Le secteur lucratif de la santé en Suède en plein expansion

L’émergence d’un système de santé à deux vitesses en Suède

La privatisation du système de santé, et de son financement, s’est accélérée ces vingt dernières années en Suède, remettant en cause le principe d’un modèle universel.

Par Publié hier à 10h44, mis à jour hier à 14h57

https://www.lemonde.fr/international/article/2022/07/27/en-suede-l-emergence-d-un-systeme-de-sante-a-deux-vitesses_6136314_3210.html

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Une infirmière effectue des tests dans une tente sur le terrain de l’hôpital privé de Sophiahemmet,  à Stockholm, en Suède, le 22 avril 2020.
Une infirmière effectue des tests dans une tente sur le terrain de l’hôpital privé de Sophiahemmet, à Stockholm, en Suède, le 22 avril 2020.  JONATHAN NACKSTRAND / AFP

En France, Camilla Läckberg est connue pour ses romans policiers, vendus à près de 30 millions d’exemplaires dans une soixantaine de pays. En Suède, cette influenceuse aux 296 000 followers sur Instagram, diplômée de l’école de commerce de Göteborg, est aussi une redoutable businesswoman, aux intérêts multiples. C’est ainsi qu’en décembre 2019 elle annonçait, à grand renfort de publicité, son incursion dans le secteur de la santé, avec l’ouverture d’une clinique privée, Hedda Care, à Stockholm, réservée aux femmes.

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En quelques jours, ce projet est devenu le symbole de toutes les dérives d’un système de santé à deux vitesses, de plus en plus éloigné du modèle universel qui a fait la fierté des Suédois. Car la clinique de la reine du polar, installée dans le quartier chic de Stureplan, est réservée à un public bien particulier : celui des patientes ayant souscrit une assurance-santé privée, capable de couvrir le tarif exorbitant des consultations.

En 2000, autour de 100 000 Suédois avaient souscrit une assurance-santé privée. Aujourd’hui, ils sont sept fois plus, dans un pays de 10 millions d’habitants. Dans 60 % des cas, l’assurance est payée par l’employeur. Selon l’organisation des assureurs suédois Svensk Försäkring, le tarif peut varier de 300 à 600 couronnes en moyenne par mois. L’avantage en cas de problèmes de santé : la possibilité d’obtenir une consultation rapidement, en évitant les longues files d’attente

Ouverture à la concurrence des cabinets médicaux

Rien d’exceptionnel jusque-là. Sauf qu’en Suède, une grosse majorité des cliniques privées, en contact avec les compagnies d’assurances, sont aussi sous contrat avec les régions, chargées de la santé, et donc largement financées par l’argent des contribuables. Or, si la plupart des établissements le démentent, plusieurs enquêtes journalistiques ont révélé ces dernières années que les patients dotés d’une assurance privée obtenaient, en général, un rendez-vous en priorité.

« Cela va à l’encontre de la loi sur la santé, qui dit que les soins doivent être fournis en fonction des besoins », constate John Lapidus, professeur d’économie à l’université de Göteborg. Ce spécialiste de l’Etat-providence suédois critique une privatisation « qui est en train de créer progressivement une équipe A et une équipe B dans le secteur de la santé ». Il dénonce un système qui se mord la queue : « Plus le secteur de la santé est privatisé, plus il a recours à des financements privés, et plus les assurances se développent, plus il y a une pression pour ouvrir des cliniques privées. »

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La réforme la plus significative a eu lieu en 2009. Le gouvernement de centre droit fait alors voter une loi qui impose aux régions d’ouvrir à la concurrence les cabinets de médecine générale, jusqu’alors majoritairement publics. Les conseils régionaux peuvent également choisir de privatiser certaines spécialités, proposées jusque-là exclusivement par les hôpitaux publics.

Si les cliniques privées existaient déjà, les Suédois devaient payer de leur poche les consultations. La réforme bouleverse ce système : aux patients désormais de choisir leurs médecins. Peu importe que l’établissement soit public ou privé, s’il est sous contrat avec la région, l’acte est remboursé selon une grille tarifaire unique. Subtilité : la région ne peut pas refuser de passer un contrat avec une clinique privée, si elle respecte la loi. Le conseil régional ne peut pas non plus peser sur le choix du lieu d’implantation de ces cabinets.

Dirigée par une majorité de droite, Stockholm a ouvert une quarantaine 
de secteurs à la concurrence

En une dizaine d’années, le nombre d’établissements privés augmente de 80 %, essentiellement dans le secteur de la médecine générale, où plus de quatre cabinets sur dix sont désormais privés (68 % dans la région de Stockholm). Pour les spécialités médicales, la privatisation est allée plus ou moins vite, en fonction de la couleur politique des conseils régionaux. Dirigée par une majorité de droite, Stockholm a ouvert une quarantaine de secteurs à la concurrence, contre trois ou quatre en moyenne pour la plupart des autres régions.

« Contrôlés par des sociétés à but lucratif »

Autre spécificité suédoise : en plus d’être largement financés par les fonds publics, « presque tous les établissements privés sont contrôlés par des sociétés à but lucratif, autorisées à faire des profits », souligne John Lapidus. « Et, alors qu’on nous avait promis des petits cabinets tout mignons employant quelques médecins, on se retrouve avec d’immenses groupes », ajoute Bengt Järhult, généraliste à la retraite, auteur d’un brûlot intitulé « le médecin de district » (éditions Atlas, non traduit). Exemple : le groupe de santé Capio, racheté par Ramsey Santé en 2018, contrôle 160 établissements en Suède, dont l’hôpital Saint-Göran à Stockholm.

Les défenseurs de ce système mettent en avant les avantages pour les patients, qui ont désormais la « liberté de choix ». L’association des prestataires de soins privés, Vardföretagarna, assure que la concurrence a permis d’augmenter l’efficacité de la prise en charge, avec une réduction des files d’attente et une hausse de la satisfaction des patients qui choisissent les centres privés. De son côté, la présidente du syndicat des médecins, Sofia Rydgren Stale, se félicite que ses 56 000 adhérents aient eux aussi « le choix parmi de nombreux employeurs ».

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Mais il y a l’envers du décor : « Les établissements privés ont tendance à s’installer dans les centres-villes, et pas en banlieue ou dans les campagnes. Ils évitent les patients aux pathologies compliqués et peuvent proposer de meilleurs salaires à leurs employés et des cadences moins infernales, ce qui contribue à la pénurie de personnel dans le secteur public », note Bengt Järhult, très remonté contre le fait que ces sociétés privées, financées par l’argent public, puissent faire des profits.

A Stockholm, dans le métro, les affiches du Parti social-démocrate promettent de « reprendre le contrôle du système de santé », à l’issue des élections législatives du 11 septembre. Soutenue par la majorité de l’opinion publique, la gauche s’est engagée à réduire les profits réalisés par le secteur privé sur le dos de l’Etat-providence, une de ses principales promesses électorales.

Anne-Françoise Hivert(Malmö (Suède), correspondante régionale)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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