au Louvre. Vous nommez quelque chose ou quelqu’un, vous l’amenez à l’existence. » C’est ce que les spécialistes appellent « la fonction performative » du langage : ce qui est énoncé advient.

L’obsession de la pérennité

Sous le règne de pharaon, prêtre suprême, cette capacité autoréalisatrice prend tout son sens dans le domaine religieux, ce qui transparaît d’ailleurs dans le mot « hiéroglyphe », « gravure sacrée » en grec. Mais « hiéroglyphe » traduit mal l’expression égyptienne d’origine, « médou nedjer », qui signifie « paroles divines ». « De par son ascendance divine, l’écriture est investie d’un pouvoir magique, indique l’égyptologue Simon Thuault, postdoctorant à l’université de Pise (Italie). Quand les formules étaient prononcées par les prêtres, accompagnées de différents gestes rituels, elles prenaient vie. »

L’écriture, par la puissance qu’on lui accorde, est employée pour « tout ce qui est destiné à perdurer dans le temps, poursuit Simon Thuault. Y compris après la mort. Les Egyptiens avaient l’obsession non pas de la mort, comme on le dit souvent, mais de la pérennité. » La personne dont le nom est écrit continue d’exister dans l’au-delà, et c’est pour cette raison que nombre de rois feront marteler le nom de certains de leurs prédécesseurs, pas seulement pour les effacer de la mémoire collective mais aussi, d’une certaine façon, pour les anéantir.

Des hiéroglyphes dans le vestibule de la tombe d’Horemheb (19ᵉ dynastie, 1333-1306 avant J.-C.), sur le site de la Vallée des Rois, à Louxor (Egypte).
Des hiéroglyphes dans le vestibule de la tombe d’Horemheb (19ᵉ dynastie, 1333-1306 avant J.-C.), sur le site de la Vallée des Rois, à Louxor (Egypte).  NPL / OPALE.PHOTO

L’obsession de la pérennité post mortem ne se transcrit nulle part mieux que dans le Livre des morts, texte qui accompagne les momies« Nous l’appelons Livre des morts mais c’est en fait le “livre pour sortir pendant le jour”, précise Christophe Barbotin. Quand quelqu’un est mort, son cadavre reste dans la tombe mais son “ba”, l’aspect mobile et actif de la personnalité, veut sortir. Le livre, qui est un agrégat de formules garantissant contre tel ou tel danger, va lui permettre de ne pas disparaître… et aussi de prendre possession des offrandes, car tout le système funéraire tourne autour de l’alimentation. C’est, transposée dans l’autre monde, une logique de paysan qui a peur de la famine. »

« La langue classique, celle qui est transcrite par les hiéroglyphes, est une langue morte dès la seconde moitié du IIe millénaire av. J.-C. ! » Christophe Barbotin, égyptologue

Pour les morts comme pour les vivants, l’Egypte antique est donc un royaume de l’écriture, ou plutôt faudrait-il dire « des écritures ». On songe aux hiéroglyphes mais, pour des usages profanes et aussi plus quotidiens, les Egyptiens utilisent le hiératique, une écriture cursive, rapide, simplification des hiéroglyphes. Christophe Barbotin aime à dresser le parallèle suivant : « Votre écriture manuelle, c’est l’équivalent de leur hiératique, alors que les hiéroglyphes sont l’équivalent de nos caractères d’imprimerie. »

Pour ne pas faciliter les choses, au fil de leur longue histoire, les Egyptiens inventent le démotique, version simplifiée du hiératique qui correspond aussi à une énième évolution de la langue. « Le démotique est la langue parlée par les gens à partir du VIe siècle avant notre ère, éclaire Christophe Barbotin. La langue classique, celle qui est transcrite par les hiéroglyphes, est une langue morte dès la seconde moitié du IIe millénaire av. J.-C. ! » Ce qui ne l’empêchera pas d’être écrite jusqu’à l’époque gréco-romaine, tout comme en Europe les lettrés ont longtemps continué d’écrire en latin alors qu’il n’était plus parlé depuis des siècles.

Ecrire, oui, mais pour quoi faire ? Tout. « Il n’y a pas de civilisation antique qui ait poussé si loin le recours à l’écrit pour organiser son monde. En un mot, en Egypte l’écrit est omniprésent », dit Vincent Rondot. « De fait, toutes les natures de textes existent, commente Vanessa Desclaux, chargée des collections Egypte antique, Proche-Orient chrétien et des papiers d’orientalistes à la Bibliothèque nationale de France (BNF). On a des textes religieux, des travaux de comptabilité, des contrats du genre “je te prête mon âne contre x jours de récoltes”, des lettres que des grands propriétaires terriens envoient à leur famille pour s’assurer que tout est bien administré, des archives de cadastres, des talismans, des recettes de fabrication du pain… »

Un illettrisme massif

Au gré des fouilles archéologiques, des textes très divers émergent du passé. Directrice honoraire du département des antiquités égyptiennes au Louvre, Guillemette Andreu-Lanoë cite tout à la fois le grand papyrus rapporté de Thèbes par Emile Prisse d’Avennes (1807-1879) – « un texte sapiential, c’est-à-dire un texte moral qui cherche à rendre le lecteur sage, en conformité avec la Maât, cette idée du bien qu’avaient les Egyptiens » – et une amusante liste d’absences sur un chantier : « On y lit qu’untel n’est pas venu travailler parce qu’il a la gueule de bois, qu’il compose des médicaments, qu’il transporte des pierres pour le scribe, qu’il a été piqué par un scorpion, qu’il fait de la bière, que sa femme a ses règles, qu’il embaume son frère… »

Tout ou presque est donc prétexte à écrire, mais rares sont ceux qui savent déchiffrer les textes. « Une fraction très petite de la population pouvait lire, estime Vincent Rondot. L’illettrisme était massif… tout comme il l’était il n’y a pas si longtemps en France. » « On a du mal à savoir quelle proportion de la population était alphabétisée, complète Vanessa Desclaux. Cela dépend sans doute aussi de la période, car, à certains moments, on note une inflation de l’administration. » Quoi qu’il en soit, Christophe Barbotin juge que la pratique de l’écriture « dans le premier Etat centralisé de l’histoire l’a rendu extraordinairement solide et lui a permis de tenir pendant trois millénaires », malgré nombre d’ères troubles.

