L’Europe doit se diriger vers un modèle de développement plus démocratique, plus égalitaire et plus durable (Thomas Piketty)

Thomas Piketty : « Les pays occidentaux seront en meilleure position pour diffuser les principes démocratiques s’ils s’imposent des normes plus ambitieuses »

CHRONIQUE

auteur

Thomas Piketty

Economiste

L’Europe n’a jamais été aussi riche et a le devoir de faire évoluer ses institutions afin de se diriger vers un modèle de développement plus démocratique, plus égalitaire et plus durable, explique l’économiste dans sa chronique au « Monde ».

Publié hier à 05h20, mis à jour hier à 06h06    Temps de Lecture 3 min.

https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/07/09/thomas-piketty-les-pays-occidentaux-seront-en-meilleure-position-pour-diffuser-les-principes-democratiques-s-ils-s-imposent-des-normes-plus-ambitieuses_6134062_3232.html

L’Europe va-t-elle parvenir à redéfinir sa place dans l’ordre géopolitique mondial ? Avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie et la montée des tensions avec la Chine, les circonstances l’y obligent mais les hésitations affleurent.

Disons-le d’emblée : il faut maintenir le lien avec les Etats-Unis, mais à condition de gagner en autonomie et de sortir de l’égoïsme et de l’arrogance qui caractérisent trop souvent le discours atlantique et occidental face au reste du monde. L’Europe n’a jamais été aussi riche. Elle a plus que jamais les moyens et le devoir historique de promouvoir un autre modèle de développement et de partage des richesses, plus démocratique, plus égalitaire et plus durable. Faute de quoi, la nouvelle alliance occidentale ne convaincra personne dans sa croisade autoproclamée contre les autocraties et l’empire du mal.

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Avec les Etats-Unis, l’Europe partage certes une expérience comparable de la démocratie parlementaire, du pluralisme électoral et d’une certaine forme d’Etat de droit, ce qui n’est pas rien. Cela peut justifier de rester dans l’OTAN, dans la mesure où cette alliance contribue à défendre ce modèle. En l’occurrence, le pluralisme électoral est beaucoup plus solidement établi en Ukraine qu’en Russie, et par ailleurs il est inacceptable de laisser sans réagir un pays plus puissant envahir son voisin et détruire son Etat.

La discussion sur les frontières ne doit pas être exclue a priori, mais elle doit se faire dans le cadre de l’Etat de droit et sur la base du double principe de l’autodétermination et du développement équitable et équilibré des régions concernées (ce qui peut exclure la sécession des plus riches ; ce n’est pas le cas ici).

A partir du moment où les membres de l’OTAN défendent des principes clairs, alors il est justifié de soutenir militairement les Ukrainiens contre l’invasion et les destructions, et même d’apporter un soutien plus important qu’actuellement.

Institutions archaïques

Il est également essentiel de reconnaître explicitement les limites du modèle démocratique occidental et d’œuvrer à leur dépassement. Par exemple, il faut se battre pour une justice internationale permettant de mettre en cause les militaires russes et leurs dirigeants pour crimes de guerre, à la condition de rappeler constamment que les mêmes règles devraient aussi s’appliquer à tous les pays, y compris bien sûr aux militaires états-uniens et à leurs agissements en Irak et ailleurs. Les principes de la démocratie et de l’Etat de droit doivent prévaloir partout et tout le temps.

Autre exemple : la Cour suprême des Etats-Unis a considéré pendant près de deux siècles que l’esclavage puis la discrimination raciale étaient parfaitement légaux et constitutionnels, et vient de décider dans son récent chapelet de décisions réactionnaires que le fait de sortir armé dans la rue l’était tout autant. Il faut dénoncer les institutions archaïques qui pullulent aux Etats-Unis comme en Europe et cesser de se présenter au monde comme un modèle démocratique parfait et achevé. Par exemple, la détention des deux côtés de l’Atlantique de la quasi-totalité des médias par quelques milliardaires peut difficilement être considérée comme la forme la plus aboutie de la liberté de la presse.

Plus généralement, l’emprise démesurée de l’argent privé sur la vie politique est symptomatique d’un modèle démocratique de faible intensité et contribue à expliquer la déconnexion des programmes et l’abstentionnisme record des plus pauvres. Les pays occidentaux seront en meilleure position pour diffuser les principes démocratiques s’ils s’imposent à eux-mêmes des normes plus ambitieuses.

Transparence patrimoniale

Ils seront aussi plus crédibles s’ils cessent de pactiser avec les régimes les moins recommandables dès lors que cela leur permet de grappiller quelques dollars de plus.

