Des dépassements des limites de qualité pour les pesticides dans l’eau potable d’Alsace

Pour plus d’un quart des Alsaciens, l’eau du robinet dépasse les normes de concentration en pesticides

16 août 2022 | Par Nicolas Cossic (Rue89 Strasbourg)

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Dans le Bas-Rhin, des dépassements des limites de qualité ont été constatés dans trente-six unités de distribution qui alimentent en eau potable plus de 300 000 habitants, soit un quart de la population. Le Haut-Rhin est touché dans des proportions similaires.

Strasbourg (Bas-Rhin).–  Les pesticides ont de la ressource. Une fois épandus dans les champs, ils se dégradent au contact de leur environnement et donnent naissance à une nombreuse progéniture. Leur nom : les métabolites de pesticides. En Alsace, ces substances sont désormais omniprésentes dans l’eau, de la nappe phréatique jusqu’au robinet. Aujourd’hui, plus d’un quart de la population alsacienne reçoit au robinet de l’eau dont la concentration en métabolites de pesticides dépasse, de manière ponctuelle ou récurrente, la limite fixée par la loi.

Rue89 Strasbourg a retrouvé un document de présentation, produit par l’Agence régionale de santé du Grand Est (ARS) à l’occasion de la 22erencontre des producteurs et distributeurs d’eau potable, et publié le 4 mars 2022 sur le site Internet de l’Aprona, l’observatoire de la nappe phréatique d’Alsace. Il vise à dresser un état des lieux des contaminations de l’eau potable par les métabolites de pesticides en Alsace.

Pulvérisation de traitement chimique dans les vignes en Alsace. © Photo Denis Bringard / Biosphoto via AFP

Selon ce document, dans le Bas-Rhin, des concentrations en métabolites de pesticides dans des quantités supérieures à la limite de qualité (voir encadré) ont été constatées dans trente-six unités de distribution (UDI) – dans les réseaux de canalisation, en d’autres termes. Ces UDI alimentent en eau potable 300 191 Bas-Rhinois, soit un quart de la population du département.

Le Haut-Rhin est touché dans des proportions similaires. Au moins une concentration en métabolites de pesticides au-dessus des seuils règlementaires est observée dans vingt-deux UDI, qui fournissent en eau potable 271 288 personnes, soit 35 % des habitants du département. « À ce jour, dans le Haut-Rhin, vingt-cinq unités de distribution (dont six en cours de caractérisation) alimentant 278 000 personnes présentent des dépassements confirmés et récurrents de la limite de qualité », précise l’ARS avec les dernières données disponibles.

Enfin, il n’y avait aucune donnée disponible au 1er janvier 2022 pour 33 % des UDI du Bas-Rhin, ni pour 22 % des UDI du Haut-Rhin. Les petites unités de distribution sont moins fréquemment contrôlées, ce qui peut expliquer en partie cette absence de données.

74 communes sous le coup d’un arrêté dérogatoire

Face à l’ampleur des contaminations, plusieurs collectivités ont dû déposer auprès de l’ARS et de leurs préfectures respectives des demandes de dérogation pour continuer à distribuer une eau non conforme. Ces dérogations permettent d’établir de nouveaux seuils réglementaires temporaires, plus élevés, de concentration d’une ou de plusieurs molécules dans l’eau potable. Ils sont valables trois ans, reconductibles une fois. Pour les obtenir, les collectivités doivent présenter un plan d’action visant à revenir à une situation de conformité.

Contacté, le service communication de l’Agence régionale de Santé ajoute : « En cas de dépassement de limite de qualité réglementaire, l’ARS examine si les valeurs sanitaires sont respectées afin d’établir l’absence de risque pour la santé des consommateurs. Dans ce cas, des dérogations permettant d’encadrer ces dépassements doivent être mises en œuvre à la demande de la personne responsable de la production et de la distribution de l’eau. »

Entre le 24 juin et le 21 juillet 2022, la préfecture du Bas-Rhin a délivré sept arrêtés dérogatoires. Soixante-quatorze communes et les quelque 160 000 personnes qui y habitent pourront recevoir, dans les trois voire les six années à venir, une eau dont la concentration en métabolites de pesticides est supérieure aux normes. Quinze unités de distribution présentent des dépassements, d’après l’ARS. Les secteurs de Sélestat, Benfeld et Erstein Sud, Soufflenheim et alentour, la communauté de communes de la Basse-Zorn, et une partie de la communauté d’agglomérations d’Haguenau sont concernés.

L’unité de distribution d’Erstein Nord, qui alimente cinq communes et 4 967 habitants,serait, selon le Syndicat des eaux et de l’assainissement (SDEA) d’Alsace-Moselle, sous contrôle renforcé. Cette étape suit la détection de dépassements des normes et peut précéder une demande de dérogation si les non-conformités se confirment.

L’Eurométropole de Strasbourg n’est, à ce stade, pas touchée par cette problématique.

