Publié le 09/07/2022
Franc-tireur versus tire-au-flanc : qui y gagne ?

Paris, le samedi 9 juillet 2022
https://hubtr.newsletter.jim.fr/clic132/6930/1244477/6?k=8bab0b2f8ddfefe33f1995b118148433
– L’hôpital n’est pas toujours le lieu des ambiances de travail les plus sereines : nous relayons régulièrement des témoignages dans ce sens qui dénoncent non pas seulement les horaires infernaux, mais aussi les harcèlements, les pressions et autres joyeusetés de l’âme humaine. Cependant, cette semaine, le service d’urologie de l’hôpital Cochin a dû traverser une période de turbulences rarement égalée après la publication de propos sans filtre du Pr Peyromaure, son chef de service. Dans une interview au Figaro titrée : « A l’hôpital, il y a beaucoup plus de tire au flanc qu’avant », le praticien semblait en effet regretter des temps anciens et apparemment révolus (et peut-être fantasmés ?) où personne ne pensait à compter ses heures ni à vouloir rentrer chez soi. Il est possible que certains des internes et infirmières officiant dans l’unité qu’il dirige se soient montrés peu amènes et encore plus pressés d’aller prendre du bon temps au lendemain de cette parution.
La paille…
Evidemment, comme nous l’avons déjà évoqué, il n’y a pas qu’au sein de l’établissement où le Pr Peyromaure exerce que ses déclarations ont suscité des réactions négatives. De nombreuses attaques ad hominem tout d’abord ont rappelé que le Pr Peyromaure n’était pas nécessairement uniquement dévoué à son service (en témoigneraient, selon ses adversaires, ses nombreuses apparitions à la télévision ces deux dernières années pour évoquer la Covid) et que son activité privée à l’hôpital lui permettait de connaître une rémunération très supérieure à celle touchée par ceux qu’ils n’hésitent pas à vilipender dans les colonnes du Figaro. Ainsi, un de nos lecteurs interroge : « Devant cette critique facile émise par ce cher Professeur, juste quelques questions directes.Combien d’interventions chirurgicales fait-il par semaine ? Combien parmi celles-ci sont faites par lui-même du début à la fin sans petites mains pour les temps sans intérêt ? Combien de gardes fait-il par semaine ou mois ? Combien de nuits passe-t-il à l’hôpital ? Combien de week-ends ? Depuis quand date sa dernière publication de recherche faite par lui-même et non pas en exploitant ses chers internes si fainéants ? Combien de consultations publiques sans dépassement fait-il ? Ah la regrettée bonne époque des nonnes qui restaient sur place jour et nuit (qu’il n’a d’ailleurs pas connu si interne en 1995) qu’on n’était pas obligé de payer ! ».
Décalage abyssal
Au-delà des commentaires concernant l’émetteur, certains ont voulu voir dans les déclarations de Michaël Peyromaure la manifestation d’une forme de mépris vis-à-vis des femmes et plus encore vis-à-vis des infirmières et aides-soignantes suggérant la persistance d’une forme de « lutte des classes » à l’hôpital. La pertinence d’une telle lecture peut être nuancée par le fait que le praticien se montre également peu tendre vis-à-vis des internes. Mais au-delà de ces piques et peut-être ces procès d’intention, la sortie du praticien paraît surtout en grande contradiction avec la très grande majorité des autres témoignages et reportages sur la situation actuelle dans les hôpitaux publics. Un communiqué du syndicat Jeunes Médecins décrivait ainsi par exemple ce jeudi 7 juillet : « Des situations dramatiques au sein des urgences nous sont régulièrement remontées, avec des équipes soignantes en grande souffrance et des patients qui ne seront pas pris en charge avec toute la sécurité qui s’impose.
Certaines d’entre elles montrent à quel point il n’y a plus de maître à bord : un service d’accueil d’urgences d’un des plus grands groupes hospitaliers est en sous-effectif important depuis 3 mois et le planning de cet été est rendu encore plus compliqué car il n’y a pas de lits d’aval. Les équipes sont épuisées par des heures de garde accumulées au-delà de ce qui est humainement possible. Un médecin affirme même que « L’administration [les] force à trouver des collègues pour remplir le planning » ». Le portrait qui apparaît en filigrane est bien différent de celui des « tire-au-flanc » décrits par le Pr Peyromaure. Beaucoup ont d’ailleurs rappelé que l’on comptabilisait déjà il y a 15 ans, plus de 23 millions d’heures supplémentaires impayées aux infirmières et le chiffre n’a cessé de progresser : là encore, la réalité apparaît quelque peu en décalage avec les impressions livrées par le praticien. Aussi, plusieurs voix ont estimé que dans le contexte actuel de pénurie de soignants, la méthode de Michaël Peyromaure est probablement contre-productive.