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Pourtant, tout cela disparaît progressivement après que l’Egypte passe sous la tutelle de Rome. « Cela concorde avec la fermeture des temples, due au fait que le christianisme devient la religion de l’Empire romain », note Simon Thuault. A la fin du IVe siècle, l’empereur Théodose Ier interdit les cultes païens et cela scelle le sort des hiéroglyphes, intimement liés à la religion. Le dernier texte connu composé avec ces signes est gravé dans le temple de Philae et date du 24 août 394. Ensuite, « les lèvres du désert »,pour reprendre l’expression de Chateaubriand, se ferment pour un long, un très long silence

.Retrouvez tous les épisodes de la série « 1822, les hiéroglyphes déchiffrés » iciPierre Barthélémy

Avant Champollion, le mystère si coriace des hiéroglyphes

Par Pierre Barthélémy

Publié le 12 juillet 2022 à 16h55 – Mis à jour le 12 juillet 2022 à 17h29

Temps de Lecture 5 min. Read in English 

HISTOIRE« 1822, les hiéroglyphes déchiffrés » (2/5).

Ils étaient les vestiges d’une langue morte depuis le IVᵉ siècle et la fermeture des temples de l’Egypte antique. Avant que l’égyptologue français ne les décode, de nombreux chercheurs avaient tenté de percer leurs secrets.

La tombée dans l’oubli des hiéroglyphes ? « Encore un coup des chrétiens ! », lance par boutade Christophe Barbotin, conservateur du département des antiquités égyptiennes au Musée du Louvre. Au IVe siècle, le système hiéroglyphique est en réalité « à bout de souffle », ajoute-t-il. La langue qu’il code, l’égyptien ancien, n’est plus parlée depuis belle lurette dans le pays où l’on s’exprime en copte ou en grec. « On assiste à un phénomène de table rase, explique Vincent Rondot, directeur du département des antiquités égyptiennes au Louvre. Pour les gens de l’époque, qui se tournent de plus en plus massivement vers le christianisme, il s’agit d’en finir avec les faux dieux. »

La compréhension des hiéroglyphes, intimement associée au culte, disparaît donc avec la fermeture des derniers temples. La langue était déjà morte, l’écriture finit à son tour par ne plus rien signifier pour quiconque. Ce d’autant plus que l’Egypte a beau avoir été visitée par quantité d’historiens et de géographes grecs et romains au temps des pharaons, « aucun n’a essayé d’apprendre l’écriture hiéroglyphique, souligne l’égyptologue Simon Thuault, postdoctorant à l’université de Pise (Italie). Les Grecs devaient la considérer comme archaïque. Pour eux, l’écriture alphabétique et l’écriture grecque en particulier étaient le système ultime, le meilleur qui puisse exister. Et puis il n’était sûrement pas simple de trouver quelqu’un pour assurer la formation. »

Des interprétations fantaisistes

On voit tout de même, au Ve siècle avant notre ère, un Hérodote se rendre en Egypte où, malgré l’aide d’un traducteur, il ne saisit pas le fonctionnement du système hiéroglyphique. « Les Grecs et les Romains ont cherché des explications qui correspondaient à leur philosophie, à leur façon de penser, poursuit Simon Thuault. Cette écriture faite d’images leur donnait l’impression d’être un ensemble de purs symboles. Hérodote, Platon, Diodore de Sicile, Strabon et les auteurs postérieurs vont reprendre cette interprétation sans la remettre en question. » Ils considèrent que les hiéroglyphes n’encodent pas une langue mais que chacun véhicule une idée et que le système s’apparente à une sorte de langage universel. Une écriture hermétique, des cultes chargés de mystères, voire d’interdits, il n’en fallait pas beaucoup plus pour « entériner l’idée d’une civilisation du secret, d’un savoir puissant mais enfoui », conclut Vincent Rondot.

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Au Moyen Age, des savants arabes font de réelles mais vaines tentatives pour percer l’écriture des anciens Egyptiens. Celle-ci ne semble plus intéresser les Européens, jusqu’à la Renaissance : « On a de nouveau accès aux sources antiques, on retrouve le goût de la traduction des textes anciens », rappelle Simon Thuault. Et parmi les manuscrits que l’on exhume figure celui d’un certain Horapollon, un philosophe d’Alexandrie (et de culture grecque) ayant vécu au Ve siècle. Ses Hieroglyphica, un traité sur l’écriture des Egyptiens, sont imprimés au début du XVIe siècle. Horapollon y fait une analyse de l’image de 189 hiéroglyphes dont il livre une interprétation symbolique ou allégorique. « Il contribue à dire que les hiéroglyphes, dont le caractère sacré est resté perceptible, servaient à encoder une connaissance, réservée à une élite, qu’il fallait garder secrète »,explique Vanessa Desclaux, chargée de la collection des manuscrits d’Egypte antique à la Bibliothèque nationale de France.

« Quand on a l’habitude, on trouve ça très simple. Pour ma part, j’ai beaucoup plus de mal à comprendre le grec ancien » – Christophe Barbotin, égyptologue

Le préjugé symboliste sort renforcé par le succès que remportent les Hieroglyphica. Au point qu’un éminent savant du XVIIe siècle, le jésuite allemand Athanasius Kircher (1602-1680), en sera à son tour victime, alors même qu’il passait pour « l’Œdipe » de son temps, capable de résoudre les énigmes linguistiques les plus complexes. Les hiéroglyphes vont se transformer en un test de Rorschach et Kircher va y lire ce qu’il aura inconsciemment envie d’y lire, ce qui donnera des traductions « complètement farfelues », selon Simon Thuault. Exemple de ces élucubrations avec le cartouche du pharaon Apriès, dont le nom, représenté par cinq signes, signifie « la conscience de Rê jubile ». Kircher traduit les choses ainsi : « Les bienfaits du divin Osiris doivent être procurés par le moyen des cérémonies sacrées de la chaîne des génies afin que les bienfaits du Nil soient obtenus »…

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Pourquoi tant de savants se sont-ils brisé les dents sur ces si coriaces hiéroglyphes ? Les centaines de signes utilisés – alors que les alphabets usuels, qu’ils soient latin, grec, arabe, hébreu, en comptent entre vingt et trente – avaient de quoi désarçonner les érudits et les orienter vers l’idée d’une écriture purement idéogrammatique. « Au point qu’on ira même jusqu’à regarder du côté du chinois », s’exclame Vanessa Desclaux. Au XVIIe siècle, il était en réalité compliqué d’imaginer un système mixte mêlant idéogrammes et signes phonétiques. La difficulté augmente d’un cran quand on sait, comme le précise Vanessa Desclaux, qu’« un signe peut avoir différentes natures et lectures ». Elle devient presque insurmontable avec une des caractéristiques de l’écriture égyptienne : sa grande souplesse.

