Covid-19 : les pics de pollution aggravent fortement la mortalité, selon une étude
Dans la revue « Science of the Total Environment », des chercheurs du CNRS et de l’Inserm montrent que les villes les plus polluées ont payé le plus lourd tribut pendant l’épidémie de Covid-19.
Par Stéphane Mandard
Le 23 août 2022 à 05h30 – Mis à jour le 23 août 2022 à 11h46.Lecture 3 min.
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Jean-Baptiste Renard en est convaincu. Si Paris ou la Lombardie, dans le nord de l’Italie, ont été très fortement affectées au plus fort de la pandémie de Covid-19, c’est qu’elles partagent un facteur aggravant : la piètre qualité de l’air que respirent leurs habitants. « Ce sont les villes les plus polluées qui ont connu les taux de mortalité les plus élevés, constate l’expert, directeur de recherche au CNRS au sein du Laboratoire de physique et de chimie de l’environnement et de l’espace. A contrario, des villes comme Bordeaux ou Brest, beaucoup moins polluées du fait de l’influence océanique, ont été largement épargnées. » Dans une étude publiée début août dans la revue Science of the Total Environment, en collaboration notamment avec Isabella Annesi-Maesano, directrice de recherche à l’Inserm et spécialiste reconnue des questions de pollution de l’air, Jean-Baptiste Renard met en évidence une corrélation entre le niveau d’exposition aux particules fines (PM2,5, de diamètre inférieur à 2,5 micromètres) et la mortalité due au Covid-19. Ce lien avait déjà été évoqué dans plusieurs travaux. L’originalité de cette nouvelle publication réside dans sa capacité à quantifier le phénomène.
En s’appuyant sur le cas de Paris (le mieux documenté) et en l’élargissant à 31 autres villes et régions de six pays d’Europe de l’Ouest (France, Allemagne, Italie, Espagne, Pays-Bas et Royaume-Uni) sur la période 2020-2022, l’étude montre que les niveaux de mortalité les plus élevés sont constatés pendant les pics de pollution et varient en fonction de leur intensité. Et dans des proportions considérables. Sur la base de l’analyse de l’ensemble des données, les chercheurs sont parvenus à identifier une tendance : une augmentation de la mortalité de l’ordre d’un facteur de 5 est constatée lorsque les concentrations en PM2,5 flirtent avec les 45 microgrammes par mètre cube. Des niveaux atteints à Paris et en Lombardie. Les auteurs en déduisent une augmentation d’environ 10 % de la mortalité par microgramme par mètre cube de particules fines supplémentaires.
Cette tendance dépend de la période analysée : elle décroît logiquement avec le temps, à mesure que les autorités améliorent la gestion de l’épidémie (mesures de confinement puis vaccination). Pendant la première phase de propagation rapide de l’épidémie, la mortalité bondit d’environ 20 % par microgramme par mètre cube de PM2,5 supplémentaires à la suite des pics de pollution. Elle progresse tout de même de 10 % à chaque pic entre mai 2020 et mai 2021 et les différentes formes de confinement (total et partiel). Et d’environ 5 % après le déploiement massif de la vaccination.
« Tempêtes épidémiques »
L’exemple de Paris est saisissant tant les courbes de mortalité du Covid-19 et de la pollution se superposent. Lors de la première vague de Covid-19, au printemps 2020, en plein pic de « pollution printanière » (trafic automobile et épandages agricoles), le nombre de décès journaliers par million d’habitants a été décuplé, montant jusqu’à 20 (soit une brusque augmentation d’un facteur d’environ 10). Lors des pics de pollution hivernaux et de début de printemps suivants, celui-ci s’établit entre cinq et sept.
« A chaque fois qu’on a un pic de pollution au-dessus de 15 à 20 microgrammes par mètre cubependant une semaine, derrière, on observe une brusque montée de la mortalité », commente Jean-Baptiste Renard. L’étude suggère également un décalage de l’ordre d’une semaine entre le pic de l’épisode de pollution et celui de la mortalité. Le chercheur envisage une nouvelle étude, centrée sur Paris, pour affiner ce constat. D’autres études sont nécessaires pour explorer les mécanismes qui expliquent ce lien entre exposition aux particules fines et décès liés au Covid-19. Il est déjà établi que la pollution de l’air favorise l’inflammation et diminue la réponse immunitaire de l’organisme face aux infections. « Une des hypothèses est que les particules fines altéreraient les cellules de l’épithélium de l’arbre respiratoire et du tissu pulmonaire, facilitant la transmission des virus respiratoires comme ceux du Covid-19 ou de la grippe, et favorisant les formes graves et les complications de la maladie, donc les hospitalisations et les décès », détaille l’épidémiologiste Antoine Flahault.
