A Avignon, Carpentras, Orange, Apt, Cavaillon, Vaison-la-Romaine, Valréas, les sept responsables des urgences ont démissionné

Démissions et grève dans le Vaucluse pour alerter sur la situation aux urgences et « le désastre sanitaire » que vit « l’hôpital public »

Sept chefs de service ont décidé de quitter leurs fonctions dans le département. Un geste destiné à interpeller sur la situation pendant l’été, avec une pénurie de personnels marquée en août. 

Par Camille Stromboni

Publié le 12 juillet 2022 à 19h26 – Mis à jour le 13 juillet 2022 à 20h04  https://www.lemonde.fr/societe/article/2022/07/12/demissions-et-greve-dans-le-vaucluse-pour-alerter-sur-la-situation-aux-urgences_6134538_3224.html

Temps de Lecture 4 min. 

Un geste symbolique fort, destiné à interpeller. Tous les chefs de pôle des services d’accueil des urgences du département du Vaucluse ont quitté leurs fonctions, lundi 11 juillet. A Avignon, Carpentras, Orange, Apt, Cavaillon, Vaison-la-Romaine, Valréas, les sept responsables continuent leur travail d’urgentiste, mais ont démissionné collectivement de leurs fonctions administratives. Ils entendent dénoncer « le désastre sanitaire vers lequel des années de politique budgétaire jusqu’au-boutiste ont conduit l’hôpital public », selon les termes d’une lettre adressée notamment à l’agence régionale de santé (ARS). Ils s’y inquiètent de « l’immobilisme effarant des administrations nationales responsables de l’effondrement actuel du système de santé ».

Alors que de nombreux services d’urgence se trouvent en grande difficulté ces derniers mois – 120 étaient contraints à un fonctionnement dégradé dès la fin mai, selon le syndicat SAMU-urgences de France, soit près d’un sur cinq –, les 41 mesures issues de la « mission flash » menée par l’urgentiste François Braun, désormais ministre de la santé, sont en train d’être déployées à l’hôpital pour tenir l’été. Avec notamment une revalorisation du travail de nuit, une hausse du tarif de la consultation des médecins de ville pour des patients envoyés par le SAMU, ou encore la possibilité de recourir à une régulation à l’entrée des urgences par l’intermédiaire du 15.

Mais pour les sept ex-chefs de pôle, la réponse gouvernementale ne paraît « en rien compatible avec l’urgence de la situation et le drame annoncé »« Il ne nous est désormais plus possible de faire fonctionner nos services avec le peu d’effectif restant sans compromettre la sécurité des patients », alertent-ils.

« On arrive vraiment à un point de rupture »

Un second geste est venu marquer la gravité de la situation dans le Vaucluse : un préavis de « grève illimitée » a été déposé chez les urgentistes du département, par la CFDT Santé Sociaux, à compter de mardi. Lui aussi avec une portée d’abord symbolique, puisque les médecins, en cas de grève, sont assignés pour effectuer leur service. « Nous alertons depuis des mois, mais nous voulons faire encore un acte avant que ça n’explose, explique le docteur Ludovic Sauvage, responsable des urgences adultes, à Avignon. Nous avons une activité estivale haute, avec le tourisme et le festival qui a débuté, mais nos effectifs médicaux n’ont jamais été aussi faibles, c’est inédit, on arrive vraiment à un point de rupture. »

Dans le Vaucluse comme sur de nombreux territoires, le cœur du problème se situe dans la pénurie d’urgentistes, qui s’est accrue d’année en année. Dans les services des centres hospitaliers qui entourent Avignon, on atteint de 30 % à 60 % de postes vacants – comblés en partie par l’intérim. Le cercle vicieux est le même qu’ailleurs : des urgences se vident progressivement de leurs titulaires, augmentant la charge de travail de ceux qui restent et annihilant toute vie de service ou d’équipe, ce qui engendre de nouveaux départs… Même à Avignon, la situation est tendue comme jamais, avec six postes vacants dans une équipe d’une trentaine de médecins, et près de 25 % des effectifs en arrêt, principalement pour des congés maternité.