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Prenons un petit cours sur les hiéroglyphes avec un spécialiste, Christophe Barbotin. Lorsqu’on lui demande comment cela fonctionne, il répond du tac au tac : « Très bien ! Quand on a l’habitude, on trouve ça très simple. Pour ma part, j’ai beaucoup plus de mal à comprendre le grec ancien… » Les hiéroglyphes se classent en trois grandes catégories. « Tout d’abord, les idéogrammes, commence Christophe Barbotin. Un signe représente une idée, une chose. Ensuite les signes phonétiques, qui ne transcrivent que des consonnes ou des semi-consonnes [ par exemple, le son “ou”]. Certains signes codent pour une consonne, d’autres pour deux, d’autres pour trois consonnes. » Troisième catégorie, celle des signes dits « déterminatifs » ou « classificateurs », qui restent muets mais précisent le sens du mot qu’ils suivent.-

« Les émojis nous permettent de classifier. Avec eux, on rejoint fortement les pratiques des Egyptiens » – Stéphane Polis, de l’université de Liège (Belgique)

Problème : un même hiéroglyphe peut appartenir à plusieurs catégories… « Quand on donne un hiéroglyphe à lire à un égyptologue, il demande ce qu’il y a autour pour en dire le sens, explique Stéphane Polis, professeur adjoint à l’université de Liège (Belgique). Le signe de la bouche, par exemple, peut être un idéogramme et avoir le sens de “bouche”. Il peut aussi jouer comme phonogramme, comme une lettre alphabétique, avec le son “r”. Entre deux mots, il peut aussi signifier “vers”, “à”, dans le sens de destination. » Il faut donc avoir une approche globale, par mot ou par phrase, pour comprendre. « C’est le contexte qui donne sa valeur au signe, poursuit Stéphane Polis. Mais on a aussi ce genre de choses en français. Prenez la lettre u. Entre deux consonnes [comme dans “numéro”], elle se prononce “u”. Mais après un g, elle donne la valeur “gue”, et avant un n la valeur “un”. »

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Quant aux signes classificateurs, ils existent également dans notre langue, souligne le chercheur belge : « Pensez au s qui indique le pluriel et ne se prononce pas, sauf en cas de liaison, ou bien à la majuscule du mot “Etat”, qui nous dit que c’est une institution. Et, dans la communication numérique, les émojis nous permettent aussi de classifier. Avec eux, on rejoint fortement les pratiques des Egyptiens… » Malgré ces similitudes, les érudits n’avançaient que très lentement sur le chemin du déchiffrement des hiéroglyphes, certains pensant la tâche impossible sans texte bilingue. Mais le « miracle » arriva, avec la découverte d’une étrange pierre dans la ville de Rosette…

Retrouvez tous les épisodes de la série « 1822, les hiéroglyphes déchiffrés » iciPierre Barthélémy

La pierre de Rosette, la clé pour décoder l’écriture hiéroglyphique

Par Pierre Barthélémy

Publié le 13 juillet 2022 à 18h00 – Mis à jour le 15 juillet 2022 à 06h07

Temps de Lecture 5 min. Read in English 

HISTOIRE« 1822, les hiéroglyphes déchiffrés » (3/5). Il a fallu la découverte d’un même texte gravé en hiéroglyphes, en égyptien démotique et en grec ancien pour que les hypothèses des chercheurs soient mises à l’épreuve. Et que Champollion décode, enfin, l’écriture de l’Egypte antique.

Un long tâtonnement dans l’obscurité. Voilà comment on pourrait résumer le travail sur les hiéroglyphes aux XVIIe et XVIIIe siècles. A la décharge des érudits qui se sont penchés sur la question, précisons que le poids des préjugés antiques sur la nature de l’écriture des anciens Egyptiens, considérée comme composée uniquement d’idéogrammes, était écrasant. « Ce préjugé symboliste a nié pendant mille cinq cents ans le fait que l’écriture hiéroglyphique contenait à la fois des idéogrammes et des phonogrammes, rappelle l’égyptologue Simon Thuault, en postdoctorat à l’université de Pise (Italie). Or, ne pas identifier ce caractère hybride rendait impossible tout déchiffrement. »

On s’est donc beaucoup trompé mais, parfois, on a ajouté une petite pièce au puzzle. Ainsi, le jésuite allemand Athanasius Kircher (1602-1680) se perd dans des tentatives fantaisistes de traduction « mais il a tout de même une bonne idée en affirmant la parenté entre l’égyptien et le copte, la langue liturgique des chrétiens d’Egypte, qu’il connaît », admet Simon Thuault. L’alphabet copte est basé sur le grec mais compte sept signes de plus, issus du démotique – une forme cursive de l’écriture égyptienne –, qui servent à transcrire des sons typiquement égyptiens. De même, « le lexique copte compte un certain pourcentage de mots qui viennent du grec et d’autres pas du tout, explique Vanessa Desclaux, chargée de la collection des manuscrits d’Egypte antique à la Bibliothèque nationale de France. Pourquoi ne s’agirait-il pas de mots issus d’une langue plus ancienne ? » C’est l’hypothèse – juste – que propose Kircher.

Ni alphabet ni idéogrammes seuls : les hiéroglyphes sont un système hybride

Le jésuite, qui fait l’essentiel de sa carrière à Rome, où il peut étudier les obélisques gravés rapportés par les empereurs romains, a une autre bonne idée, souligne Simon Thuault : « Il est un des premiers à suggérer de se confronter directement aux textes égyptiens et de ne pas se contenter de ce que disent les auteurs classiques gréco-romains. » Il laissera d’ailleurs lui-même « de belles copies de monuments, assez fidèles », ajoute Vanessa Desclaux.

Passons au XVIIIe siècle pour voir les pièces suivantes s’ajouter au puzzle. Plusieurs érudits commencent à s’extraire du préjugé symboliste et imaginent, comme l’évêque anglais William Warburton (1698-1779), un lien possible entre les hiéroglyphes et un alphabet. Plus tard, le Danois Johan David Akerblad (1763-1819) poussera l’idée plus loin (et même bien trop loin) en assurant que l’écriture égyptienne était uniquement phonétique. D’un excès à l’autre…

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Un autre Danois, Jörgen Zoega (1755-1809), établit un catalogue riche de 950 signes hiéroglyphiques et, grâce à une approche statistique, parvient à deux conclusions. Il détermine tout d’abord le sens de lecture des hiéroglyphes (car ceux-ci peuvent indifféremment s’écrire de gauche à droite ou de droite à gauche) en comprenant que les signes humains ou animaux sont orientés vers le début du texte : s’ils regardent vers la gauche le texte doit se lire de gauche à droite, et inversement si leur tête est tournée vers la droite. Surtout, Zoega fait ses comptes : près de mille signes, c’est beaucoup trop pour une écriture alphabétique et pas assez pour une écriture purement idéogrammatique, car le lexique de n’importe quelle langue comporte des milliers de mots. Les hiéroglyphes sont donc forcément un système hybride.

