La France a tout faux avec la relance d’une centrale à charbon et l’installation au Havre d’un terminal pour importer du gaz de schiste.

Le gouvernement a glissé une bombe climatique dans sa loi « pouvoir d’achat »

22 juillet 2022 | Par Mickaël Correia

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À contresens de l’urgence climatique, le texte adopté ce matin par l’Assemblée nationale prévoit la relance d’une centrale à charbon et l’installation au Havre d’un terminal pour importer du gaz de schiste. L’État vient en prime de signer, sous l’égide de Total, un accord avec les Émirats arabes unis pour se fournir en diesel.

Tandis que la France suffoquait et que la Gironde brûlait, l’État français s’est comporté en pyromane du climat. C’est en substance ce qui transparaît à la lecture du projet de loi« pouvoir d’achat » adopté vendredi matin par l’Assemblée nationale, grâce aux renforts des groupes RN et LR. Car le texte recèle une véritable bombe climatique, tapie sous trois articles glissés parmi la vingtaine votés.

L’article 14 entérine ainsi l’installation d’un terminal méthanier au large du HavreFace à la baisse des approvisionnements en gaz russe et alors que les centrales nucléaires fonctionnent au ralenti, l’État français a prévu d’importer du gaz naturel liquéfié (GNL) en provenance du Qatar et des États-Unis dès la fin 2023 – pour un volume équivalent à 10 % de la consommation française annuelle.

Pour ce faire, un terminal flottant sera installé dès septembre 2023 sur les côtes havraises, après avoir été rapatrié de Chine par la compagnie Total.

Visite d’Emmanuel Macron à La Teste-de-Buch après les incendies de forêt, le 20 juillet 2022. © Photo : Benjamin Guillot-Moueix / Hans Lucas via AFP

Une décision en complète contradiction avec l’urgence climatique, qui s’est illustrée ces derniers jours par des dizaines de milliers d’hectares de forêts brûlés et un mercure atteignant les 40 °C en Bretagne.

En effet, ce GNL est essentiellement issu de gaz de schiste, dont l’extraction est désastreuse pour les écosystèmes et d’ailleurs interdite en France depuis 2011. 

Il est surtout extrêmement climaticide. L’empreinte carbone du GNL est supérieure d’au moins 20 % à celle du charbon, sa production émettant des volumes importants de méthane, un gaz à effet de serre qui a un potentiel de réchauffement 84 fois plus important que le CO2 sur une période de vingt ans.

Dans son rapport annuel publié le 29 juin dernier, le Haut Conseil pour le climat a alerté : alors que le rythme annuel de réduction des émissions de la France devra doubler sur la période 2022-2030, « la substitution du gaz russe par du gaz importé sous forme de GNLpourrait générer […] une augmentation de l’empreinte carbone de la France ».

Un Code de l’environnement écrasé

Au nom de « l’intérêt général », d’après le gouvernement, l’article 14 instaure même certaines dérogations pour s’affranchir des études d’impact environnemental nécessaires à l’installation de ce type d’infrastructure.

Le texte mentionne que le terminal peut être dispensé des évaluations définies par le Codede l’environnement. Ces dernières ont trait auxincidences des projets sur la population et la santé humaine, la biodiversité ou encore le climat. Enfin, l’article instaure aussi la possibilité de « raccourcir le délai de consultation des communes traversées par la canalisation de transport de gaz visant à raccorder le terminal méthanier flottant au réseau ».

« Que fait un article sur l’extension d’installations gazières dans une loi sur le pouvoir d’achat des citoyens ?, déplore François Chartier, chargé de campagne énergies fossiles chez Greenpeace France. Ce n’est pas en se donnant les moyens d’importer plus d’énergies fossiles que l’on en sortira ! »

Ce terminal méthanier va permettre à Total et Engie d’écouler leur gaz.

Alma Dufour, députée LFI de Seine-Maritime

À la veille de la transmission du projet de loi pouvoir d’achat au Conseil d’État puis à l’Assemblée nationale, Élisabeth Borne déclarait pourtant : « Nous serons la première grande nation écologique à sortir des énergies fossiles. »

Députée LFI de la quatrième circonscription de Seine-Maritime, Alma Dufour explique à Mediapart : « Ce nouveau terminal verrouille notre avenir énergétique dans le gaz fossile. L’énergéticien français Engie, qui va faire le raccordement de l’infrastructure au réseau, vient de signer un contrat d’approvisionnement en GNL sur quinze ans avec les États-Unis. Et Total est le numéro deux mondial du GNL. En somme, ce terminal va permettre à ces deux firmes d’écouler le GNL, énergie dans laquelle elles ont énormément investi ces dernières années. »

« Le plus cynique, c’est que le GNL est une énergie chère et au coût très volatil,avance Anna-Lena Rebaud, des Amis de la Terre. En un an, le prix journalier sur le marché de gros de gaz européen augmenté de 490 % : çn’a aucun sens en termes de pouvoir d’achat pour les ménages les plus modestes. »

Coke en stock

Pour leur part, les articles 15 et 16 du projet de loi encadrent un éventuel recours à la centrale à charbon de Saint-Avold (Moselle). L’infrastructure avait pourtant fermé le 31 mars, conformément à la promesse d’Emmanuel Macron d’arrêter les centrales à charbon d’ici à 2022. Mais le ministère de la transition énergétique veut pouvoir redémarrer temporairement la centrale mosellane pour sécuriser la production d’électricité en France.

Ce recours temporaire au charbon augure le pire en matière de réchauffement. Première source des dérèglements du climat, la combustion de charbon pour produire de l’électricité engendre à elle seule 45 % des émissions mondiales de CO2. Et la consommation de charbon doit diminuer de 80 % d’ici à 2030 pour contenir le réchauffement planétaire.