« Nous avons concentré les forces sur juillet, explique Pierre Pinzelli, directeur de l’hôpital, et président du comité stratégique du groupement hospitalier du territoire du Vaucluse. Mais, en août, nous restons très inquiets, on ne tient pas le planning. » Comme d’autres hôpitaux, à Bordeaux ou à Grenoble, on se prépare désormais à la mise en place de protocoles pour « rediriger les patients qui ne requièrent pas d’avoir recours à nos plateaux techniques », indique-t-il. Autrement dit : un filtrage renforcé à l’entrée.

L’intérim ne suffit plus

« Toute demande de soins est légitime, personne ne vient attendre des heures aux urgences sans justification, tient à préciser Pierre Pinzelli. Mais l’hôpital ne peut plus être le seul phare allumé pour y répondre, surtout pour des consultations qui peuvent être prises en charge ailleurs. »

Dans les plus petits centres hospitaliers, des fermetures sont d’ores et déjà arrivées, à Cavaillon, Apt ou Carpentras, la nuit ou le week-end, comme aux alentours en dehors du département, à Arles ou Manosque, engendrant des reports d’activité sur ceux qui restent ouverts. « Cela fait des années que nous alertons, nous n’arrivons plus à recruter », pointe David Munoz, l’un des sept chefs de pôle démissionnaires, à Carpentras. Son service fonctionne avec 40 % de médecins intérimaires, et souffre désormais aussi du manque d’infirmiers.

Face aux départs d’urgentistes qui se sont multipliés ces derniers mois, l’intérim ne suffit plus à maintenir le service à flot. « En juillet, nous avons déjà dû, ponctuellement, fonctionner de manière dégradée avec un seul médecin aux urgences, qui ne pouvait donc plus assurer les interventions SMUR sur notre territoire, décrit-il. Au vu des plannings, cette situation va se reproduire sur une douzaine de nuits en août, et une dizaine de journées, avec même des risques de fermetures sèches, sans médecin… cela ne nous est jamais arrivé. »

Rendre de nouveau le métier de praticien attractif

Chez lui comme chez ses voisins, on retient son souffle pour ces prochaines semaines estivales, mais aussi pour l’après. « On va avoir des médecins confrontés à des gardes horribles, avec un passage énorme, beaucoup de patients sur les brancards… et une autre vague de démissions en septembre », craint le docteur Ludovic Sauvage, à Avignon. L’ensemble de l’hôpital est déjà mobilisé pour soutenir les urgences, avec un médecin en renfort par jour, après 18 heures, venant des autres services.

Difficile pour le praticien de croire aux pistes gouvernementales pour tenir l’été, alors que le centre hospitalier est déjà bien avancé sur nombre d’entre elles. La réorientation des patients qui n’auraient pas besoin des urgences est déjà largement expérimentée, notamment vers une maison médicale de garde à 100 mètres de l’hôpital. Cela représente de 10 % à 20 % de patients vus par l’infirmier d’accueil, selon lui. Les gains d’une régulation plus forte ne pourront donc qu’être à la marge : « Nous n’avons déjà pas les médecins aux urgences, comment les trouvera-t-on pour aller réguler au SAMU ? », interroge-t-il.

Lui défend des mesures urgentes pour rendre de nouveau le métier de praticien attractif à l’hôpital public, notamment en rétablissant les quatre années d’ancienneté « perdues » pour les hospitaliers en poste par rapport aux nouveaux arrivants, avec le plan gouvernemental du Ségur de la santé de l’été 2020. Mais, pour le moment, il s’agit de calculer quelle « ligne de garde » il va falloir fermer en août à Avignon, avec un médecin de moins en SMUR, de même qu’aux urgences.

Camille Stromboni

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Laisser un commentaire