Si aucune réelle sanction n’a été prise contre les oligarques russes, ni d’ailleurs contre les fortunes pétro-monarchiques coupables des pires exactions, c’est pour défendre les intérêts des circuits financiers et immobiliers occidentaux qui abritent ces fortunes, à Paris ou sur la Côte d’Azur autant qu’à Londres, en Suisse ou au Luxembourg. C’est aussi parce que cela nécessiterait une transparence patrimoniale qui risquerait de se retourner contre les fortunes occidentales. Quand le régime chinois a détruit sous nos yeux le pluralisme électoral à Hongkong en 2019, la seule réaction européenne a été de proposer un nouveau traité d’investissement afin d’aller toujours plus loin dans la libre circulation des capitaux, sans contrôle et sans contrepartie.

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De façon générale, l’approche occidentale manque cruellement d’un discours crédible sur la justice économique et sociale à l’échelle mondiale. Si l’Inde, l’Afrique du Sud, le Sénégal ou le Brésil ont besoin de ressources pour se développer, qui va les empêcher de faire des affaires avec la Russie ? Si les Occidentaux ne proposent pas un nouveau partage des richesses, alors c’est la Chine qui parviendra à fédérer le Sud.

Il est temps de sortir de la logique des promesses jamais tenues (en particulier celles faites lors du sommet de Paris en 2015 pour aider les pays pauvres à s’adapter au réchauffement climatique) et de passer à une logique de droits.

Concrètement, chaque pays doit pouvoir disposer d’une partie des recettes provenant des acteurs économiques les plus prospères de la planète (multinationales, milliardaires, etc.), en proportion de sa population. D’abord parce que chaque être humain devrait avoir un droit minimal égal à la santé, à l’éducation ou au développement. Ensuite parce que la prospérité des pays riches n’existerait pas sans les pays pauvres : l’enrichissement occidental hier, et chinois aujourd’hui, s’appuie sur la division internationale du travail et sur l’exploitation effrénée des ressources naturelles et humaines de la planète. Il est temps de prendre conscience de cet héritage historique et d’en tirer les conséquences pour l’avenir.

Thomas Piketty(Economiste)

*

« Il est temps de comprendre que la dictature chinoise représente une menace pour la paix dans le monde »

TRIBUNE

Ilhan Kyuchyuk

Membre du Parlement européen

A l’occasion du 100e anniversaire de la fondation du Parti communiste chinois, le député européen bulgare Ilhan Kyuchyuk, interdit de séjour en Chine depuis ses prises de position contre la répression des Ouïgours, retrace, dans une tribune au « Monde », l’histoire du régime totalitaire et les erreurs des pays occidentaux à son égard.

Publié le 03 juillet 2021 à 06h00    Temps de Lecture 5 min. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/07/03/il-est-temps-de-comprendre-que-la-dictature-chinoise-represente-une-menace-pour-la-paix-dans-le-monde_6086818_3232.html

Tribune. La Chine fête en grande pompe le 100anniversaire de la fondation du Parti communiste chinois, créé à Shanghaï le 1er juillet 1921. Pour le peuple chinois, il y a de quoi se sentir fier : une montée en puissance habilement conçue et couronnée de succès le 1er octobre 1949, puis une continuité sans faille. A aucun moment la Chine n’aura connu d’alternance à la tête de la Cité interdite, ni même vu émerger un parti d’opposition.

Nous voyons à un bout de ce siècle le futur président Mao Zedong, simple bibliothécaire à l’origine, s’imposer d’abord comme un chef politique, puis comme un stratège militaire sans états d’âme, et enfin comme un dictateur illuminé. Il a mené son pays en alternant campagnes idéologiques forcenées et périodes de répit indispensables au redémarrage économique.

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A l’autre bout de cette longue histoire, l’héritier direct de Mao, Xi Jinping, qui reprend les méthodes bien rodées du culte de la personnalité, et remet à l’honneur les méthodes honnies de la Révolution culturelle (1966-1976)telles que l’arrestation des opposants, penseurs, patrons d’entreprises trop ambitieux, au nom de la sacro-sainte stabilité sociale. Entre ces deux extrémités, combien de Chinois sacrifiés sur l’autel du parti unique ? Combien d’options divergentes qui auraient pu garantir à la Chine un développement pacifique et bienveillant à l’égard de son peuple ?

Glorieuse tradition

Qui se souvient de Chen Duxiu, le premier secrétaire du tout nouveau Parti communiste chinois ? Un homme qui, dès les années 1910, prônait l’adaptation à la Chine de certaines idées nouvelles venues de l’Occident, telles que le communisme, il est vrai, mais aussi le rejet du conservatisme confucéen qui avait fossilisé la Chine, et l’égalité des sexes. Il mourut dans la solitude en 1942, marginalisé et persécuté par son grand rival Mao. Suivirent tous les autres : Peng Dehuai, qui aurait voulu tempérer les ardeurs de Mao durant la réforme du Grand Bond en avant, initiative brutale qui provoqua la famine de 30 ou 40 millions de Chinois, puis le fidèle bras droit, Lin Biao, dont l’avion s’écrasa au sol alors qu’il tentait de rejoindre la Russie.