Pour pouvoir rouvrir dès cet hiver la centrale de Saint-Avold, une dérogation qui permettra de réembaucher d’ancienn·es salarié·es licencié·es du site a été insérée dans le texte. Les deux articles 15 et 16 mentionnent aussi le relèvement par décret du plafond d’émissions de gaz à effet de serre autorisé pour ce type d’installation fossile. À lire aussiGuerre en Ukraine : le grand bond en arrière climatique

Mais le gouvernement le promet : ces émissions supplémentaires seront compensées. L’article 16 institutionnalise ce greenwashing en ces termes : « Afin de limiter l’impact climatique d’un tel rehaussement, il est souhaité que les émissions allant au-delà du plafond actuel fassent l’objet d’une compensation carbone, via des projets de réductions des émissions de gaz à effet de serre dans un autre secteur ou d’augmentation de l’absorption de CO2. »

Les bancs de la gauche ont déposé, en vain, de nombreux amendements pour supprimer dans le texte l’installation du nouveau terminal GNL et le possible recours à la centrale à charbon de Saint-Avold, ou encore pour limiter les dérogations au code de l’environnement. Toutes les modifications proposées ont été rejetées.

« La France brûle, et le gouvernement verse du charbon et du gaz de schiste sur le feu, lance la députée Alma Dufour. Hier soir, les députés de la majorité aidés de ceux du RN ont voté pour la relance du charbon et l’importation du gaz de schiste. »

« L’État n’a pas du tout anticipé les crises : il n’a ni pris de mesures massives de sobriété, ni assez développé les énergies renouvelables. Maintenant, la solution d’urgence est de renforcer notre dépendance aux énergies fossiles », résume Adeline Mathien, coordinatrice du réseau énergie chez France Nature Environnement (FNE).

Pétrole partout, sobriété nulle part

Pendant que le gouvernement défendait son projet de loi « pouvoir d’achat », le chef de l’État recevait les 18 et 19 juillet, en plein pic de chaleur, Mohamed ben Zayed Al Nahyane, président des Émirats arabes unis.

Reçu au Grand Trianon, dans le parc du château de Versailles, le cheikh de cette pétromonarchie est venu pour la signature d’un accord entre Total et Abu Dhabi National Oil Company (Adnoc), la compagnie pétrolière nationale émirienne.

Le partenariat conclu entre les deux entreprises vise à développer des projets de production de gaz et de pétrole aux Émirats arabes unis, mais surtout à approvisionner la France en diesel.

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L’Élysée s’est aussi félicité de la création d’un Conseil d’affaires franco-émirien pour « développer les opportunités commerciales bilatérales », qui sera présidé par Patrick Pouyanné, le PDG de Total, et par le sultan Al-Jaber, ministre de l’industrie des Émirats arabes unis et patron d’Adnoc.

« Les deux chefs d’État ont souligné que l’action climatique constitue une priorité commune essentielle et réaffirmé des objectifs ambitieux dans ce domaine », assure un communiquéconjoint des deux pays.

En cinq jours, et alors que la France vivait sa deuxième canicule en moins d’un mois, Emmanuel Macron et le gouvernement d’Élisabeth Borne ont ainsi réussi le tour de force de perpétuer notre dépendance au pétrole, au gaz et au charbon à l’heure où l’Espagne, l’Italie ou le très libéral Royaume-Uni ont instauré une taxe temporaire sur les profits des géants pétroliers et où de nombreux pays européens ont pris des mesures de quasi-gratuité des transports publics.À lire aussiClimat : un été aux airs d’apocalypse

Aucune mesure concernant la sobriété ou les économies d’énergies – deux mots qui n’apparaissent nulle part dans le projet de loi « pouvoir d’achat » – n’a été encore déployée.

À peine un « plan de sobriété énergétique » a-t-il été évoqué le 14 juillet par Emmanuel Macron. Dévoilé en septembre prochain, son objectif sera de réduire de 10 % notre consommation d’énergie d’ici à deux ans par rapport à 2019.

La ministre de la transition énergétique, Agnès Pannier-Runacher, a déclaré que ce plan serait centré sur des gestes simples demandés aux administrations de l’État et aux entreprises, comme celui d’« éteindre les lumières en pleine nuit »… Un dispositif déjà en vigueur depuis 2018, à la suite du Grenelle de l’environnement.

Mais qu’on se rassure pour le climat et la nécessaire sobriété : le porte-parole du gouvernement, Olivier Véran, a appelé ce mercredi 20 juillet tous les Français·es à « débrancher un maximum de prises électriques » et à « couper le wifi » durant leurs vacances.

Pouvoir d’achat : une loi en soutien aux énergies fossiles et au nucléaire

Les députés ont adopté, le 22 juillet, en première lecture, un projet de loi qui fait une grande part aux énergies fossiles, en contradiction avec les engagements climatiques affichés, et qui apporte également un soutien à la filière nucléaire.

Energie  |  22 juillet 2022  |  Laurent Radisson  |  Actu-Environnement.com

https://www.actu-environnement.com/ae/news/pouvoir-achat-loi-soutien-energies-fossiles-nucleaire-40076.php4#ntrack=cXVvdGlkaWVubmV8MzEwMA%3D%3D%5BNDExMDgz%5D

Pouvoir d'achat : une loi en soutien aux énergies fossiles et au nucléaire

© Mike MareenDes terminaux méthaniers flottants pourront être installés le long des côtes. 

« Nous serons la première grande nation à sortir des énergies fossiles, c’est la garantie de notre souveraineté énergétique », avait annoncé Élisabeth Borne lors de son discours de politique générale devant l’Assemblée nationale, le 6 juillet dernier. Les premières dispositions que la cheffe du gouvernement a fait voter par l’Assemblée nationale ne vont pourtant pas dans ce sens.

