Les décodeurs du « Monde » et les économies d’énergie

Hiver sans gaz ? Impact de nos « petits gestes » ? Sept questions sur les économies d’énergie

Préserver le portefeuille des Français, se préparer à se passer du gaz russe, lutter contre le changement climatique… Si la nécessité de réduire la consommation d’énergie est une évidence, les enjeux sont multiples. 

Par Raphaëlle AubertMarie Maison et Adrien Sénécat

Publié aujourd’hui à 05h00, mis à jour à 17h24 

https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2022/07/29/sept-petites-et-grandes-questions-sur-les-economies-d-energie_6136528_4355770.html

Temps de Lecture 7 min. 

« Chasse au gaspi »« sobriété »« exemplarité »… le tube de l’été 2022 n’est pas Est-ce que tu viens pour les vacances ?, mais plutôt Qu’est-ce que tu fais pour consommer moins d’électricité ? Si l’objectif de départ – rentrer dans « une logique de sobriété »a affirmé Emmanuel Macron le 14 juillet – semble limpide, le débat est, en réalité, plus complexe qu’il y paraît. Pouvoir d’achat, indépendance énergétique, lutte contre le changement climatique… le tour des enjeux en sept questions.

ACCÉDEZ DIRECTEMENT AUX QUESTIONS

1. Pourquoi parle-t-on autant d’économies d’énergie actuellement ?

2. Pourquoi faut-il baisser notre consommation d’électricité alors que c’est le gaz qui va nous manquer ?

3. Faut-il s’attendre à des coupures d’électricité l’hiver prochain ?

4. Que fait le gouvernement pour réduire la consommation d’énergie ?

5. Les « petits gestes » du quotidien ont-ils un intérêt ?

6. Qu’est-ce que la sobriété énergétique ?

7. La crise actuelle va-t-elle profiter à la lutte contre le changement climatique ?

1. Pourquoi parle-t-on autant d’économies d’énergie actuellement ?

Trois grandes raisons convergent pour imposer ce thème dans le débat public. D’abord, l’utilisation des énergies fossiles est, de loin, le principal moteur du changement climatique. La combustion de charbon, de pétrole ou de gaz et les procédés industriels sont ainsi responsables de l’ordre de 65 % des émissions de gaz à effet de serre (GES) dans le monde, selon les données du ministère de la transition écologique.

A cela s’est ajoutée, ces derniers mois, une forte hausse des prix partout dans le monde, conséquence, notamment, de la guerre en Ukraine et, en particulier, de ceux de l’énergie. Se déplacer, s’éclairer ou se chauffer coûte plus cher, ce qui amène les pouvoirs publics à chercher des solutions pour aider les ménages en difficulté.

Les prix du gaz naturel et de l’électricité s’envolent

Ce graphique montre l’évolution des prix à la consommation de l’électricité et du gaz naturel et de ville, en France, de 1990 à 2022. Il s’agit d’indices base 100, qui prennent pour période de référence l’année 2015. Ces indices permettent de mesurer la variation relative des prix, par rapport à la période choisie (2015).

Source : Insee, indices des prix à la consommation


Enfin, la crise actuelle fait planer la menace d’une pénurie d’énergie. Avec la crainte de coupures de gaz ou d’électricité en France et ailleurs en Europe.

Consommer moins d’énergie, c’est donc polluer moins, économiser de l’argent, mais aussi atténuer le risque de voir le système plier sous la demande.

2. Pourquoi faut-il baisser notre consommation d’électricité alors que c’est le gaz qui va nous manquer ?

Quand la perspective d’un hiver sans livraison de gaz russe (qui représente 40 % des importations de l’Union européenne) est évoquée, le sujet des capacités de production d’électricité du continent arrive rapidement sur la table. Les deux sujets sont liés : une proportion considérable du gaz sert directement à produire de l’électricité (de l’ordre d’un cinquième du gaz consommé en France, selon les données du ministère de la transition écologique). Les économies d’électricité peuvent donc aussi engendrer des économies de gaz.

La production d’électricité fait de plus en plus appel au gaz

Ce graphique montre la consommation totale (hors pertes) de gaz naturel par secteur, en térawattheures. Les données sont corrigées des variations climatiques.

Source : SDES, bilan énergétique de la France

Les centrales thermiques fossiles (essentiellement à gaz) ne produisent que 7 % du total de l’électricité utilisée en France, selon le gestionnaire Réseau de transport d’électricité (RTE), du fait de la part importante issue du nucléaire (près de 70 % en 2021). Mais cette petite proportion est primordiale pour passer les pics de consommation de l’année. C’est d’autant plus vrai ailleurs en Europe : les centrales à gaz produisaient encore 20 % de l’électricité du continent en 2020, selon Eurostat. Or, le marché européen est interconnecté : les Etats de l’Union européenne les plus dépendants au gaz risquent fort de compter sur les capacités électriques de leurs voisins.

