Fuites sur le réseau, gaspillage, modèle agricole : face à la sécheresse, des pistes pour économiser l’eau
Alors que les mesures de restriction touchent 93 départements, réflexions et actions se multiplient pour préserver et utiliser plus efficacement la précieuse ressource.
Par Martine ValoPublié le 27 août 2022 à 06h15 – Mis à jour le 27 août 2022 à 10h42
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La sécheresse qui touche la moitié de l’Europe « semble être la pire depuis cinq cents ans », avance le Centre commun de recherche de la Commission européenne. Pour confirmer cet accablant constat, il faudra attendre la fin de la saison, mais quelques pluies ne suffiront sans doute pas à remplir les rivières ni à rendre leur humidité aux sols avant l’automne.
Or, selon ces observations rendues publiques mardi 23 août par l’organisme bruxellois, la France, qui a beaucoup souffert des incendies depuis le début de l’été, figure parmi les pays les plus touchés. Elle a reçu 33 % de précipitations de moins que la moyenne de janvier à juillet et le phénomène concerne tout le territoire métropolitain, ce qui est inédit.
Les mesures de restriction d’eau touchent actuellement 93 départements, dont 78 sont « en crise », le niveau le plus élevé sur l’échelle des alertes sécheresse. A ce stade-là, il est interdit d’arroser potagers, espaces publics et golfs privés, de laver à grande eau sa voiture, sa terrasse, de remplir sa piscine, d’alimenter mares et fontaines, d’irriguer les cultures… à moins de bénéficier d’une dérogation sur décision préfectorale.
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Dès le printemps, des élus locaux, anticipant les difficultés de l’été, avaient réservé des camions-citernes et commandé quantité de bouteilles d’eau minérale. A l’heure actuelle, 117 communes – souvent des villages – sont privées d’eau potable et des « quantités d’autres » suscitent des inquiétudes pour les semaines à venir, a indiqué Christophe Béchu, le ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires, lors d’un déplacement dans l’Aude le 23 août. Répondant à BFM-TV, il a mis en avant la question des fuites dans les réseaux. Le taux de perte est en effet de 20 % en moyenne en France, autrement dit 1 litre sur 5 n’atteint pas son but, soit 937 millions de mètres cubes par an.
Usages inadaptés
Selon l’Observatoire des services publics de l’eau et de l’assainissement, toutes les autorités locales n’ont pas une connaissance fine de leur patrimoine, qui peut dater des années 1950. Viser un rendement de 100 % serait néanmoins illusoire dans les 895 000 kilomètres de canalisations d’eau potable, et les 423 000 kilomètres de canalisations pour l’assainissement, scrutés par des drones flottants ou volants, des détecteurs acoustiques et des outils d’intelligence artificielle
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Au demeurant, les performances françaises tiennent la comparaison avec celles des pays voisins. Elles sont variables selon les territoires, meilleures dans les grandes agglomérations, où elles peuvent atteindre plus de 90 %, comme à Paris, que dans les zones rurales, qui peinent à financer la réhabilitation de leurs infrastructures. Les taux de fuite grimpent aux alentours de 50 % dans les Antilles, à La Réunion, entre 50 % et 70 % dans les Alpes-de-Haute-Provence, la Meuse, le Cantal.
Or, la problématique hydrique ne se résume pas à ces questions de tuyaux. La sécheresse survient avec la chaleur et le manque de précipitations, mais résulte aussi d’usages inadaptés. En France, l’industrie consomme en moyenne 34 % du total, l’agriculture 45 % mais 80 % en plein été , les particuliers 21 % leur part reste globalement stable alors que la population augmente. Les mesures de restriction décrétées dans l’urgence ne suffisent pas : faire face aux risques de pénuries implique d’inventer une nouvelle sobriété, de réduire les gaspillages mais aussi de lutter contre les contaminations qui rendent la ressource indisponible. A cause de pollutions nitrates et pesticides surtout, il a fallu fermer définitivement 4 300 captages d’eau potable en France depuis 1980.
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« Plutôt qu’économiser l’eau, il faut considérer son efficience : il faut que chaque goutte soit efficace désormais », estime Guillaume Choisy, directeur général de l’Agence de l’eau Adour-Garonne. Cet établissement public veille sur un très vaste bassin hydrographique – il couvre la Nouvelle-Aquitaine et l’Occitanie –, où la situation s’annonce tendue au moins jusqu’en septembre-octobre. Or l’alimentation de 60 % de la population y dépend pour moitié des cours d’eau.