Les députés ont adopté, vendredi 22 juillet, en première lecture, le projet de loi Pouvoir d’achat, dont le titre III est consacré à la souveraineté énergétique. En attendant des mesures de soutien au développement des énergies renouvelables, sans cesse repoussées, le gouvernement mise à court terme sur les fossiles, mais une majorité a aussi donné des gages à la filière nucléaire et pris diverses autres mesures visant à sécuriser l’approvisionnement énergétique.

Prolonger l’activité des centrales à charbon

L’Assemblée a adopté les dispositions qui permettent de prolonger l’activité de la centrale à charbon de Cordemais (Loire-Atlantique) et de redémarrer celle de Saint-Avold (Moselle). « Compte tenu de la faible disponibilité des centrales nucléaires (du fait des suites de la crise sanitaire et des problèmes de corrosion sous contrainte) et des risques sur l’approvisionnement en gaz résultant de la guerre en Ukraine, la sécurité d’approvisionnement en électricité de la France pour l’hiver à venir sera sous forte vigilance. Dans ces conditions, faire fonctionner les centrales à charbon plus que ce que permet le plafond actuel permettrait de limiter le risque sur la sécurité d’approvisionnement en électricité », justifie le gouvernement.

Faire fonctionner les centrales à charbon plus que ce que permet le plafond actuel permettrait de limiter le risque sur la sécurité d’approvisionnement en électricité. 

Le gouvernement

Les dispositions adoptées permettent une réembauche des salariés des centrales qui ont été licenciés, d’une part. Elles prévoient la compensation des émissions de gaz à effet de serre résultant du fonctionnement des centrales, d’autre part.

Importation de gaz de schiste américain

Les députés ont également adopté plusieurs dispositions visant à sécuriser l’approvisionnement en gaz : mécanisme de sécurisation du remplissage des infrastructures essentielles de gaz naturel, ou encore extension de la possibilité pour les gestionnaires de réseaux de contractualiser des capacités interruptibles.

Autre gage important donné aux énergies fossiles : des mesures visant à permettre l’installation de terminaux méthaniers flottants sur le territoire national et à accélérer la réalisation de l’un d’eux au large du Havre par le biais de dérogations procédurales. Celles-ci portent sur l’évaluation environnementale, les mesures de compensation, la réalisation anticipée de travaux, la simplification du dossier d’autorisation du raccordement, ainsi que la consultation des communes concernées. « Le raccordement d’un terminal méthanier flottant est une solution pour renforcer rapidement les capacités d’importation de gaz naturel et rétablir un système gazier permettant d’assurer l’approvisionnement des consommateurs français », justifie le gouvernement face à la baisse des exportations russes résultant de la guerre en Ukraine et des risques de perturbation des flux gaziers habituels.

Ce ne sont pas les quelques amendements adoptés par les députés (limitation à cinq ans de la durée d’exploitation du terminal du Havre ; étude de son empreinte carbone ; encadrement du démantèlement des installations et renaturation) qui calmeront la colère des associations environnementales. « Rien ne prouve que ce nouveau terminal gazier soit nécessaire : plusieurs études ont montré qu’il était possible de se passer du gaz russe d’ici à 2025 sans construire de nouvelles infrastructures gazières, et ce, au niveau européen. Comment ? En réduisant la consommation de gaz grâce, entre autres, au déploiement d’énergies renouvelables ou de l’efficacité énergétique », réagissent Les Amis de la Terre, qui déplorent l’absence de toute disposition allant dans ce sens. De plus, le gaz naturel liquéfié (GNL) importé sera probablement du gaz de schiste en provenance des États-Unis. « L’une des méthodes d’extraction du gaz les plus polluantes et les plus nocives », s’indigne l’ONG.

Mobilisation des capacités d’effacement

Afin de se prémunir des effets de la faible disponibilité des centrales nucléaires et des risques sur l’approvisionnement en gaz, les députés ont par ailleurs adopté un article qui donne à la ministre de la Transition énergétique la compétence pour prendre des mesures exceptionnelles : possibilité de restreindre ou suspendre le fonctionnement des centrales électriques à gaz pour privilégier d’autres usages, ou de les réquisitionner pour qu’elles fonctionnent uniquement aux moments jugés nécessaires pour la sauvegarde du système électrique.

Utiliser les huiles alimentaires usagées comme carburantL’Assemblée nationale a adopté un amendement des députés écologistes qui vise à légaliser l’utilisation d’huiles alimentaires usagées, pures ou en mélange, comme carburant dans les véhicules. « Correctement décantés et filtrés, 10 litres d’huiles usagées peuvent donner 8 litres de carburant, utilisables en mélange jusqu’à 30 % dans les moteurs Diesel de conception ancienne et jusqu’à 100 % moyennant certaines adaptations », ont fait valoir les signataires de l’amendement. Ceux-ci ont mis en avant une série d’avantages liés à cette reconnaissance : coût inférieur à celui des carburants fossiles, moindres émissions de gaz à effet de serre, réduction d’une pollution coûteuse à traiter pour les collectivités locales et de la dépendance énergétique du pays. « Il vaut mieux dépendre des baraques à frites du Nord que des monarchies pétrolières », a résumé le député Julien Bayou (EELV). L’autorisation devra toutefois être encadrée par un décret pris après avis de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses), à la suite du vote d’un sous-amendement présenté par la députée du Nord Charlotte Parmentier-Lecocq (Renaissance).