Dans le Haut-Rhin, aucun arrêté dérogatoire n’a pour le moment été pris. Mais le service des eaux de Mulhouse, qui alimente 109 588 personnes, et la communauté de communes du Sundgau (47 562 habitants) ont déposé des dossiers de demande de dérogation, toujours en cours de traitement.

Un herbicide utilisé dans les champs de maïs

Trois métabolites de pesticides sont impliqués de façon récurrente dans les dépassements de seuils règlementaires : le métolachlore ESA, le métolachlore NOA, et le chloridazone desphényl. Les deux premiers sont nés de la dégradation d’une molécule, le S-métolachlore, un herbicide toujours autorisé et massivement utilisé dans les cultures de maïs. Les exploitations de ce que certains appellent « l’or jaune », en raison de son caractère particulièrement rémunérateur, couvrent 40 % de la surface agricole en Alsace.

Le chloridazone, substance mère à l’origine du chloridazone desphényl, est lui aussi un herbicide, que l’on retrouvait majoritairement dans les champs de betteraves. Il est interdit depuis 2018.

Plus rarement, des traces de chloridazone méthyl-desphényl, métabolite issu de la dégradation d’un herbicide interdit en 2018, et d’atrazine deséthyl-déisopropyl, un métabolite de l’atrazine, interdit en 2003, sont détectées dans les eaux potables alsaciennes.

Tous ces métabolites sont classés comme « pertinents » par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses). Ce qui signifie qu’ils « pourraient engendrer un risque sanitaire inacceptable pour le consommateur ».

La question des risques sanitaires liés à une exposition aux métabolites de pesticides reste difficile à cerner.

La présence de métabolites de pesticides dans l’eau potable est très variable en fonction du territoire. La commission locale du SDEA de Sélestat a obtenu un arrêté dérogatoire après avoir constaté des concentrations de 0,12 µg/l en métolachlore ESA dans leur réseau d’eau. Pour rappel, la limite de qualité est de 0,1 µg/l. La nouvelle norme de concentration temporaire fixée par l’ARS est de 0,5 µg/l. Le dépassement de ce seuil dérogatoire peut entraîner une restriction d’usage de l’eau potable.

Les communes de Bischwiller (12 615 habitants) et Rohrwiller (1 627 habitants) sont alimentées par un même forage et une même usine de production d’eau potable implantée à Rohrwiller. Elles bénéficient aussi d’une dérogation, mais pour des concentrations autrement plus importantes. En mars 2022, l’analyse d’un prélèvement chiffre à 3,5 µg/l la concentration de métolachlore ESA dans les canalisations à Rohrwiller, soit trente-cinq fois plus que le seuil règlementaire.

Valeurs dérogatoires et valeurs sanitaires

Les limites dérogatoires autorisées par la préfecture sur les deux communes alimentées en eau par l’usine de Rohrwiller – Bischwiller et Rohrwiller – sont elles aussi bien plus souples qu’à Sélestat (limite dérogatoire fixée à 0,5 µg/l pour le métolachlore ESA). Sur ce secteur, et pour les trois années à venir, une eau dont la concentration en métolachlore ESA ne dépassera pas 5,2 µg/l – cinquante-deux fois la norme – sera considérée conforme. Pour le métolachlore NOA, la nouvelle limite est fixée à 2,3 µg/l, soit vingt-trois fois la norme. Enfin, la totalité des métabolites mesurés dans l’eau potable ne devra pas excéder 7,9 µg/l, contre 0,5 µg/l en temps normal.

Les taux observées en Alsace, bien que supérieurs à la norme, ne dépassent jamais, et pour aucune molécule, les valeurs sanitaires maximales (Vmax). Fixées par l’Anses, ces Vmax déterminent la limite au-delà de laquelle l’exposition à une substance est considérée comme dangereuse pour la santé. Pour le métolachlore ESA, elle est de 510 µg/l, près de cinq mille fois le seuil règlementaire. Néanmoins, l’Anses n’a pas été en mesure de fixer une Vmax pour les métabolites métolachlore NOA et chloridazone desphényl, faute de données.

La question des risques sanitaires liés à une exposition aux métabolites de pesticides reste difficile à cerner, en raison des nombreuses inconnues qui subsistent, et sera l’objet du second volet de cette enquête.

La pollution est généralisée sur l’ensemble de la zone d’étude

Rapport de synthèse du programme Ermes.

En 2016, l’Agence de l’eau Rhin-Meuse et l’Aprona ont mené, dans le cadre du projet Ermes, un inventaire des substances nocives présentes dans les eaux souterraines de la région. De nouvelles molécules, notamment des métabolites de pesticides, ont été recherchées.

« La pollution est généralisée sur l’ensemble de la zone d’étude. De fortes concentrations sont mesurées pour les vingt-trois métabolites émergents, notamment d’herbicides », peut-on lire dans le rapport de synthèse du programme Ermes 2016.

