Dans les hôpitaux, les cliniques, les écoles, les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad), les crèches, c’est le marché du travail qui fait défaut depuis des années.

Santé, éducation : « Il faut recréer un marché du travail dynamique dans les professions et les secteurs régulés par l’Etat »

TRIBUNE

Charles de Froment fondateur du cabinet de conseil Pergamon, spécialisé en affaires publiques, communication et innovation sociale

Le spécialiste des relations sociales et du marché du travail, Charles de Froment observe, dans une tribune au « Monde », que l’absence d’un véritable marché du travail nuit gravement à l’accomplissement des missions de service public, et propose trois pistes d’amélioration.

Publié le 27 août 2022 à 07h00 – Mis à jour le 29 août 2022 à 11h01   Temps de Lecture 4 https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/08/27/sante-education-il-faut-recreer-un-marche-du-travail-dynamique-dans-les-professions-et-les-secteurs-regules-par-l-etat_6139179_3232.html

Al’hôpital, mais plus largement dans l’ensemble du système de soins, les mêmes mots reviennent, comme dans une mauvaise antienne : manque de personnel, manque de reconnaissance, épuisement physique et psychique ; perte de chance pour les patients, actes de négligence, voire maltraitance, auprès de personnes fragiles.

Au sein de l’école républicaine, ce n’est guère mieux : 30 % de candidats en moins en quinze ans aux concours d’enseignement et mille admissibles pour deux mille cinq cents postes à pourvoir au concours de professeurs des écoles dans deux des académies concentrant les élèves avec le plus de difficultés socioculturelles, celles de Créteil et de Versailles ; les démissions d’enseignants en poste, certes rares, ont en outre plus que triplé depuis 2012.

Comment un pays passionné d’égalité en est-il arrivé à construire de fait, contre toutes ses valeurs et en dépit de ses institutions, un système de santé et un système éducatif à deux vitesses ?

Lire aussi :  Santé : tout un système à revoir

Le fil rouge qui unit ces dysfonctionnements en apparence autonomes, puisque présents dans des institutions de nature très différentes, publiques et privées notamment, est en réalité une faille de marché, au sens littéral : dans les hôpitaux, les cliniques, les écoles, les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad), les crèches, c’est le marché du travail qui fait défaut depuis des années.

Des dérives

Son absence fait l’objet d’un consensus paradoxal entre deux acteurs pourtant antagonistes : d’un côté, Bercy, qui pilote année après année le point d’indice et les niveaux de dotation en cherchant à minimiser les dépenses, et en se gardant de convoquer trop d’éléments de « benchmark » ; de l’autre, les enseignants, les soignants et leurs syndicats, qui, attachés à la notion de service public et fiers de leur choix de carrière altruiste au service de l’intérêt général, écartent d’emblée toute référence à l’univers privé marchand.

Mais, faute de boussole pour rendre ces métiers stratégiques attractifs, le système prend l’eau. En fixant, directement ou indirectement (avec les dotations soins et dépendances pour les Ehpad, par exemple), des grilles de rémunération déconnectées des réalités, l’Etat attire toujours davantage d’agents économiques « irrationnels » – et héroïques –, qui acceptent de sacrifier leur propre intérêt sur l’autel du bien commun ou du service public

.Lire aussi :  « Le système de rémunération des fonctionnaires empêche de mettre en place une bonne gestion des ressources humaines »

Ce recrutement de personnels sur une logique de vocation est à l’origine d’autres dérives, que l’on retrouve parfois dans le secteur de l’entrepreneuriat social et solidaire : oubli du droit du travail, effacement des frontières entre vie professionnelle et vie privée, burn-out, etc.

Pour partie, ce système permet de disposer de professionnels de haut niveau, extrêmement engagés et bon marché. Mais, outre l’incohérence économique à vouloir moins bien payer un salarié qui aime son métier plutôt qu’un mercenaire, les économies d’un tel système sont sans comparaison avec les externalités négatives qu’il engendre

Car, à côté de ces « héros », le marché du travail traditionnel impose sa logique implacable et structurelle qui se traduit, en amont, par une disparition des vocations et des candidats et, en aval, par des démissions, un risque de désengagement et de graves pénuries de personnel qualifié.

Hypocrisie coûteuse

La démographie des personnels en poste (le vieillissement de la population), la concentration de la demande éducative dans des territoires pauvres et peu attractifs sont autant de défis qui ne pourront se résoudre qu’à condition de réintroduire, à juste dose, une logique marchande.

L’historienne Laurence Fontaine rappelait comment le marché avait exercé « un pouvoir libérateur » et fut « un développeur d’égalité » dans une société d’Ancien Régime bloquée (« Le Marché. Histoire et usages d’une conquête sociale », dansRevue Projet, 2014/3). Face à une logique budgétaire qui conduit in fine les plus aisés à quitter les systèmes surrégulés pour se diriger vers des systèmes dérégulés, marchands et plus performants, il faut recréer un marché du travail dynamique dans les professions et les secteurs régulés par l’Etat.

Huit chirurgiens sur dix exercent aujourd’hui en secteur 2 non conventionné, c’est aussi le cas de sept obstétriciens sur dix. Les dépassements d’honoraires ont plus que doublé en vingt ans, de même que les effectifs de l’enseignement supérieur privé (+ 17 % seulement à l’université).

Lire aussi :  « Espérons que le nouveau ministre de l’éducation se rendra à l’évidence : tout ne peut pas se gouverner par les nombres »

Pour en finir avec cette hypocrisie coûteuse qui repose sur une dichotomie trompeuse entre services marchands et non marchands, il faut que l’Etat introduise, de façon très pragmatique et sans excès, les outils de base d’une direction des ressources humaines efficace :

Il faut d’abord établir, dans tous les métiers du soin et de l’enseignement, un système de comparaison des rémunérations (indexé sur le temps de travail effectif) avec le secteur marchand – avec pour horizon une harmonisation et une simplification des systèmes de rémunération, aujourd’hui difficilement lisibles, et une diminution des écarts de rémunération là où ils existent.

Une véritable politique salariale territoriale

Pour les enseignants, au-delà des comparatifs européens, cela implique également de mesurer le coût d’opportunité du choix d’une carrière d’enseignant en comparaison avec d’autres carrières, à niveau d’études comparables.

Ensuite, il est nécessaire de supprimer l’indemnité de résidence (de quelques dizaines d’euros par mois au maximum), au profit d’une véritable politique salariale territoriale, indexée sur le coût de la vie et les difficultés de recrutement, afin de résoudre les crises de vocation dans les grandes métropoles et dans les zones rurales.

Lire aussi   « Il faut un double choc d’attractivité et d’autonomie pour sortir de la crise hospitalière »

Enfin, il faut mettre en place (en complément des mesures salariales) des politiques d’attractivité propres aux métiers du soin et de l’enseignement, et en ligne avec les standards des grandes entreprises privées : respect des équilibres vie professionnelle-vie privée, mesures objectives du temps de travail, politique de formation continue performante, etc.

Le Ségur de la santé et le « choc d’attractivité » promis à l’éducation nationale sont bien sûr de premières étapes positives. Mais, aujourd’hui, il faut encore plus de quinze, voire vingt ans de service continu pour un enseignant de Seine-Saint-Denis avant d’être muté dans l’Ouest : lorsque les établissements en réseaux d’éducation prioritaire renforcée seront aussi convoités que des écoles tranquilles en bord de mer, l’Etat employeur aura réussi sa grande mutation.

Charles de Froment(fondateur du cabinet de conseil Pergamon, spécialisé en affaires publiques, communication et innovation sociale)Contribuer

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s