Puis vient Napoléon

Enfin, il faut citer le travail de Jean-Jacques Barthélemy (1716-1795). Connu pour le succès de son roman Voyage du jeune Anacharsis en Grèce, cet abbé est aussi un spécialiste des langues orientales et à l’origine du déchiffrement des alphabets palmyrénien et phénicien. Tout comme Kircher, il prône le retour aux monuments et insiste sur la filiation entre l’ancien égyptien et le copte. « Il est aussi un des premiers à dire que les ovales retrouvés dans les textes hiéroglyphiques, que l’on appelle cartouches, renferment des noms royaux », rappelle Simon Thuault, un élément qui sera d’une importance capitale par la suite. Enfin, l’abbé Barthélemy établit un début de méthode scientifique pour le déchiffrement des hiéroglyphes, à condition toutefois de disposer de textes bilingues. Ce qui n’est alors pas le cas.

La pierre de Rosette, exposée au British Museum, à Londres, en novembre 2018.
La pierre de Rosette, exposée au British Museum, à Londres, en novembre 2018.  AMIR MAKAR / AFP

Le puzzle se complète. Tout est prêt pour que la langue des anciens Egyptiens sorte des ténèbres. Le dernier coup de pouce vient de… Napoléon Bonaparte, avec sa campagne d’Egypte (1798-1801). Le résultat sera un fiasco militaire mais une formidable moisson scientifique. En juillet 1799, malmenés par les Ottomans, les Français veulent équiper en artillerie une ancienne forteresse délabrée, située sur la branche occidentale du Nil, dans la ville de Rosette. En déblayant l’endroit, une équipe menée par le lieutenant Pierre-François-Xavier Bouchard met au jour une épaisse dalle en pierre sombre de plus de 700 kg. Sur une face s’affichent trois textes écrits avec des écritures différentes : en hiéroglyphes dans la partie supérieure, dont un bon morceau manque, dans une curieuse écriture cursive au milieu (du démotique), et en grec tout en bas.

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C’est grâce à cette troisième partie que l’on va comprendre l’importance de la pierre de Rosette. Le texte grec, un décret passé en 196 av. J.-C. sous le règne de Ptolémée V, décrit les décisions, notamment fiscales, du pharaon. « Il s’agit d’un texte de loi aux formulations alambiquées, résume Stéphane Polis, professeur adjoint à l’université de Liège (Belgique). C’est effrayant tellement c’est rébarbatif ! La seule phrase qui compte, c’est la dernière. » Celle-ci ordonne en effet qu’on inscrive ce décret « sur une stèle de pierre dure en écriture sacrée, en écriture documentaire et en écriture grecque, et qu’on la fasse dresser dans les temples de premier ordre, les temples de deuxième ordre et les temples de troisième ordre, à proximité de la statue de Pharaon vivant éternellement ».

« Les documents plurilingues sont la clé absolue pour ce genre de travaux. A l’époque, la pierre de Rosette arrive un peu comme le Messie » – Simon Thuault, postdoctorant à l’université de Pise

Enfin l’on tient le texte bilingue que l’abbé Barthélemy appelait de ses vœux (on peut même le considérer comme un trilingue, car la langue que code l’écriture démotique est une évolution tardive de l’égyptien ancien). Et comme le grec est bien connu, on se dit que la pierre de Rosette constitue le passeport pour la lumière… « Elle permet enfin une étude comparative entre le grec et les écritures égyptiennes, explique Simon Thuault. Les documents plurilingues sont la clé absolue pour ce genre de travaux. A l’époque, la pierre de Rosette arrive un peu comme le Messie. »

Rien n’est simple cependant. « Capturée » par les Anglais après leur victoire sur les Français en Egypte, la pierre de Rosette (aujourd’hui un des joyaux du British Museum, à Londres) a beau faire l’objet de moult copies, moulages et estampages qui circulent en peu partout en Europe, beaucoup d’érudits se brisent les dents dessus. Au cours des années 1810, le savant anglais Thomas Young, médecin mais aussi physicien de renom, véritable esprit universel, s’attelle à une étude statistique sérieuse des différents textes de la pierre de Rosette. Il essaie ainsi de faire correspondre les mots grecs aux signes ou à des groupes de signes égyptiens.

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Ses résultats sont nombreux : il confirme le caractère hybride des hiéroglyphes et la manière dont s’écrivent le pluriel ainsi que les nombres, il déchiffre le nom de Ptolémée qui apparaît dans plusieurs cartouches, mais il bloque là, tout simplement parce qu’il n’est pas à l’aise avec le copte. C’est la maîtrise de cette langue, dérivée de celle des pharaons, qui va donner un avantage décisif au concurrent de Thomas Young, un jeune Français nommé Jean-François Champollion.

Retrouvez tous les épisodes de la série « 2022, les hiéroglyphes déchiffrés » ici

Pierre Barthélémy

L’année où Champollion perce le secret des hiéroglyphes

Par Pierre Barthélémy

Publié le 15 juillet 2022 à 17h00 – Mis à jour le 18 juillet 2022 à 14h55

Temps de Lecture 5 min. Read in English 

https://www.lemonde.fr/series-d-ete/article/2022/07/15/l-annee-ou-champollion-perce-le-secret-des-hieroglyphes_6134949_3451060.html

HISTOIRE« 1822, les hiéroglyphes déchiffrés » (4/5).

En concurrence avec le Britannique Thomas Young, c’est bien à l’égyptologue français, passionné par les langues, que revient le mérite d’avoir décodé l’écriture de l’Egypte antique, rendant possible l’étude de toute une civilisation.

Pendant longtemps, certains ont refusé à Jean-François Champollion la paternité du déchiffrement des hiéroglyphes. Pendant longtemps, certains, notamment de l’autre côté de la Manche, l’ont, par mauvaise foi ou chauvinisme, attribuée au Britannique Thomas Young (1773-1829). Pendant longtemps, on présenta les recherches des deux hommes comme une compétition acharnée. Pourtant, le match était inégal et il est douteux que l’Anglais ait pu parvenir aux mêmes résultats que le Français. Pourquoi ? « Young était un touche-à-tout et Champollion un monomaniaque », tranche Vincent Rondot, directeur du département des antiquités égyptiennes au Louvre. L’égyptologie était presque un  hobby pour Young, d’abord médecin et physicien, tandis que tout, dans l’histoire personnelle de Champollion – on raconte qu’il apprit à lire seul dans le missel de sa mère – le montre focalisé sur les langues. Il en étudiera une trentaine.