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« Actuellement, 38 % des 120 000 kilomètres de nos rivières sont en difficulté ou bien à sec. C’est du jamais-vu, témoigne M. Choisy. Cela nous rend vulnérables au ralentissement des débits dans les vallées isolées, nous sommes donc amenés à approvisionner des stations d’eau potable en camion. En parallèle, nous avons consacré 80 millions d’euros pour réaliser des interconnexions de réseaux dans le Cantal, ainsi que sur les plateaux du Lot et de l’Aveyron à la suite de la sécheresse de 2019. » Selon le directeur général, en dix ans, le bassin Adour-Garonne a nettement réduit sa consommation : « Avec 1 million d’habitants supplémentaires, soit 15 % en plus, nous sommes passés de 700 000 millions de mètres cubes par an à 688 000 millions. »
« Actions de résilience »
Lors du conseil des ministres du mercredi 24 août, le gouvernement a rappelé qu’en avril, alors que la sécheresse s’annonçait, il a autorisé les six Agences de l’eau à engager 100 millions d’euros supplémentaires – sur un budget annuel d’environ 2,5 milliards –, « pour financer des actions de résilience ».
Ce sont ces établissements qui sont chargés de la gestion et de la préservation dela ressource hydrique et des milieux aquatiques. Des gros chantiers pour créer des bassins de rétention de pluie ou des stockages pour les cultures – les bassines, une option très controversée –, aux chasses d’eau plus économes dans les écoles, des subventions pour des circuits fermés dans l’industrie aux réparations des canaux d’irrigation dans l’agriculture : on compte beaucoup sur elles. D’autant que l’évolution du climat impose d’imaginer des solutions nouvelles.
Avec le feu vert ministériel du 24 août, l’Agence de l’eau Rhône-Méditerranée-Corse, par exemple, a ajouté 22 millions d’euros à son programme de dépenses. Elle qui annonçait en juin vouloir parvenir à des économies de 30 millions de mètres cubes par an a notamment décidé d’aider deux communautés de communes du Doubs à moderniser leurs réseaux de distribution. Elle a aussi choisi d’apporter le tiers des financements nécessaires pour permettre à deux importants groupements de producteurs du Vaucluse de changer de systèmes d’irrigation, en particulier pour le goutte-à-goutte, moins gourmand. Résultats : les volumes épargnés par l’Association syndicale du canal de Carpentras sont évalués à 113 600 mètres cubes par an, ceux du canal de Cabedan-neuf à 80 000 mètres cubes.
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Dans un registre moins classique, l’Agence de l’eau Rhône-Méditerranée-Corse subventionne aussi la « désimperméabilisation » d’une surface de 130 hectares dans l’agglomération du Grand Lyon. Car éviter que les précipitations ne ruissellent brutalement sur le bitume permet, d’une part, de désengorger les réseaux d’assainissement – donc de lutter contre la pollution – et, d’autre part, de laisser la pluie s’infiltrer, contribuant ainsi à la recharge des nappes souterraines.
Au total, l’agence déclare avoir attribué 67 millions d’euros d’aides à 353 projets depuis 2019, qui ont permis de générer 62 millions de mètres cubes de nouvelles économies d’eau. Ce bilan correspond à une réduction de 10,2 millions de mètres cubes grâce à une meilleure gestion de la ressource qui fournit l’eau potable, 5,7 millions gagnés du côté de process industriels et… 46 millions en modernisant les dispositifs d’irrigation agricoles.
Réduire la consommation agricole
Dans ce secteur-là, la marge de manœuvre apparaît encore importante. Aujourd’hui, l’usager paie 86 % de la redevance qui finance les actions en faveur de la préservation de la ressource : elle lui est facturée, selon les régions, deux à huit fois plus cher qu’à l’usager agricole. Voilà qui n’encourage pas les économies d’eau.
Les Agences de l’eau multiplient donc les initiatives et les appels à projets en direction des agriculteurs : puiser et asperger sans compter devrait devenir de plus en plus difficile dans le contexte de restrictions générales.
La chaire partenariale Eau, agriculture et changement climatique, montée à Montpellier par l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), avec d’autres acteurs publics et privés, se penche notamment sur la problématique des eaux usées, auxquelles on a recours pour l’arrosage. « Il s’agit d’une piste intéressante, mais pas du gisement que certains espèrent, car elle est de portée limitée, estime Sami Bouarfa, chef adjoint du département Aqua à l’Inrae. Les stations d’épuration qui les produisent ont en effet déjà pour fonction de recharger les cours d’eau à l’étiage. Le recours aux eaux usées est envisageable pour l’agriculture périurbaine, mais ce serait trop coûteux de les transférer vers des parcelles rurales éloignées. »
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Selon le chercheur, des matériels d’irrigation plus performants, des capteurs pour mesurer les taux d’humidité dans les sols et d’autres technologies permettraient de réduire de 20 % à 30 % la consommation agricole. Une autre solution a trait à l’adaptation des cultures, comme troquer le maïs pour le sorgho, qui n’a pas besoin d’être arrosé au moment où toute la nature a soif, par exemple.
Sami Bouarfa souligne enfin le rôle essentiel que peut jouer l’agroforesterie – ne pas laisser les sols à nu, leur fournir de l’ombre, les couper du vent par des haies, etc. – dans cette bataille pour économiser l’eau.
Martine Valo