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Xi Jinping a renoué avec cette glorieuse tradition en éliminant d’abord les proches de ses prédécesseurs, Jiang Zemin et Hu Jintao, sous prétexte de « corruption », puis les avocats défenseurs des droits civiques, qu’il fit enfermer par centaines en 2015.

N’oublions pas Liu Xiaobo, Prix Nobel de la paix 2010, mort en détention en 2017, pour avoir refusé d’oublier les victimes du massacre de la place Tiananmen en 1989. Liu nous avait rappelé dans une série d’articles les grands aveuglements de l’Occident face à la montée des dictatures du XXsiècle. Il disait dans un article posté sur Internet en 2005, et intitulé « Les quatre grandes erreurs des pays libres au XXsiècle » qu’il ne comprenait pas comment les intellectuels occidentaux avaient pu s’enticher d’un dictateur comme Staline. Pourquoi la France et la Grande-Bretagne avaient-elles si aisément accepté de faire des compromis avec l’Allemagne et l’Italie ? Après la seconde guerre mondiale, pourquoi les Etats-Unis et la Grande-Bretagne avaient-ils fait de telles concessions à l’URSS ? Dans les années 1960 et 1970, pourquoi les intellectuels européens les plus brillants se sont-ils entichés de la « pensée Mao Zedong » ?

Persécution des minorités musulmanes

Ces questions restent d’actualité. Mais, enfin, dans ces « pays libres », un nouveau courant émerge qui s’insurge maintenant contre la dictature chinoise, notamment à cause du traitement qui est réservé aux minorités ethniques du Xinjiang, les Ouïgours, les Kazakhs, les Ouzbeks, entre autres.

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Je suis né en Bulgarie, derrière le rideau de fer. Et j’appartiens à une minorité turcophone, qui a été victime de discriminations de la part du régime communiste de Todor Jivkov (1911-1998). Nous avons dû modifier les noms de nos villages et nos noms de famille pour leur donner une tonalité chrétienne. Notre famille a donc été rebaptisée Kyuchukov, et mon prénom Ilhan fut transformé en Ilian. Dès le retour de la liberté, les traces de cette oppression ont progressivement disparu. Ce n’est pas le cas en Chine, dans la province du Xinjiang, où les minorités musulmanes sont abominablement persécutées, et contraintes à devenir de « bons Chinois » sous peine de condamnations très lourdes.

Le Parlement européen a eu l’honneur de décerner le prix Sakharov à Ilham Tohtien 2019. Cet éminent économiste, professeur à Pékin avait acquis un tel charisme qu’il devenait menaçant aux yeux d’un pouvoir qui veut mettre en place un contrôle absolu sur tout le territoire chinois. Ilham Tohti prônait le dialogue et la collaboration entre Han et Ouïgours. Il fut accusé de séparatisme et condamné à la prison à vie. Après lui, des dizaines d’intellectuels, de scientifiques, d’acteurs de la société civile en Chine ont été ainsi arrêtés et condamnés à de longues peines de prison.

Interlocuteur incontournable

Lorsque, le 22 mars 2021, l’Union européenne a sanctionné une organisation chinoise ainsi que quatre responsables chinois impliqués dans la répression des Ouïgours, Pékin a immédiatement répliqué en visant quatre organisations européennes ainsi qu’une dizaine de personnalités dont des parlementaires européens. Je fais partie de ceux qui peuvent s’honorer d’avoir été reconnus comme luttant contre ce régime totalitaire.

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Le développement économique prôné par Deng Xiaoping au début des années 1980 a permis à la Chine de se hisser au rang des plus grandes puissances économiques. Mais, depuis que le président Xi Jinping a pris le pouvoir en 2012, les ambitions chinoises sont devenues délétères. En lançant le vaste projet des « nouvelles routes de la soie », la Chine n’a plus caché son désir de dominer le monde. En proposant des projets d’infrastructures pharaoniques à des pays plus ou moins développés, elle a créé des situations inextricables : le Monténégro, par exemple, s’est endetté en 2014 à hauteur d’un milliard de dollars pour une autoroute qui ne fonctionne toujours pas, et ce pays appelle maintenant l’Union européenne à l’aide pour éviter la faillite économique. Partout dans le monde, de l’Asie à l’Amérique latine, la Chine lance ses filets et parvient à s’imposer comme un interlocuteur incontournable.

Il est temps de comprendre qu’une dictature qui s’appuie sur le contrôle de sa société à l’aide de dizaines de millions de caméras de surveillance, qui, depuis sa création dans la violence des années 1920, jusqu’à la répression du mouvement démocratique de la place Tiananmen en 1989, et maintenant encore en étouffant toute velléité de contestation à Hongkong et en menaçant Taïwan à coups de survols de son territoire, représente une menace pour la paix dans le monde. Nous devons nous armer de courage et de lucidité pour éviter que les erreurs du passé se répètent.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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