Quatre-vingt-huit volumes de ses écrits sont conservés à la Bibliothèque nationale de France (BNF), ce qui représente plusieurs milliers de pages. « Elles montrent quelqu’un d’extrêmement productif, explique Vanessa Desclaux, chargée de la collection des manuscrits d’Egypte antique à la Bibliothèque nationale de France. Des papiers remontent à 1810, alors qu’il n’a pas encore 20 ans, mais la majorité de la production écrite date de 1818 jusqu’à sa mort, en 1832. Pour les hiéroglyphes, on a des calques, des estampages, des dessins de sa main et même des espèces d’expérimentations, car il se demandait comment collecter les inscriptions le plus fidèlement possible à une époque où il n’y avait pas encore la photographie. Il compile l’ensemble des sources que l’Antiquité a laissées sur l’Egypte. On le voit copier et recopier les mêmes notes plusieurs fois pour les ventiler dans différentes chemises. Il ne cesse de classer et reclasser ses connaissances. »

« Pour rédiger les noms étrangers, qui ne signifiaient rien pour les Egyptiens, ces derniers utilisaient un système complètement phonétique » – Simon Thuault, postdoctorant à l’université de Pise, en Italie

Le seul avantage de Thomas Young est d’avoir sous la main, à Londres, la pierre de Rosette et son texte en trois écritures (hiéroglyphique, démotique et grecque), tandis que son rival doit se contenter de copies qu’il juge de piètre qualité. A ce jour, rien ne prouve d’ailleurs que Jean-François Champollion ait jamais vu de ses yeux la stèle originale… Pour avancer, les deux hommes (et d’autres savants avec eux) utilisent une méthode qui consiste à comparer les textes et à tenter de faire correspondre les mots grecs répétés à des séquences de signes qui, elles aussi, se répètent dans les versions hiéroglyphique et démotique, ce qui permet de baliser les textes dans les deux écritures égyptiennes.

Détail d’un tableau orientaliste de Giuseppe Angelelli (1803-1846) conservé au Musée archéologique national de Florence (Italie). Champollion y figure à droite, assis, en compagnie d’égyptologues italiens, lors de l’expédition franco-toscane de 1828-1829 à Thèbes (Louxor).
Détail d’un tableau orientaliste de Giuseppe Angelelli (1803-1846) conservé au Musée archéologique national de Florence (Italie). Champollion y figure à droite, assis, en compagnie d’égyptologues italiens, lors de l’expédition franco-toscane de 1828-1829 à Thèbes (Louxor).  ©NPL/OPALE.PHOTO

A ce jeu, le plus simple est de s’attaquer aux noms royaux et en particulier à celui du pharaon Ptolémée V, au pouvoir quand la pierre de Rosette a été gravée. Il est en effet facile de le repérer parmi les hiéroglyphes puisqu’il figure dans un cartouche. « On essaie d’identifier chaque signe, chaque phonème, car pour rédiger les noms étrangers – et les rois de cette époque, d’origine grecque, l’étaient –, des noms qui ne signifiaient rien pour les Egyptiens, ces derniers utilisaient un système complètement phonétique », détaille Simon Thuault, postdoctorant à l’université de Pise (Italie). Les sept signes utilisés pour écrire « Ptolmys » (Ptolémée dans la retranscription égyptienne) sont donc identifiés.

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Là, Thomas Young bloque. Mais ce n’est pas le cas de Champollion « parce qu’il ne se contente pas de la pierre de Rosette, qui n’est au fond pour lui qu’une pièce du puzzle, assure Stéphane Polis, professeur adjoint à l’université de Liège (Belgique). Il a passé toute sa vie à collecter tous les documents qu’il trouvait sur l’Egypte. » Il s’intéresse ainsi à un cartouche inscrit sur un obélisque du temple d’Isis, à Philae, lequel comporte un texte grec mentionnant le nom de Cléopâtre (porté par plusieurs reines ptolémaïques). Connaissant déjà le P, le T, le O et le L qui figurent dans ce nom et voyant qu’un hiéroglyphe (le vautour, qui vaut A) apparaît deux fois, Champollion reconstitue le nom « Kleopatra ». Le signe du T est différent de celui qu’il a trouvé dans Ptolémée ? Cela ne l’arrête pas, car il comprend que l’écriture égyptienne étant souple, plusieurs signes peuvent coder pour le même son.

Le premier nom décodé : Ramsès

Le Français enrichit son alphabet, peut lire les noms d’Alexandre, de Bérénice ou encore de César, mais cela ne lui est d’aucun secours pour ceux des anciens rois d’Egypte. En effet, ces noms ayant une signification propre, ils peuvent être codés avec des idéogrammes et non plus avec des phonogrammes seuls. Prenons l’exemple de Ramsès, au cartouche duquel Champollion est confronté en ce 14 septembre 1822. Le nom est composé de quatre signes : le premier de type solaire et Champollion lui attribue la valeur Râ (nom du dieu du Soleil) ; le deuxième est un étrange hiéroglyphe à trois jambages ; les deux derniers sont les signes correspondant au S de Ptolmys. Le signe inconnu à trois « pattes », le chercheur le retrouve sur la pierre de Rosette à un endroit où le texte grec évoque un anniversaire. Or, en copte, langue qui descend de l’égyptien et que Champollion maîtrise (contrairement à Young), la notion de naissance se dit « mès ». Finalement le rébus se lit « Ramèses » (littéralement « Râ l’a engendré ») et, pour la première fois depuis un millénaire et demi, quelqu’un vient de déchiffrer un nom égyptien écrit en hiéroglyphes.

C’est le moment « eurêka » de Champollion. La légende raconte qu’il se précipite à l’Institut, entre dans le bureau de son frère aîné, Jacques-Joseph, qui a été son mentor depuis l’enfance, et s’écrie : « Je tiens mon affaire ! », avant de s’écrouler, victime d’une syncope. La suite est une page d’histoire : Champollion écrit une lettre décrivant le système hiéroglyphique, datée du 22 septembre 1822 et adressée au secrétaire perpétuel de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, Bon-Joseph Dacier, puis, cinq jours plus tard, en donne lecture devant cette même académie, en présence de Thomas Young, présent à Paris par hasard.