Baptiste Rey, chargé d’études sur les eaux souterraines à l’Aprona, se souvient : « Avec le projet Ermes de 2016, on a pu analyser à l’échelle de toute la nappe. Ça a permis une prise de conscience. Les points contaminés étaient homogènes sur la nappe, avec des seuils assez élevés. L’importance de cette contamination, qui est diffuse et générale, fait de la présence de métabolites dans l’eau un sujet de préoccupation prioritaire. »

Ces résultats ont amené l’ARS à reconsidérer la liste des substances recherchées dans les eaux potables lors des contrôles sanitaires. Ce contrôle est organisé par l’ARS mais réalisé par des laboratoires d’analyse agrées par l’État. Le 1er janvier 2021, la liste des substances à rechercher dans les eaux à destination de la consommation humaine par les laboratoires d’analyse s’est élargie à deux cent deux molécules, dont quarante-deux métabolites de pesticides. Les multiples contrôles réalisés depuis cette date ont mis en évidence l’ampleur des contaminations de l’eau potable en Alsace, entraînant la multiplication des situations de non-conformité.

« S’intéresser à la maladie »

Katia Schmitzberger, cheffe du service «connaissance » à l’Agence de l’eau Rhin-Meuse, estime que le problème n’est pas nouveau : « La culture du maïs, en Alsace, s’est accompagnée de pollutions successives par les herbicides. Il y a eu dans un premier temps l’atrazine, interdit en 2003, puis l’alachlore, lui aussi interdit en 2008, et l’acétochlore qui a été interdit en 2013. Maintenant on a le S-métolachlore. Et si demain on l’interdit, ce sera substitué par une nouvelle molécule, et ces substituts ne sont pas forcément moins toxiques… »

« Cette problématique des métabolites n’est qu’un nouvel épisode du problème plus global des pesticides dans l’eau contre lequel on se bat depuis vingt ans », glisse Philippe Goetghebeur, chef du service « espaces naturels et agricoles » à l’Agence de l’eau Rhin-Meuse. Ces herbicides successifs utilisés depuis des années dans les champs de maïs produisent eux aussi des métabolites. Ce qui permet de s’interroger sur la qualité de l’eau distribuée depuis toutes ces années. « Elle était conforme par rapport à ce qu’on mesurait à l’époque », lâche du bout des lèvres Katia Schmitzberger.

Daniel Reininger, chargé des questions liées à l’eau chez Alsace Nature, association environnementaliste qui milite pour l’interdiction des pesticides, ajoute pour sa part : « L’eau distribuée est très bien contrôlée mais mal protégée. Les analyses sont objectives et les résultats le sont aussi. Mais quand il s’agit de les interpréter, là ça devient politique. Ça pousse les pouvoirs publics à s’intéresser à la maladie, c’est-à-dire le modèle de développement agricole qui n’est plus soutenable, et non plus seulement aux symptômes… »

Plusieurs pistes sont envisagées pour sortir de cette situation. Les collectivités doivent, dans un premier temps, mettre en place des mesures curatives, afin de distribuer à nouveau une eau conforme. Des études vont être réalisées afin de définir la stratégie à mener. Parmi les options étudiées, l’installation de filtres à charbon actif, ou la dilution de l’eau contaminée avec une eau plus pure… Rue89 Strasbourg avait évoqué le cas concret de la communauté de communes de la Basse-Zorn, confrontée à cette problématique, dans un précédent article publié le 27 juillet.

L’eau distribuée est très bien contrôlée mais mal protégée

Daniel Reininger, de l’association Alsace Nature.

Estelle Burckel, directrice générale adjointe « métiers et expertise technique » au SDEA d’Alsace-Moselle, détaille les coûts de telles mesures : « Les travaux curatifs, qui sont des réponses à court terme, vont coûter cher. En fonction des secteurs, cela représente entre 2 et 6 millions d’euros. En l’absence de subventions, ces coûts vont inévitablement se répercuter sur les factures d’eau des abonnés. »

L’Agence de l’eau Rhin-Meuse et le SDEA s’accordent à dire que seules des mesures préventives et de long terme parviendront à endiguer les pollutions de l’eau par les pesticides, comme l’explique Estelle Burckel : « Le problème des métabolites est un problème de pollution agricole. Aujourd’hui, on n’est plus dans une logique de réduction des doses [de pesticides]. Il faut accompagner les agriculteurs vers des pratiques différentes et promouvoir les cultures à bas niveau d’impact, c’est à dire avec peu ou pas d’intrants, sur des zones ciblées ou les captages sont les plus dégradés. »

Pour Philippe Goetghebeur, l’option coercitive n’est pas à écarter : « L’Agence de l’eau a financé des coordinateurs pour mener des plans de reconquête des ressources en eau ; du matériel, comme des bineuses pour favoriser le désherbage mécanique et limiter l’utilisation des herbicides ; des mesures agro-environnementales de soutien financier aux exploitants qui passaient au bio ou à des cultures à bas niveau d’impact. Maintenant, si les incitations financières ne fonctionnent pas, il va peut-être falloir passer au réglementaire. Car la priorité ça reste d’avoir une eau potable que tout le monde consomme et qu’elle reste le plus possible consommable sans traitement. »

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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