Les députés ont aussi adopté deux amendements qui visent à compléter les outils de sécurisation de l’approvisionnement en électricité. Selon ceux-ci, le gestionnaire du réseau de transport d’électricité (RTE) pourra activer une nouvelle mesure de secours « en cas de menace grave et imminente sur la sécurité d’approvisionnement ». « Sur son alerte, la totalité des capacités d’effacement de consommation, production et stockage, qui ont été proposées soit dans le cadre du dispositif d’ajustement prévu à l’article L. 321-10 du Code l’énergie, soit sur les marchés de l’énergie, [et qui] sont par ailleurs techniquement disponibles et non utilisées, pourra être mise immédiatement à la disposition du gestionnaire du réseau de transport, dans le premier cas, ou mise en vente effectivement sur les marchés de l’énergie, dans le second cas », détaille Maud Bregeon (Renaissance), auteure du premier amendement. Le deuxième, à l’initiative du gouvernement, vise à « mobiliser le potentiel des groupes électrogènes de secours ou des moyens de stockage qui seraient techniquement disponibles mais non utilisés par les sites de consommation auxquels ces groupes sont raccordés », explique l’exécutif.

« Relancer le programme nucléaire français »

Le projet de loi contient également des dispositions visant à organiser l’accès régulé à l’électricité nucléaire historique (Arenh), qui permet aux fournisseurs alternatifs d’énergie d’avoir accès à moindres frais à une partie de la production d’électricité nucléaire d’EDF. La disposition la plus notable en la matière est la fixation dans la loi d’un prix minimum de vente de 49,50 €/MWh de cette électricité, à la suite de l’adoption d’un amendement du groupe LR. Le prix actuel de 46,20 €/MWh, fixé par la Commission de régulation de l’énergie (CRE), « ne permettra pas à EDF d’envisager le financement de nouveaux réacteurs nucléaires et fait peser encore plus le risque de faillite sur l’entreprise, qui possède une dette de plus en plus exponentielle », ont fait valoir les signataires de l’amendement.

Un deuxième amendement LR plafonne le volume maximal de l’Arenh au niveau actuel de 120 TWh alors que la CRE demandait à ce qu’il soit porté à 130 TWh en 2023, et que le plafond actuellement inscrit dans la loi est de 150 TWh. L’objectif est ici le même : « stopper l’explosion de la dette d’EDF et ainsi pousser l’État à concrétiser sa volonté de relancer le programme nucléaire français ». Une disposition du projet de loi procède, en revanche, à la validation législative du décret du 11 mars 2022 qui a défini les modalités d’attribution du volume additionnel d’Arenh pouvant être alloué en 2022. Le texte est sous la menace d’une annulation contentieuse à la suite des recours des syndicats d’EDF. « Si l’article de validation n’est pas voté, il faudra augmenter de façon rétroactive et très significative le prix de l’électricité pour tous les Français et toutes les entreprises françaises. (…) [EDF] a certes besoin d’argent, car elle a par ailleurs de graves problèmes industriels : la corrosion de canalisations l’a conduit à arrêter 12 réacteurs nucléaires. Mais est-ce au consommateur français de payer le prix des problèmes industriels d’EDF ? » a fait valoir Maud Bregeon.

Laurent Radisson, journaliste
Rédacteur en Chef délégué aux marchés HSE

Face à l’urgence climatique, une réponse politique pas encore à la hauteur

Canicules, incendies, inondations… La crise climatique touche toujours plus durement la France, comme le reste du monde, illustrant les derniers rapports du GIEC, qui a appelé à des mesures immédiates, radicales pour « garantir un avenir vivable ». 

Par Rémi Barroux et Audrey Garric

Publié le 16 juillet 2022 à 09h31 – Mis à jour le 17 juillet 2022 à 06h14  

Temps de Lecture 7 min.

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A Cazaux (Gironde), le 14 juillet 2022.
A Cazaux (Gironde), le 14 juillet 2022.  GUILLAUME BONNAUD / SUD OUEST / MAXPPP

La France suffoque de nouveau. Depuis le début de la semaine, elle subit une canicule dont l’intensité pourrait surpasser celle de 2003. Une nouvelle épreuve, alors que le pays avait déjà été frappé par une vague de chaleur inédite par sa précocité mi-juin.

Dans ce contexte de températures brûlantes et de sécheresse, les pompiers sont sollicités sur tous les fronts, et ont déjà dû affronter plusieurs vastes incendies en Gironde, dans le Gard, les Cévennes, le Var ou les Pyrénées-Orientales. Les intempéries qui ont frappé le pays entre fin mai et début juillet ont, par ailleurs, occasionné « près d’un million de sinistres », dont le coût est estimé à 3,9 milliards d’euros par France Assureurs.

La crise climatique touche toujours plus durement la France, comme le reste du monde, illustrant les derniers rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), qui montraient que le dérèglement s’intensifiait dans toutes les régions, à des niveaux sans précédent. Alors que le GIEC appelait, début avril, à des mesures immédiates, radicales et dans tous les secteurs pour « garantir un avenir vivable », la réponse du gouvernement français n’est, pour l’instant, pas à la hauteur. Elle « progresse », mais elle reste « insuffisante », a averti le Haut Conseil pour le climat (HCC), dans son quatrième rapport annuel, publié fin juin. De sorte que des « risques majeurs persistent » de ne pas atteindre les objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre pour 2030, selon l’instance indépendante, qui appelle à un « sursaut » de l’action climatique.

Les sources d’inquiétude sont multiples : si les émissions pour 2019-2021 sont dans les clous, c’est principalement dû aux effets de la pandémie de Covid-19 et au report d’une partie de l’action à plus tard. « Les mesures mises en place aujourd’hui ne suffisent pas à nous mettre sur la bonne trajectoire », observe la climatologue Corinne Le Quéré, présidente du HCC. Par ailleurs, l’Union européenne (UE) a relevé ses objectifs climatiques pour 2030, de sorte qu’il reviendra à la France d’accroître considérablement ses efforts. Le rythme annuel de réduction des émissions devra doubler, soit une « accélération sans précédent », préviennent les treize experts. En parallèle, la France, qui « n’est pas prête » à faire face aux impacts déjà visibles du dérèglement climatique, doit également mettre en place une réelle stratégie d’adaptation, rappelle le HCC.