« C’est une découverte géniale qui change notre rapport au monde, au même titre que la découverte de l’Amérique ou celle de la relativité générale » – Vincent Rondot, directeur des antiquités égyptiennes au Louvre

Il ne s’agit pourtant que d’un commencement. L’écriture est certes « cassée », comme on casse un code secret, mais il faut maintenant ressusciter la langue qui se cache derrière. « Là, le copte, que Champollion a passé sa vie à étudier, va jouer à plein régime », souligne Stéphane Polis. Le Français va chercher les correspondances sonores, lexicales, grammaticales, avec le copte pour reconstituer l’égyptien. Ce sera le travail colossal des dix années suivantes, qui seront aussi les dix dernières de Champollion qui s’éteint en 1832, malade et épuisé, à seulement 41 ans.

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« Ce qui est stupéfiant, c’est sa rapidité à comprendre des textes entiers, reconnaît Christophe Barbotin, conservateur du département des antiquités égyptiennes au Louvre. Je l’admire presque plus pour cela que pour le déchiffrement, car celui-ci serait arrivé tôt ou tard. » Quand on demande à Vincent Rondot la portée du travail de Champollion, il n’a pas de mots assez forts : « C’est une découverte géniale en sciences humaines en ce sens qu’elle change notre rapport au monde, au même titre que la découverte de l’Amérique ou celle de la relativité générale. » En perçant le secret de l’écriture d’une civilisation fascinante qui n’aimait rien tant qu’écrire, Champollion donne accès à tout, y compris à la pensée des Egyptiens. « Il a créé une science, l’égyptologie, conclut Vincent Rondot. Si vous apprenez les hiéroglyphes, vous vous engagez à comprendre toute la civilisation égyptienne. » Une démarche totale que, aujourd’hui encore, se doivent d’adopter ceux qui s’attaquent aux langues et aux écritures inconnues.

Retrouvez tous les épisodes de la série « 2022, les hiéroglyphes déchiffrés » ici

Pierre Barthélémy

Ces héritiers de Champollion qui s’attaquent aux langues disparues

Par Pierre Barthélémy

Publié le 16 juillet 2022 à 17h04 – Mis à jour le 18 juillet 2022 à 17h29

Temps de Lecture 4 min. 

https://www.lemonde.fr/series-d-ete/article/2022/07/16/ces-heritiers-de-champollion-qui-s-attaquent-aux-langues-disparues_6135047_3451060.html

SÉRIE« 1822, les hiéroglyphes déchiffrés » (5/5).

A défaut de texte bilingue comme celui de la pierre de Rosette, décoder une langue disparue exige persévérance et technique.

Et s’il y avait un malentendu au sujet de Jean-François Champollion, passé à la postérité pour avoir compris le fonctionnement du système d’écriture hiéroglyphique en 1822 ? Et si son exploit était surtout d’avoir reconstitué la langue des Egyptiens de l’Antiquité en seulement quelques années ? Car écriture et langue sont deux choses distinctes. Il suffit pour s’en convaincre d’avoir sous les yeux les mots suivants – « A zenetanulás lélekgazdagító ereje » –, titre d’un article volé dans un journal hongrois. N’importe quel lecteur du Monde pourra déchiffrer ce qui est écrit signe à signe mais, à moins de connaître le hongrois, la compréhension du texte lui échappera.

La « chance » de Champollion était de savoir avec une quasi-certitude que la langue copte, qu’il maîtrisait, descendait de l’égyptien ancien, ce qui l’aida à la reconstruire. Idem pour le Britannique Michael Ventris (1922-1956), qui, pour déchiffrer le linéaire B, écriture de la civilisation mycénienne, fit le pari gagnant qu’il s’agissait d’une forme archaïque de grec ancien. Les héritiers de Champollion, qui s’attaquent aujourd’hui aux langues inconnues, n’ont pas toujours cette chance. Ainsi en va-t-il des spécialistes de l’étrusque, langue codée avec un alphabet tiré du grec – donc parfaitement déchiffrable – mais qui n’a pas laissé de postérité. « Les espoirs pour l’étrusque sont minimes, reconnaît Claude Rilly, professeur à l’Ecole pratique des hautes études et directeur de recherche au CNRS. Il faudrait avoir énormément de textes bilingues pour y parvenir. »

Les textes bilingues font en effet figure de Graal dans l’imaginaire collectif, car la pierre de Rosette y a laissé une forte impression, mais, dans l’histoire des déchiffrements, rares sont les langues anciennes qui ont été traduites grâce à ce genre d’outil.

Claude Rilly en compte deux : « Tout d’abord le sumérien, une langue morte en 2000 av. J.-C., mais qui est restée le “latin” des scribes akkadiens [langue sémitique proche de l’hébreu ou de l’arabe classique, qui fut parlée pendant environ deux millénaires en Mésopotamie]. On a des bilingues à la pelle, des glossaires, et cela a permis de le déchiffrer. L’autre exemple est le tokharien, la langue indo-européenne la plus orientale qui soit [dont les traces ont été retrouvées dans le Xinjiang, en Chine]. On a découvert des bibliothèques entières dans des grottes avec des textes bilingues en vieux ouïghour. »

« La première chose à faire, c’est de tâcher de pénétrer dans la langue par les noms propres. » Claude Rilly, professeur à l’Ecole pratique des hautes études et directeur de recherche au CNRS

Néanmoins, la plupart du temps, les textes bilingues sont trop courts pour reconstruire la langue, ou bien ils n’existent tout simplement pas. Et dans ce cas, il n’y a pas de méthode imparable selon Claude Rilly : « C’est un cas particulier chaque fois et un déchiffrement ne vous apprend rien sur le suivant. Tout dépend de facteurs qui sont particuliers à chaque langue, et on ne peut pas en tirer des règles absolues. »

Pas de recette miracle mais, tout de même, une panoplie de « ficelles ». « La première chose à faire, c’est de tâcher de pénétrer dans la langue par les noms propres, explique Claude Rilly. C’est ce qui a été fait pour l’égyptien avec les noms des rois et des reines lagides comme Ptolémée et Cléopâtre, ou bien, pour le linéaire B, avec le nom des cités crétoises. » Une aide extérieure peut venir des auteurs de jadis s’exprimant dans une langue connue. Par exemple, le Romain Suétone, dans sa Vie des douze Césars, révèle, au détour d’une anecdote sur les présages annonçant la mort d’Auguste, que le mot aesar signifie « dieu » en étrusque.