Dans un article publié dès novembre 2020 dans la revue Earth Systems and Environment avec ses collègues de l’université de Genève, Antoine Flahault avait montré une corrélation entre la survenue de pics de pollution et des brusques poussées de contaminations. Il évoquait alors des « tempêtes épidémiques ».
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Pour éviter que ces « tempêtes » ne se reproduisent, en dépit de la vaccination, il faut que les autorités intègrent davantage la dimension pollution dans la gestion de la pandémie de Covid-19, recommandent les auteurs de l’article publié dans Science of the Total Environment. « Jusqu’ici, la question de la pollution, comme celle de l’aération des espaces publics, à commencer par les écoles, a été l’angle mort des politiques sanitaires pour endiguer l’épidémie, commente Isabella Annesi-Maesano. De manière plus globale, pour l’ensemble des maladies cardio-pulmonaires, les résultats de cette étude rappellent à quel point il est primordial de mettre en place des politiques publiques capables de réduire significativement les niveaux de pollution dans les grandes villes. »
Au plus fort de la première vague de Covid-19 et en plein pic de pollution printanière, en avril 2020, avec une dizaine de médecins et de chercheurs du collectif Air/Santé/Climat, Isabella Annesi-Maesano avait notamment interpellé les préfets pour leur demander de « limiter drastiquement les épandages agricoles afin de tout mettre en œuvre pour limiter la propagation du virus ». En vain.
Stéphane Mandard
Covid-19 : des chercheurs français établissent une corrélation entre mortalité et pollution de l’air
a+a-‹ Retour • 24 août 2022
Une nouvelle étude(1) réalisée par des chercheurs du Centre national de recherche scientifique (CNRS) constate une corrélation entre les pics de pollution aux particules fines, en particulier de type PM2,5, et l’augmentation de la mortalité des malades de la Covid-19. Par exemple, une concentration atmosphérique de ces polluants dépassant 45 microgrammes par mètre cube (µg/m3) s’accompagne d’une augmentation du taux de mortalité jusqu’à environ 5,5 fois supérieure en moins d’une semaine. Cette tendance correspondrait à une hausse moyenne de la mortalité de 10 % par 1 µg/m3 de PM2,5 supplémentaire dans l’air.
Évolutions du taux de mortalité et de la concentration moyenne en PM2,5 à Paris, entre début 2020 et début 2022.© Renard et al., Elsevier, 2022.Les auteurs de ses travaux, publiés le 2 août dans la revue Science of the Total Environnement, ont examiné cette corrélation dans 32 localités européennes. Entre mars 2020 et début 2022, la concordance des pics de pollution aux particules fines (c’est-à-dire, à une concentration de plus de 20 µg/m3) sur la mortalité due à la Covid-19 est particulièrement attestée pour la ville de Paris et pour la Lombardie, région italienne durement touchée par la pandémie. À l’inverse, par exemple dans la région allemande de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, où les concentrations de PM2,5 n’ont pas dépassé les 20 µg/m3, « le taux de mortalité de la Covid-19 par million d’habitants demeure bas par rapport à celui de Paris et de la Lombardie et la même conclusion s’observe pour toutes les régions où ont été relevés de faibles niveaux de pollution », affirment les scientifiques français. À la lumière de cette corrélation, l’association Respire, militant pour une amélioration de la qualité de l’air en Île-de-France, compte déjà « proposer au gouvernement une nouvelle procédure de gestion des pics de pollution à l’automne, en termes de méthode, de gouvernance et de communication à la population, afin de limiter les effets de la prochaine tempête épidémique ».
Néanmoins, un lien direct de cause à effet reste à confirmer. À Paris, le taux de mortalité, mais aussi les niveaux de pollution ont eu tendance à baisser après le premier confinement en 2020. Et une fois lancée en 2021, la campagne de vaccination a réduit, à son tour, ce taux malgré une pollution de l’air soutenue. « Bien que notre analyse montre que l’effet de la pollution sur la mortalité a baissé avec l’amélioration des moyens de santé et de gestion sanitaire au fil de la pandémie, la corrélation est restée valide au-delà de la campagne de vaccination », précisent cependant les auteurs de l’étude. Comment l’expliquer ? Selon les chercheurs, de fortes concentrations de particules fines dans l’air sont connues pour entraîner une irritation des voies respiratoires. Elles faciliteraient ainsi la pénétration de virus respiratoires comme celui de la Covid-19, aggravant l’infection des habitants de villes dont l’air regorge de particules fines.
Félix Gouty1/ Accéder à l’étude
https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0048969722046770#bb0180