La pression est d’autant plus grande que le gouvernement est sous le coup de deux décisions de justice, du Conseil d’Etat et du tribunal administratif de Paris, lui enjoignant de prendre des mesures supplémentaires. Ces derniers mois, d’autres autorités avaient noté le retard accumulé par le pays, l’autorité environnementale jugeant même que « la transition écologique n’est pas amorcée ».

« Passer à la mise en œuvre »

Une urgence dont le chef de l’Etat assure avoir conscience. « La politique que je mènerai dans les cinq ans à venir sera écologique ou ne sera pas », avait affirmé Emmanuel Macron, candidat à sa réélection, lors de son meeting à Marseille, le 16 avril. Gage de cette volonté d’accélérer, il a installé à la tête du gouvernement une première ministre directement chargée de la planification écologique et énergétique : Elisabeth Borne, ancienne ministre de la transition écologique lors du premier quinquennat de M. Macron.

Autre innovation, la création d’un secrétariat général à la planification écologique, rattaché à la première ministre. Son objectif : engager l’ensemble du gouvernement dans cette transition et concrétiser la promesse du chef de l’Etat d’aller « deux fois plus vite » pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. En septembre, le nouveau secrétariat enverra des feuilles de route à chaque ministère et organisera une formation des ministres, de leurs cabinets et des fonctionnaires aux questions climatiques. « La gouvernance de la transition climatique a été renforcée, c’est un bon signal », estime Benoît Léguet, le directeur de l’Institut de l’économie pour le climat et membre du HCC, appelant à « passer à la mise en œuvre ».

L’urgence climatique, largement absente de la campagne électorale, s’est-elle réellement imposée en tête des préoccupations du gouvernement ? La guerre en Ukraine et la crise énergétique mettent à mal l’accélération de la transition écologique. Lors de son discours de politique générale à l’Assemblée nationale, le 6 juillet, Elisabeth Borne a certes annoncé que son gouvernement engagerait « des transformations radicales dans notre manière de produire, de nous loger, de nous déplacer, de consommer ». Mais l’urgence écologique n’a été évoquée qu’en troisième position – après l’enjeu du pouvoir d’achat et le défi du plein-emploi. Surtout, les mesures annoncées, répétant les grandes lignes du programme du candidat Macron, n’ont pas répondu aux attentes que l’usage du terme « radical », inédit pour une cheffe de gouvernement, pouvait susciter.

Lire aussi :  Pour Elisabeth Borne, « l’urgence écologique » passe d’abord par le développement économique

« Question de sécurité nationale »

Difficile aussi de ne pas relever que Christophe Béchu, le nouveau ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires, a été rétrogradé, dans l’ordre protocolaire, de la cinquième place occupée par sa prédécesseure, Amélie de Montchalin, à la dixième place. Juste devant son binôme à la transition énergétique, Agnès Pannier-Runacher. Cet ordre trahit des priorités. Nicolas Hulot était entré, en 2017, dans le gouvernement d’Edouard Philippe à la deuxième place, avec un titre de ministre d’Etat. Contrairement à l’ancienne icône de l’écologie, les deux nouveaux ministres sont, par ailleurs, peu connus pour leurs engagements en la matière, ce qui ne préjuge pas de leur action ministérielle mais compte en matière de symbole.

Promettant une « écologie de l’action », le pôle vert du gouvernement fait savoir qu’il est déjà sur le terrain. Alors qu’Emmanuel Macron a reconnu, lors de son entretien télévisé du 14-Juillet, qu’il faut « mieux se protéger face aux éléments de sécheresse et de canicule », les services de Matignon et des ministères finalisent le mécanisme de l’assurance-récolte, une loi votée en février pour faire face aux risques climatiques et aux calamités. Le gouvernement travaille aussi sur un fonds de 500 millions d’euros destiné à la renaturation des villes.

Lire auss*i : « On trottine lentement derrière un climat qui change vite »

Le président a également promis un « plan de sobriété énergétique », un enjeu devenu crucial dans le double contexte des crises énergétique et climatique. Fin juin et début juillet, le gouvernement a lancé trois groupes de travail, avec l’objectif de réduire de 10 % la consommation énergétique dans les deux prochaines années, par rapport à 2019. Les rencontres organisées avec l’administration, les entreprises, les partenaires sociaux et les grandes surfaces devront déboucher, en septembre, sur des feuilles de route et des engagements. Les acteurs du logement seront, eux aussi, bientôt réunis. « A l’automne, on lancera une campagne pour aider les citoyens à être plus sobres, via des écogestes ou des mesures d’efficacité énergétique », ajoute-t-on au ministère de la transition énergétique.

« On a quatre mois de retard par rapport à la guerre en Ukraine. On a l’impression d’être dans un bateau qui prend l’eau, mais sans arriver à boucher les trous », relève cependant Delphine Batho, députée (Nupes) des Deux-Sèvres. Preuve que le gouvernement « ne mesure pas la gravité du réchauffement climatique », « une question de sécurité nationale », selon l’ancienne ministre de l’écologie, il n’a inscrit aucune mesure relative à la sobriété au sein du projet de loi pour le pouvoir d’achat, en cours d’examen à l’Assemblée nationale. Un décalage, en comparaison avec l’Allemagne – davantage dépendante du gaz russe –, où le Bundestag a récemment voté un plan d’économies d’énergie, impliquant notamment la limitation du chauffage à 20 °C l’hiver dans les bureaux individuels. « C’est une opportunité pour les députés de s’affirmer », assure Jean-Marc Zulesi, député (Renaissance) des Bouches-du-Rhône et président de la commission du développement durable de l’Assemblée, promettant des amendements en ce sens.