De surcroît, le marché électrique français était en tension avant même la guerre en Ukraine. RTE a alerté, en 2020 puis en 2021, sur les risques qui pèsent sur le réseau français en hiver. Le probable abandon du gaz russe ne fait donc qu’accentuer encore la nécessité de faire des économies d’électricité.

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3. Faut-il s’attendre à des coupures d’électricité cet hiver ?

La demande d’électricité est à son maximum en saison froide du fait d’un besoin accru en éclairage et en chauffage. Tout l’enjeu est donc de permettre au réseau de passer ces pics. Or, la production d’électricité française est en berne depuis plusieurs années, principalement parce que de nombreux réacteurs nucléaires sont à l’arrêt. La capacité maximale du réseau est donc amoindrie, et le besoin d’économiser du gaz complique encore l’équation.

A l’inverse, on ne peut pas prédire avec précision les pics de consommation d’énergie, puisque leur ampleur dépend fortement du climat. Une grande vague de froid de l’ordre de celle de février 2012, qui avait duré près de deux semaines, mettrait particulièrement à mal le réseau électrique français.

Des coupures localisées et restreintes dans le temps sont possibles

Pour l’heure, le gouvernement français, à commencer par Emmanuel Macron, assure qu’il n’y a pas de risque de coupure d’électricité en France. De fait, plusieurs paliers existent pour tenter d’éviter une telle issue. Il y a d’abord l’appel aux « écogestes » des particuliers et des entreprises pour limiter leur consommation à l’approche d’un pic. C’est, par exemple, ce qu’a fait RTE en lançant une alerte Ecowatt « orange », le 4 avril. Ce signal a permis de réduire la puissance maximale sollicitée de 0,8 gigawatt (GW), pour un pic à 71,6 GW, soit 1 % de moins que ce qu’elle aurait pu être.

RTE peut également utiliser deux autres mécanismes, payants cette fois : l’effacement, pour racheter du courant à des entreprises volontaires, ainsi que des « contrats d’interruptibilité », qui permettent de couper le courant à certains sites industriels. Si cela ne suffit pas, une baisse de tension de 5 % peut être appliquée au réseau (avec des effets visibles sur celui-ci).

Si le scénario d’une « coupure » pure et simple du réseau est écarté aujourd’hui par le gouvernement, c’est qu’il existe une option de dernier recours si tout cela ne suffit pas : les « délestages tournants ». C’est-à-dire des coupures localisées du réseau sur des plages horaires de deux heures au maximum par jour, entre 8 heures et 13 heures ou entre 17 h 30 et 20 h 30. « Il ne s’agit pas d’une coupure généralisée, mais ceux qui le vivraient parleraient probablement d’un “black-out” malgré tout », observe Nicolas Goldberg, référent énergie pour le cabinet de conseil Colombus Consulting.

En résumé, le scénario du pire est loin d’être le plus probable aujourd’hui. Préparer le réseau français aux prochains hivers n’en a pas moins un coût environnemental – lorsqu’il faut faire appel à des énergies fossiles pour satisfaire la demande – et économique – si l’Etat doit payer des entreprises pour qu’elles interrompent leur consommation. Et exigera des efforts accrus pour diminuer notre consommation d’électricité.

Lire aussi :   En France, les « écogestes » sont devenus nécessaires pour assurer la tenue du système électrique

4. Que fait le gouvernement pour réduire la consommation d’énergie ?

Débrancher un maximum de prises électriques en cas d’absence, réduire sa température de chauffage, ne pas envoyer des e-mails avec des pièces jointes trop volumineuses… le gouvernement a appelé, ces dernières semaines, les particuliers à réduire leur consommation d’énergie. La première ministre, Elisabeth Borne, a également adressé à ses ministres une circulaire, mardi 26 juillet, demandant aux administrations de faire preuve d’« exemplarité » en la matière.

La ministre de la transition énergétique, Agnès Pannier-Runacher, a annoncé dans Le Journal du dimanche(Le JDD), le 24 juillet, plusieurs mesures à l’adresse des entreprises. Parmi elles, la généralisation de l’interdiction des publicités lumineuses entre 1 heure et 6 heures et l’interdiction aux magasins d’avoir leurs portes ouvertes quand la climatisation ou le chauffage fonctionnent.

5. Les « petits gestes » du quotidien ont-ils un intérêt ?

Les mesures individuelles auxquelles le gouvernement incite relèvent d’une logique simple : diminuer la consommation d’énergie par des petits gestes, applicables dès à présent, prépare l’arrivée des pics de consommation d’énergie de l’hiver qui vient.

