Les milieux conservateurs outre atlantique et en France luttent contre ceux qui dénoncent les inégalités des sociétés occidentales (solistes) et ceux qui alertent sur les conséquences pour la planète des politiques économiques libérale (environnementalistes)

« Wokistes et environnementalistes ont en commun d’être la cible des mêmes procédés rhétoriques »

CHRONIQUE

auteur

Stéphane Foucart

Dans sa chronique, Stéphane Foucart, journaliste au « Monde », établit un parallèle entre le sort réservé à ceux qui dénoncent les inégalités des sociétés occidentales et ceux qui alertent sur les conséquences pour la planète des politiques économiques libérales. Tous étant victimes des mêmes milieux conservateurs.

Publié hier à 17h53, mis à jour à 06h37    Temps de Lecture 3 min. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/07/09/l-environnementalisme-est-dans-une-large-mesure-une-sorte-de-wokisme_6134121_3232.html

L’affaire était grave, très grave. Suffisamment pour que le ministre de l’éducation nationale lui-même, Jean-Michel Blanquer, participe au colloque, aux côtés de membres de la communauté académique, d’écrivains ou d’essayistes. Tout ce monde était inquiet. Dans l’amphithéâtre Liard de la Sorbonne, à Paris, les 7 et 8 janvier, il fut question de « théorie du genre », d’« idéologie décoloniale », de « cancel culture », de « militants intersectionnels », de « néoféminisme », c’est-à-dire de toute une galerie d’épouvantails soigneusement confectionnés, rassemblés sous le qualificatif infamant de « wokisme » et présentés comme autant de graves dangers pour les démocraties libérales.

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Qu’est-ce que le wokisme ? Qui sont ces dangereux wokes, ou wokistes ? On lira avec profit le petit livre d’Alex Mahoudeau sur le sujet (La Panique woke, Textuel, 160 pages, 16,90 euros), un décryptage subtil (et souvent très drôle) de la généalogie et de la construction, surtout médiatique, de ce phénomène. Ce qu’il faut retenir est que tout discours perçu comme radical et virulent, questionnant les rapports de hiérarchie et de domination dans les sociétés européennes, relève peu ou prou de ce fameux wokisme. Ce serait, selon M. Blanquer – interrogé sur l’antenne d’Europe 1 à l’automne 2021 –, « un nouvel obscurantisme » venu des campus américains et des militants pour les droits des minorités, un danger « qui vient saper la démocratie et la République », qui « prépare la marche vers le totalitarisme ». Il y a donc de quoi avoir très peur.

Une clarification de la hiérarchie réelle des menaces est venue cinq mois plus tard, le 24 juin, avec l’annulation, par la Cour suprême américaine, de l’arrêt Roe v. Wade et la fin de la constitutionnalisation du droit à l’avortement aux Etats-Unis.

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Ce ne sont pas les wokistes qui représentent un danger pour la démocratie (et potentiellement pour la vie de millions de femmes) – et ce quoi qu’on pense des outrances parfois bien réelles de certains militants. C’est tout le contraire. Aux Etats-Unis, dans sa forme la plus aiguë et la plus immédiate, le danger politique est plutôt incarné par les plus farouches adversaires du wokisme, en l’espèce une droite conservatrice de plus en plus colonisée par ses marges extrêmes, qui après avoir mis un pied à la Maison Blanche, trouve des relais jusqu’au sommet de l’édifice institutionnel américain.

Virulence perçue des discours

Il ne semble y avoir là aucun rapport avec la crise écologique. A ceci près que l’environnementalisme est, dans une large mesure, une sorte de wokisme. Et que l’un et l’autre pâtissent du même genre de discours, porté par les mêmes adversaires, orbitant dans les mêmes milieux conservateurs. Et si l’environnementalisme est un wokisme, c’est qu’il contribue, lui aussi, à écorner le narratif triomphant de la civilisation ouest-européenne. L’un comme l’autre appuient sur des plaies ouvertes.

Le wokisme documente ou dénonce le racisme systémique de sociétés persuadées de leur humanisme universaliste, les inégalités de genre qui y perdurent, les conséquences de leur histoire coloniale ou de leur passé esclavagiste parfois peu ou pas assumés, etc. L’environnementalisme, lui, interroge d’autres fondements de la démocratie occidentale : la liberté économique et le marché, la foi dans le progrès technique et la croissance, la rationalisation des processus productifs… c’est-à-dire tout ce qui, dans son fonctionnement optimal, produit le dérèglement climatique et l’effondrement du vivant.

Wokistes et environnementalistes ont également en commun d’être la cible des mêmes procédés rhétoriques et du même registre argumentaire. La « menace » est ainsi systématiquement indexée sur le caractère radical et la virulence perçue des discours, bien plus que sur leurs conséquences réelles.

Hiérarchie des dangers

Dans la presse conservatrice et sur les chaînes de télévision « tout-info », les militants environnementalistes les plus engagés sont fréquemment présentés comme des « ayatollahs verts » en proie à de dangereuses lubies, des « marchands de peur » menaçant notre prospérité collective, des éco-anxieux pathologiques, partisans du « retour à la bougie » ou de l’« écologie punitive ». Tout cela est martelé avec une telle intensité que toute la hiérarchie des dangers qui pèsent sur nos sociétés s’en trouve brouillée, voire inversée.

Qui, ou quoi, nous menace en premier lieu ? Est-ce vraiment une protestation d’étudiants contre un cours de sociobiologie ou le déboulonnage d’une statue sur un campus ? Est-ce une jeune femme qui s’enchaîne au filet d’un cours de tennis, en pleine demi-finale du tournoi de Roland-Garros, comme l’a fait, le 3 juin, une militante du mouvement Dernière rénovation, pour protester contre l’inaction climatique du gouvernement ? Ou est-ce plutôt la sécheresse précoce, les canicules et les phénomènes extrêmes qui ravagent depuis un mois l’Europe, détruisent les récoltes et les écosystèmes et font gronder un vent de révolte dans le monde agricole ?

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De même que le péril politique actuel tient plus à la percée de l’extrême droite populiste et raciste qu’à l’émergence d’un wokisme largement fantasmatique, le péril environnemental a moins à voir avec l’activisme irrationnel d’une jeunesse éco-anxieuse qu’avec l’incurie de nos élites. On peut pour s’en convaincre se remémorer ces faits simples. Nous ne sommes qu’à 1,1 °C de réchauffement et la situation est déjà ponctuellement presque intenable ; si les engagements de l’accord de Paris sont respectés, nous allons vers un réchauffement de 2,7 °C ; aucune transition n’a jusqu’à présent été engagée ; chaque fraction de degré supplémentaire produira sur les sociétés des effets plus forts que la fraction de degré précédente. Qu’en concluez-vous ?

Stéphane Foucart

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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