Redémarrage d’une centrale à charbon

Pis, le gouvernement « aggrave le problème en proposant d’augmenter l’importation des énergies fossiles les plus sales au monde, le charbon et le gaz de schiste américain », dénonce Delphine Batho. Le texte prévoit, d’une part, de redémarrer – « temporairement », souligne-t-on à Matignon – la centrale à charbon de Saint-Avold (Moselle) pour « limiter le risque sur la sécurité d’approvisionnement en électricité » cet hiver, compte tenu de la faible disponibilité des centrales nucléaires et des « risques sur l’approvisionnement en gaz ». D’autre part, il vise à accélérer le projet de terminal méthanier flottant au large du Havre, en prévoyant des « dérogations procédurales » au code de l’environnement. Porté notamment par TotalEnergies, il doit être mis en service mi-2023 et importerait du gaz naturel liquéfié (GNL) des Etats-Unis ou du Qatar. « Des mesures conjoncturelles, pour parer à l’urgence », qui n’invalident pas l’objectif de sortir des énergies fossiles, assure le ministère de la transition énergétique.

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Un « scandale climatique » qui aurait pu « être évité », rétorque Anne Bringault, notamment si la France avait atteint ses objectifs en matière d’énergies renouvelables − elle est le seul pays de l’UE à ne pas les avoir tenus. La coordinatrice des programmes au Réseau Action Climat dénonce, derrière les discours, une action « qui n’est toujours pas au rendez-vous » dans les principaux secteurs émetteurs, les transports, l’agriculture, les bâtiments. « Pour l’instant, les investissements et les aides sont insuffisants pour sortir des véhicules thermiques, développer le rail, accompagner la transition agroécologique ou la rénovation performante des logements », énumère-t-elle. Le système de leasing à 100 euros pour les véhicules électriques, une promesse du candidat Macron réitérée par Elisabeth Borne, est une « bonne idée », mais « il est dommage qu’elle soit décalée et qu’elle ne figure pas dans le projet de loi sur le pouvoir d’achat ».

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Même constat sur le report à la rentrée de la présentation du projet de loi d’accélération de la transition énergétique, qui portera sur les énergies renouvelables et peut-être également sur le nucléaire. « Cela donne à penser que l’écologie n’est pas un thème sur lequel il est facile de trouver des compromis », regrette Léo Cohen, ancien conseiller au ministère de l’écologie. « Il y a une phase incompressible de concertation », répond-on au ministère de la transition énergétique. D’ici là, Agnès Pannier-Runacher annoncera des mesures réglementaires pour améliorer le déploiement du solaire, de l’éolien ou du biogaz. Et le projet de loi de finances rectificative, examiné à l’Assemblée la semaine prochaine, contient une rallonge pour le dispositif MaPrimeRénov’, destiné à la rénovation des logements, et le bonus écologique afin de changer de véhicule.

Le budget ou la future loi de programmation énergie-climat, attendue au premier semestre 2023, seront autant de tests de l’ambition du gouvernement pour accroître les efforts, mais aussi les moyens alloués à la transition écologique. « On verra à ce moment-là qui pilote vraiment la transition écologique en France », prévient Léa Falco, membre du collectif d’étudiants Pour un réveil écologique.

Rémi Barroux et  Audrey Garric

*« On trottine lentement derrière un climat qui change vite »

La climatologue Valérie Masson-Delmotte pense que la prise de conscience et l’action contre le réchauffement « montent en puissance », mais que la réponse politique reste loin du changement d’échelle nécessaire. 

Propos recueillis par Audrey GarricPublié le 16 juillet 2022 à 09h45 – Mis à jour le 16 juillet 2022 à 14h56  

Temps de Lecture 4 min. https://www.google.com/url?sa=t&rct=j&q=&esrc=s&source=web&cd=&ved=2ahUKEwi19_qE9_X5AhWF7rsIHWATAe8QFnoECAcQAQ&url=https%3A%2F%2Fwww.lemonde.fr%2Fplanete%2Farticle%2F2022%2F07%2F16%2Fon-trottine-lentement-derriere-un-climat-qui-change-vite_6135018_3244.html&usg=AOvVaw0l4d7dLaUnmkhbWbgzJCFd

Valerie Masson-Delmotte, dans la cour d'AgroTech, à Paris, le 12 Septembre 2019.
Valerie Masson-Delmotte, dans la cour d’AgroTech, à Paris, le 12 Septembre 2019.  ERIC GARAULT/PASCO AND CO POUR « LE MONDE »

Alors que la France suffoque sous la canicule, la climatologue Valérie Masson-Delmotte revient sur l’aggravation de la crise climatique. La directrice de recherche au Laboratoire des sciences du climat de Paris Saclay et coprésidente du groupe de travail 1 du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) détaille l’impact du réchauffement et les vulnérabilités françaises. Elle estime que la prise de conscience existe, mais qu’elle reste en décalage par rapport à l’urgence.

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Deux canicules déjà cet été en France, des vagues de chaleur aux Etats-Unis et en Chine, après celles de l’Inde et du Pakistan, des incendies au Portugal… Est-ce notre nouveau quotidien ?

Les phénomènes que l’on subit aujourd’hui sont des précurseurs d’événements qui vont devenir plus fréquents et plus intenses à l’avenir. Ce sont les conséquences directes des activités humaines, qui entraînent une accumulation de chaleur dans le système climatique. Chaque tonne de CO2 y contribue et chaque fraction de réchauffement augmente la fréquence, la durée et la sévérité des événements extrêmes, et en particulier des vagues de chaleur. Tout cela affecte la santé, les cultures et les revenus des personnes qui travaillent en extérieur. Les risques du changement climatique sont de plus en plus complexes et difficiles à gérer.

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La France est-elle particulièrement vulnérable au dérèglement climatique ?