Baisser la température de chauffage de son logement d’un degré permet, par exemple, de réduire sa facture de 7 %, selon l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe). Une marge de progression existe sur ce point : la température de chauffage moyenne serait de l’ordre de 22 °C dans l’Union européenne, alors qu’il est plutôt recommandé de la limiter à 19 °C dans les pièces de vie.

Ces gestes de court terme seront, en revanche, loin d’être suffisants pour répondre à l’enjeu climatique dans la durée. L’objectif d’atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050 nécessite des économies d’énergie beaucoup plus importantes, ainsi qu’une sortie des énergies fossiles. Pour reprendre l’exemple du chauffage, il faudra non seulement accepter de faire la chasse au gaspillage d’énergie, mais aussi optimiser les performances énergétiques des logements, ainsi que remplacer les chauffages au fioul ou au gaz par des alternatives plus sobres.

L’électricité et le gaz, sources d’énergie prédominantes pour le bâtiment et l’industrie

Ce graphique représente la répartition des sources d’énergie dans la consommation finale de chaque secteur (mix énergétique). Pour éviter les biais d’interprétation induits par d’importantes différences de consommation en 2020, en raison des restrictions liées à la pandémie de Covid-19, les données sont arrêtées à 2019.

Source : SDES, bilan énergétique de la France

6. Qu’est-ce que la sobriété énergétique ?

Lors de son allocution du 14-Juillet, Emmanuel Macron a affirmé vouloir réduire de 10 % la consommation d’énergie française d’ici à 2024, par rapport à 2019. L’objectif ? « Se préparer à un scénario où il nous faut nous passer en totalité du gaz russe. » Lorsqu’il évoque la sobriété dans son discours, le président de la République explique qu’il va falloir « organiser différemment nos vies et favoriser un lissage des pics de consommation ».

Ces propos participent à un certain flou autour de deux logiques pourtant bien distinctes : d’un côté, des efforts de rationnement réalisés dans des situations exceptionnelles, qui peuvent notamment inclure cette idée de mieux étaler la consommation d’énergie pour éviter des pics trop importants ; de l’autre, la sobriété énergétique, qui procède d’une logique plus stricte, avec une diminution de la consommation d’énergie par des changements structurels et durables.

Au-delà d’une simple recherche d’efficacité, la sobriété énergétique vise à répondre au changement climatique, en réduisant drastiquement les émissions de CO2. Cela passe par une recherche d’économies d’énergie, notamment du fait que la production d’électricité était encore à l’origine de 41 % des émissions de COdans le monde en 2018. Mais aussi par une transition vers des sources d’énergie moins carbonées et une remise en question plus globale de nos modes de consommation. Une étude publiée dans la revue Natureen septembre 2021 estime que pour limiter le réchauffement climatique à moins de 1,5 ºC d’ici à 2050, il faudrait maintenir dans les sols près de 60 % du pétrole et du gaz naturel et 90 % du charbon.

Au-delà du seul changement climatique, d’autres défis environnementaux se posent, comme la question de l’épuisement des ressources énergétiques. Bien que ce phénomène soit difficilement prévisible sur la durée, la tendance est qu’il devient de plus en plus difficile, coûteux et polluant d’exploiter des ressources fossiles comme le pétrole.

Lire aussi :  Quand commencera-t-on à manquer de pétrole ?

7. La crise actuelle va-t-elle profiter à la lutte contre le changement climatique ?

Cela dépend. De prime abord, les petites et grandes économies d’énergie sont un élément de réponse à la fois à la crise énergétique de court terme et à la crise climatique dans son ensemble. Mais le sujet reste sensible politiquement. C’est pourquoi le gouvernement français a mis en place des mesures pour atténuer la hausse brutale des prix des carburants et du gaz (remise à la pompe, bouclier tarifaire, etc.).

Ces dispositifs préservent le portefeuille des consommateurs, mais ils ne poussent pas à faire des économies. « On tue le signal prix et avec lui le besoin de faire des économies d’énergie », regrette ainsi Nicolas Goldberg de Colombus Consulting, selon qui des aides plus ciblées aux ménages les moins aisés auraient pu éviter cet écueil.

Pire, la crainte des coupures d’électricité retarde la sortie de la France des centrales à charbon, plus émettrices de gaz à effet de serre encore que leurs homologues à gaz. La centrale à charbon de Saint-Avold, en Moselle, fermée le 31 mars, pourrait être relancée cet hiver, « à titre conservatoire ». Ou quand les objectifs de court terme s’opposent frontalement aux enjeux climatiques.

Raphaëlle Aubert,  Marie Maison et  Adrien Sénécat

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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