La stèle d’Ataqeloula, trouvée en novembre 2017 sur la nécropole de Sedeinga. Elle date du IIe siècle de notre ère et commémore une femme de la haute société de Sedeinga, ainsi que les membres prestigieux de sa famille.
La stèle d’Ataqeloula, trouvée en novembre 2017 sur la nécropole de Sedeinga. Elle date du IIe siècle de notre ère et commémore une femme de la haute société de Sedeinga, ainsi que les membres prestigieux de sa famille.  VINCENT FRANCIGNY / MISSION ARCHÉOLOGIQUE DE SEDEINGA

D’autres techniques tentent de faire parler la langue pour ainsi dire d’elle-même. Une de ces méthodes dites « internes » consiste à agir comme un cruciverbiste, qui s’aide de ce qu’il a déjà trouvé dans sa grille de mots croisés pour remplir les trous. « Grâce aux dimensions grammaticale et sémantique du texte, on essaie de deviner la nature du mot inconnu, puis de faire une hypothèse sur son sens. Une hypothèse qu’on tente de vérifier dans d’autres textes où le mot apparaît », détaille Claude Rilly. Cette méthode, appelée « philologique » ou « combinatoire », s’avère lente et peu productive mais elle a l’avantage d’être assez sûre.

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Et puis il y a l’approche dite « comparative » qui consiste à trouver des idiomes apparentés à la langue morte que l’on veut percer. C’est ainsi qu’a été traduit l’akkadien. Toute la difficulté consiste à repérer la famille de la langue que l’on souhaite traduire, surtout quand, après des milliers d’années d’évolution, ses lointaines arrière-petites-nièces ne lui ressemblent plus guère. Cela a été tout l’enjeu des recherches de Claude Rilly sur le méroïtique, que l’on parlait dans le royaume de Méroé (actuel Soudan) entre le IIIe siècle av. J.-C. et le IVe siècle de notre ère. L’alphabet, assez simple, a été déchiffré dès 1911, mais pour la langue elle-même on ne savait tout bonnement pas où la ranger.

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Quid du gaulois ?

« Il y a eu une grosse bataille savante, avec des déclarations sanglantes »sur sa famille linguistique, explique Claude Rilly, qui s’est armé de patience pour aller explorer, en Erythrée et au Soudan, une branche de langues nilo-sahariennes en voie de disparition. Après avoir repéré des locuteurs, le chercheur est parti à leur rencontre sur le terrain : « Vous avez un magnétophone, du papier, un crayon. Vous essayez de repérer les prononciations, de comprendre la conjugaison des verbes, vous faites des listes de mots. Vous travaillez sur des textes complets, des contes, des récits que vous décryptez avec vos informateurs. Le monde féminin, intimiste, est celui où se gardent le plus les langues, alors que les hommes, qui sont plus en contact avec l’extérieur, au marché, à la mosquée, mélangent leurs mots avec de l’arabe. »

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En 2010, Claude Rilly a signé une étude qui a établi la parenté entre le méroïtique et ce groupe de langues. « L’ennui, dit-il, c’est qu’aucune n’est suffisamment proche du méroïtique pour que cela nous ouvre en grand les portes de la traduction. » Autant l’Egypte antique, à l’époque des pharaons lagides, qui parlaient le grec, avait besoin de produire des textes bilingues, autant ce besoin n’existait pas à Méroé, et Claude Rilly juge peu probable qu’on trouve un jour la « pierre de Rosette » du méroïtique. C’est donc un travail de fourmi qu’il faut mener pour arracher le sens d’un mot. Aujourd’hui, seulement 120 sont traduits avec assurance et on a des hypothèses pour 700 autres ; la phonétique est établie ; on sait dire les nombres ; l’ordre des mots est connu ; le travail sur la grammaire se poursuit. Déchiffrement en cours, donc.

Percer une langue inconnue n’est pas qu’une affaire de linguistique, loin de là. A voir la passion de Claude Rilly pour le méroïtique ou l’immersion de Champollion dans l’Egypte pharaonique, on saisit que l’enjeu est aussi de décrypter la civilisation ancienne. Et quand on évoque avec Claude Rilly la langue gauloise, parlée chez nous il y a deux millénaires mais encore mal comprise, il n’a qu’une phrase : « Il faudrait que quelqu’un y consacre sa vie… » Qui donc sera le Champollion du gaulois ?

Retrouvez tous les épisodes de la série « 2022, les hiéroglyphes déchiffrés » ici

A lire

Champollion. Une vie de lumières, de Jean Lacouture (Grasset, 1989).

Guide des écritures de l’Egypte ancienne, sous la direction de Stéphane Polis (IFAO, 2022).

La Pierre de Rosette, de Robert Solé et Dominique Valbelle (Seuil, 1999).

L’Aventure Champollion. Dans le secret des hiéroglyphes, sous la direction de Guillemette Andreu-Lanoë, Vanessa Desclaux et Hélène Virenque (BNF, 2022).

Le Déchiffrement des hiéroglyphes. Une aventure millénaire, de Simon Thuault (L’Harmattan, 2022).Pierre Barthélémy

*Exposition : pharaons hier, superstars aujourd’hui

A Marseille, le MuCEM examine les efforts des rois et des reines de l’Egypte antique pour s’inscrire dans la postérité, avec des succès divers. 

Par Pierre Barthélémy(Marseille)

Publié le 06 juillet 2022 à 06h00 – Mis à jour le 06 juillet 2022 à 10h11  

Temps de Lecture 4 min. 

Une statuette représentant Akhenaton.
Une statuette représentant Akhenaton.  KUNSTHISTORISCHES MUSEUM/EGYPTIAN AND NEAR EASTERN COLLECTION/KHM MUSEUMSVERBAND

L’histoire, la grande, celle qui raconte les humains, ne manque pas de caprices. Ainsi l’exposition « Pharaons superstars », qui vient d’ouvrir ses portes marseillaises au Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MuCEM), aurait dû se tenir à l’été 2020. Mais la pandémie historique de Covid-19 en a décidé autrement et l’a reportée à 2022, année égyptienne s’il en est, car on y fête à la fois les deux cents ans du déchiffrement des hiéroglyphes par Jean-François Champollion et le centenaire de la découverte de la tombe inviolée qui contenait les restes et possessions post mortem de Toutankhamon.

Nous ne sommes pas là dans une exposition classique sur l’Egypte antique, sa civilisation, sa grandeur, ses beautés. Plutôt au cœur d’une réflexion sur la persistance de la mémoire et la versatilité de la notoriété. Comment se fait-il que, sur les centaines de rois et de reines de l’Egypte pharaonique, on ne se souvienne que de quelques noms, et pourquoi de ceux-là en particulier ? Pourquoi, pour reprendre l’expression de l’égyptologue Frédéric Mougenot, cocommissaire de l’événement, « les vedettes d’une époque ne sont pas celles de toujours » ? Pourquoi les noms de Khéops, de Ramsès II, d’Akhenaton, de Néfertiti, de Toutankhamon ou de Cléopâtre nous évoquent-ils immédiatement des images voire des fantasmes d’Orient et pourquoi ceux de Chepseskarê, de Montouhotep ou de Sethnakht sont-ils ceux de parfaits inconnus ? Et en était-il de même dans l’Antiquité ?