L’exposition et la vulnérabilité de la France sont importantes, notamment dans les régions de haute montagne (recul des glaciers, de l’enneigement, etc.) ou sur le littoral, avec la montée du niveau de la mer (salinisation, érosion, augmentation des submersions, etc.). Partout sur le territoire, des millions de logements sont en outre soumis au problème du retrait-gonflement des argiles [des mouvements de gonflement et de rétractation qui provoquent des fissures]. Les vagues de chaleur s’intensifient, et c’est aussi le cas des pluies extrêmes, associées à des risques d’inondations − ces deux aspects sont exacerbés par l’urbanisation. Il y a un enjeu à intégrer l’aggravation future de ces phénomènes dans les plans de prévention des risques, ce qui n’est pas encore suffisamment le cas.

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La population a-t-elle pris la mesure de la gravité de la situation ?

Je vois une prise de conscience croissante partout dans le monde et surtout dans les pays en développement. En France, j’observe une montée en puissance de la compréhension de la sévérité de la situation, le fait qu’il y a des dommages croissants partout et qu’il va falloir changer d’échelle dans l’action. C’est le cas pour beaucoup de citoyens, d’élus − quelles que soient leurs convictions politiques − et d’entreprises de multiples secteurs d’activité (bâtiments, transports, industrie…). Mais de nombreux obstacles persistent et freinent l’action, comme sur la rénovation thermique des logements ou l’aménagement des villes.

On redécouvre pourtant à chaque canicule la sévérité de la crise climatique…

Il faut parvenir à construire une mémoire collective qui permette de saisir l’intensification des phénomènes. Cela pourrait notamment passer par le fait de nommer les canicules, à l’image de ce qui est fait pour les ouragans. L’Italie l’a fait en 2021, baptisant un anticyclone Lucifer. En Afrique de l’Est, certaines communautés donnent aussi des noms aux fortes sécheresses. Cela permet de se les approprier et d’ancrer les connaissances sur la récurrence des événements. Dans certains pays d’Europe centrale, il y a des plaques dans les rues qui montrent la hauteur des crues historiques, ce qui permet de construire collectivement une culture du risque dans la vie quotidienne. En France, on essaye souvent d’effacer le plus vite possible la trace des événements extrêmes.

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Mais ni l’expérience d’événements extrêmes ni l’information scientifique ne sont suffisantes pour conduire à des modifications profondes des pratiques. Ce qui compte, c’est d’être dans un cadre familial, associatif, professionnel ou territorial qui engage des transformations sociétales, ce qui permettra d’entraîner une évolution des styles de vie. Améliorer le bien-être et la qualité de vie permet aussi de renforcer l’engagement de tous sur la durée.

Observez-vous encore beaucoup de climatoscepticisme ?

Le climatoscepticisme existe encore mais a changé de forme. Il réside moins dans la négation du changement climatique et de son origine humaine que dans un déni de la gravité des enjeux et de l’urgence à agir. Lors de mes interventions publiques, j’observe la récurrence de discours de l’inaction, des alibis que l’on se donne pour ne pas agir : c’est trop tard, on parviendra toujours à s’adapter, la technologie va nous sauver, la France ne pèse rien dans les émissions mondiales, etc. La meilleure façon de surmonter ce déni, c’est de renforcer, lors de la formation initiale et continue, les connaissances non seulement sur les risques, mais surtout sur les leviers d’action à toutes les échelles. Il y a aussi du climatoscepticisme chez certains seniors, qui perçoivent l’urgence climatique comme une remise en cause de leurs choix passés et ressentent de la culpabilité.

La réponse politique est-elle à la hauteur de l’urgence ?

On trottine lentement derrière un climat qui change vite. L’action se met en place, et monte en puissance, mais elle n’est pas encore à la hauteur. Au moment où elle se met en place, on sait déjà qu’elle ne suffira pas. Au final, les conditions ne sont pas encore réunies pour parvenir à doubler le rythme de baisse des émissions de gaz à effet de serre dans les années à venir [afin de tenir les objectifs climatiques français]. Les propositions de la convention citoyenne pour le climat qui allaient dans le sens de la sobriété n’ont pas été retenues. Du fait du contexte de tensions sur les prix de l’énergie et de pénuries, on voit une appropriation de cet enjeu, mais de manière tardive et contrainte. Le gouvernement maîtrise le prix des carburants, ce qui constitue des subventions cachées aux énergies fossiles, mais n’encourage pas la baisse de la vitesse sur les autoroutes ou la limitation du poids des voitures pour réduire la consommation. L’adaptation au changement climatique n’est également pas suffisante : on réagit après coup et on gère crise après crise au lieu d’anticiper.

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Que faire face à la crise climatique ?

En réduisant massivement les émissions de gaz à effet de serre mondiales, on peut réussir à stabiliser le réchauffement d’ici à une vingtaine d’années et donc limiter l’intensification des événements extrêmes. Ce qui pèse le plus dans les émissions en France, ce sont les transports (30 %) et en particulier la voiture individuelle. Une partie des déplacements sont contraints, mais beaucoup pourraient être réalisés autrement. Il faut valoriser d’autres manières de se déplacer, faciliter les déplacements à vélo, y compris par exemple pour accompagner les enfants à l’école. Les bénéfices seraient nombreux, pour le climat, la santé, la réduction du trafic routier, le bruit ou encore la concentration en classe.

Il faut aussi faire en sorte que nos infrastructures, nos activités agricoles, notre gestion de l’eau soient pensées pour être résilientes face aux caractéristiques climatiques à venir. Les impacts des événements extrêmes que l’on subit doivent nous ouvrir les yeux sur les transformations profondes à réaliser.

Audrey Garric

**Quatre Français sur cinq convaincus de l’importance d’agir contre le changement climatique

Une grande étude de l’OCDE montre que les citoyens sont prêts à accepter des taxes carbone, à condition que leur produit soit affecté à l’aide aux plus modestes et à l’équipement bas carbone. 

Par Philippe Escande

Publié le 16 juillet 2022 à 14h00  

Temps de Lecture 3 min. 

Faut-il attendre que la forêt brûle et que les canicules s’installent pour que la population française prenne conscience de l’urgence à lutter contre le réchauffement climatique ? Apparemment pas. Conduite en juin 2021, donc avant les événements météorologiques de cet été, une vaste enquête menée sous l’égide de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) montre que plus de 80 % des Français estiment que le changement du climat est un problème grave et que le pays doit prendre des mesures. Une proportion qui se retrouve quasiment à l’identique dans tous les pays de l’OCDE quel que soit leur niveau de revenu.

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De plus, une majorité des citoyens « considère comme très probable qu’il y ait davantage de canicules et de sécheresses, une hausse des flux migratoires, ou une hausse du niveau de la mer », observe l’étude. Les Français sont donc alertés et plutôt bien informés sur ce qui les attend. Avec un petit bémol cependant : plus de la moitié d’entre eux reste encore persuadée que ce changement climatique ne les affectera que modérément.

Et c’est évidemment là que les choses se compliquent. Entre l’inquiétude collective et la relative confiance individuelle se glisse une myriade de nuances concernant l’appréciation des politiques mises en œuvre par les gouvernements pour répondre à la menace. Le soulèvement des « gilets jaunes » en 2018, parti d’une révolte contre l’augmentation de la taxe carbone sur les carburants, en a fourni une éclatante démonstration. Politiques et experts ont alors découvert la nécessité de réfléchir sans tarder à l’acceptabilité sociale de telles mesures. Autrement dit, quels efforts, y compris financiers, les citoyens sont-ils prêts à encaisser sans les rejeter ?

Redistribution

C’est pour répondre à cette question clé que six économistes (dont trois Français) ont réalisé cette première étude de grande ampleur sur ce sujet, interrogeant 40 000 personnes de vingt pays différents, des nations riches d’Europe et d’Amérique aux émergentes comme l’Inde, la Chine ou l’Indonésie. Le premier enseignement, qui n’était pas évident, est l’étonnante homogénéité des réponses. Les citoyens du monde, quelle que soit leur origine, sont désormais en grande majorité convaincus de la nécessité d’agir. Et les habitants des pays émergents le sont encore plus que ceux des pays riches.

Si l’on zoome sur la France, où plus de 2 000 personnes représentatives de la population ont été interrogées, on constate un soutien massif pour les grandes politiques publiques d’infrastructures, mais nettement plus modéré sur la modification des comportements. Ainsi, la moitié d’entre elles sont d’accord pour réduire les voyages en avion ou acheter une voiture moins polluante, mais la majorité rejette l’idée de rouler moins ou de réduire le chauffage l’hiver, et même de consommer moins de viande de bœuf. « En fait, trois critères interviennent dans leurs décisions, explique l’une des auteurs, Stefanie Stantcheva, professeure d’économie à Harvard, l’efficacité de la mesure, son aspect redistributif et l’impact sur le budget de leur ménage. »

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Face à ces critères de choix, trois éléments viennent en miroir modifier les perceptions. Sur l’efficacité, le visionnage de vidéos pédagogiques détaillant l’impact des politiques mises en œuvre améliore de 12 à 15 points l’adhésion à des politiques aussi peu populaires que l’interdiction des voitures à essence ou une taxe sur les carburants. Même chose sur l’aspect redistributif quand il est démontré que le produit du prélèvement est redistribué en direction des plus modestes ou pour des aides financières à changer de voiture ou à isoler de sa maison. Ce qui a également un impact visible sur le budget personnel.

Dépenses d’infrastructure

Le cas de la taxe carbone sur les carburants est emblématique de cette problématique. C’est la décision la plus impopulaire, 50 % des Français sont opposés à un niveau de 40 euros par tonne de CO2, soit 10 centimes d’euros par litre environ, proche du niveau qui a jeté les « gilets jaunes » dans la rue et sur les ronds-points. Mais deux facteurs sont capables de modifier complètement leur jugement. D’une part la présence d’alternatives à la voiture, telles que des transports en commun, et, d’autre part, la réaffectation de l’intégralité du montant de la taxe pour soutenir les plus vulnérables ou financer des substitutions décarbonées. Si ces deux conditions sont réunies, une majorité se détache alors en faveur de la taxe carbone

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Les résultats très riches de cette étude, poussent les trois auteurs français (Stefanie Stantcheva, Antoine Dechezleprêtre et Adrien Fabre) à émettre, dans une note du Conseil d’analyse économique (CAE), plusieurs types de recommandations. D’abord privilégier en premier les dépenses d’infrastructures, ou d’aide financière à l’équipement bas carbone, avant d’envisager une fiscalité carbone progressive. L’économiste Philippe Martin, président délégué du CAE, rappelle judicieusement à ceux qui s’inquiètent des conséquences budgétaires d’une telle approche que les mesures actuelles de soutien à l’achat d’énergie, comme la remise sans condition de ressources de 18 centimes d’euro par litre d’essence, représentent un effort de 50 milliards d’euros pour l’Etat, ce qui permet d’agir sur des alternatives (ferroviaire, bornes électriques, aides au vélo, etc.).

La deuxième recommandation est d’amplifier le travail d’information et d’évaluation sur l’efficacité des politiques publiques, comme celui mené par le Haut Conseil pour le climat, indépendant du gouvernement. La troisième préconisation est d’affecter la totalité du produit des taxes carbone à l’aide à la transition énergétique notamment auprès des foyers les plus modestes. Une entorse au sacro-saint principe budgétaire de non-affectation du produit des taxes, mais qui en l’occurrence aurait la vertu d’une plus grande transparence et d’une meilleure adhésion populaire.

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Philippe Escande

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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