Le souverain organisait son futur culte posthume, entretenait aussi celui de ses prédécesseurs, sauf quand il voulait les anéantir

L’exposition interroge donc à la fois l’hier et l’aujourd’hui, rappelant néanmoins que tous les pharaons aspiraient à la postérité, à rejoindre les étoiles qui brillent toute la nuit et toute l’année, que les Egyptiens nommaient « les impérissables ».Pour accéder à cette éternité, le roi se devait de laisser sa marque et son nom partout, de faire connaître son visage, afin d’exister dans le souvenir de ses sujets et de leurs descendants. D’où la multiplication des représentations, mais aussi des monuments gigantesques comme les pyramides, à l’ombre desquelles l’Egypte vit toujours. On notera, par exemple, cette stèle montrant Ramsès II présentant une offrande… à son propre colosse, version antique du « on n’est jamais mieux servi que par soi-même ».

Le souverain organisait son futur culte posthume, entretenait aussi celui de ses prédécesseurs, sauf quand il voulait les anéantir. On a retrouvé plusieurs exemples de cette damnatio memoriae, qui consistait à détruire les représentations d’un roi honni, à marteler son nom pour le dissoudre dans l’au-delà ou – plus subtil – à le remplacer par le sien. Akhenaton et Néfertiti, considérés comme hérétiques, en ont ainsi fait l’objet. Idem pour la reine Hatchepsout, considérée comme une usurpatrice, dont nombre de statues furent détruites ou défigurées avec parfois quelques erreurs cocasses : un relief la représentant fut recyclé pour l’attribuer à Thoutmosis II, mais les sculpteurs omirent d’effacer un signe indiquant le féminin et disant donc du roi « puisse-t-elle vivre »

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Réappropriation des figures pharaoniques

Quand la civilisation s’éteint, quand l’écriture hiéroglyphique tombe pour un millénaire et demi dans les ténèbres, les pharaons, même adorés des siècles durant, en font de même. Sauf ceux que les auteurs grecs et romains permettent de garder en mémoire, soit dans des textes historiques, soit par des récits plus romancés. Le pharaon Nectanebo II, aujourd’hui fort délaissé, survit pendant des siècles parce qu’une biographie d’Alexandre le Grand l’imagine père du héros macédonien… Autre figure quasi mythique, « Sésostris », mélange de Sésostris Ier, de Sésostris III et de Ramsès II, est représenté en 1837 accueillant Napoléon Ier au paradis des conquérants. Vêtu d’une cape et d’un collant moulant très « supermaniens », ce Sésostris de légende symbolise à la fois la grandeur et l’exotisme étrange que l’on confère à l’Egypte antique, dont on a presque tout oublié.

« Apothéose de Napoléon » (1837).
« Apothéose de Napoléon » (1837).  RMN/GRAND PALAIS MUCEM/T. LE MAGE

Pourtant, celle-ci ressuscite au XIXe puis au XXe siècles grâce au déchiffrement des hiéroglyphes et aux fouilles archéologiques. Ainsi rend-on à Ramsès II ce que l’on attribuait beaucoup au « Sésostris » mythifié. Ainsi des maudits comme Akhenaton et Néfertiti ressurgissent-ils du néant et deviennent-ils des vedettes, par une ironie dont seule l’histoire a le secret. « Le plus bel exemple de ce phénomène, c’est celui de Toutankhamon, assure Guillemette Andreu-Lanoë, directrice honoraire du département des antiquités égyptiennes au Louvre et cocommissaire de l’exposition. A peine mort, on a voulu le bannir, marteler son nom et l’effacer des mémoires. Et c’est un des pharaons les plus connus aujourd’hui ! »

La dernière partie de « Pharaons superstars » est pleine d’un vivifiant culot, qui montre la réappropriation des grandes figures pharaoniques par la culture populaire, l’industrie et la réclame. Bien sûr, la célébrissime BD Astérix et Cléopâtre, bien sûr l’affiche du film Cléopâtre (1963), de Joseph L. Mankiewicz, mais aussi celle du moins connu et sans doute plus sulfureux Les Nuits chaudes de Cléopâtre (toujours elle), de Cesar Todd, interdit aux moins de 18 ans en 1985…

On vend du Banania avec la figure de Ramsès II, des gaines pour dames avec celle de Néfertiti, du dentifrice « Tout-Ank-Amon » ; la marque française de motocyclettes Guinard baptise, en 1926, un de ses modèles « Keops » (sic), « parce qu’il est indicatif de durée indéfinie » La fascination pour l’Egypte antique, les stéréotypes faciles qu’elle véhicule sont une aubaine pour la publicité, même s’il y a de quoi s’interroger sur les génies du marketing qui eurent l’idée d’accoler le nom de Ramsès II à un préservatif, étant donné que le roi eut plus d’une centaine d’enfants…

Une statuette de dévotion représentant la reine Ahmès-Néfertary, détail.
Une statuette de dévotion représentant la reine Ahmès-Néfertary, détail.  MUSÉE DU LOUVRE/DIST. RMN/GRAND PALAIS/CHRISTIAN DECAMPS

Enfin, il faut évoquer une réappropriation plus profonde, mais aussi plus délicate, celle de leur passé pharaonique par les Egyptiens eux-mêmes, qui l’ont longtemps opposé à leur héritage islamique.

« On a eu toute une production industrielle made in Egypt après l’arrivée au pouvoir de Gamal Abdel Nasser : des voitures Ramsès, des machines à coudre Néfertiti, des paquets de cigarettes Cleopatra…, explique Guillemette Andreu-Lanoë. Nasser a voulu que les Egyptiens se souviennent de ces éléments importants de leur histoire en leur disant qu’ils n’avaient pas à en rougir. » Et il n’y a pas meilleur exemple de cette réintégration de l’antique à l’orgueil national que le surnom donné à l’équipe d’Egypte de football : les Pharaons.

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« Pharaons superstars ». Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MuCEM), Marseille. Jusqu’au 17 octobre. Entrée : 11 €. Catalogue coédité par Actes Sud et le MuCEM, 256 p., 35 €.

Pierre Barthélémy(Marseille)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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