Sclérose mortelle
Aujourd’hui, l’attractivité de l’hôpital public est en berne et il n’est pas impossible que le maintien de la vision chérie par Michaël Peyromaure contribue à cette désaffection. C’est une vision qui parait souvent sclérosée qui refuse une forme d’innovation dans les pratiques, pensant sans doute protéger un modèle d’excellence mais qui aboutit à un résultat totalement contraire. Un témoignage rapporté par Jeunes Médecins illustre ce cercle vicieux. Le Centre National de Gestion (CNG) a refusé, à une femme enceinte de six mois qui ne pouvait se déplacer, la « possibilité de recourir à la visioconférence depuis son domicile pour son examen oral de 20 minutes » prévu par le concours national de praticien hospitalier. Elle a donc renoncé et a ensuite été contacté par « Un des membres du jury (…) surpris de ne pas me voir le jour de ma convocation. Il a été tout aussi révolté par la situation et a tenté de plaider ma cause auprès du CNG, sans résultat. Rappelons que cette année, les membres du jury étaient en visioconférence depuis leur domicile sans que cela ne pose problème à qui que ce soit. Pour finir, l’argument d’ « égalité des chances » que le CNG a utilisé, lors d’un appel téléphonique, pour justifier l’absence de recours possible, m’a semblé bien léger lorsque j’ai appris (de source sûre) qu’un candidat à la spécialité médecine cardio-vasculaire, comme moi, s’est présenté en mode « touriste » en retard à sa convocation mais a été autorisé, par ces mêmes responsables du CNG, à se présenter plus tard à un autre horaire. Les règles ne sont pas les mêmes pour tout le monde apparemment. Devant l’impossibilité de me déplacer, j’ai dû renoncer à me présenter au concours cette année. La direction des affaires médicales de l’établissement où j’exerce a accepté de renouveler mon contrat de PHC. Je repasserai le concours l’année prochaine. Cela signifie donc perte de salaire en attendant une titularisation et perte de temps à refaire toutes les démarches d’inscription au concours. Je ne vais pas vous cacher que, dans un premier temps, la déception était telle que j’ai pensé à faire comme les autres : quitter le navire avant qu’il ne coule. (…) En résumé, je considère cette décision du CNG injuste. Elle reflète le malaise actuel, à savoir des instances politiques enfermées dans leur bureaucratie et totalement déconnectées de la réalité du terrain. »
Evolution
Cette absence d’adaptation du CNG apparaît une illustration concrète des conséquences très dommageables que peuvent avoir l’incompréhension et le mépris manifestés par certains à l’égard des demandes de ceux qui souhaitent uniquement pouvoir travailler sans mettre en danger leur vie personnelle.
Oui, la conception du travail a évolué à l’hôpital comme ailleurs : l’équilibre entre la vie privée et la vie professionnelle est devenu primordial, tandis que les salariés ne veulent plus uniquement considérer qu’ils ont des « devoirs » envers leur employeur mais attendent également des avantages (au-delà de la rémunération). Mais dans l’ensemble les abus semblent rares et les attentes souvent légitimes. Dès lors, arriver dans un établissement, dont on comprend qu’il espère de vous une flexibilité sans faille, sans que la rémunération ne soit à la hauteur des sacrifices exigés conduit souvent à un décalage difficilement dépassable. Cependant, loin de ces considérations individualistes, les attentes des hôpitaux sont liées à la nécessité de répondre à une très forte demande de soins conjuguée à des moyens limités.
Les jeunes ont raison, plaident les vieux
On réduit souvent l’origine de cette nouvelle vision du travail à une évolution temporelle des mentalités marquée par une perte du sens de l’effort chez les « jeunes », trahissant les sacrifices de leurs ainés. En réalité, le regard des plus âgés sur les nouvelles recrues est loin d’être aussi caricatural. Ainsi, répondant au Pr Peyromaure, la Conférence des doyens a martelé: « Les jeunes médecins et soignants s’engagent avec un grand sens du devoir. Leur formation est exigeante et meilleure que par le passé. Le temps de travail doit être respecté ». Ainsi, défendre que la qualité de la formation dépendrait d’abord du nombre d’heures accumulées, sans envisager le repos comme un gage de sécurité pour les patients a vécu, ce qui ne signifie pas renoncer à une formation pratique indispensable et qui évidemment nécessite de devoir « prendre des gardes ». Par ailleurs, certains médecins parmi les plus âgés n’hésitent pas à exprimer une forme de remords quant à la façon dont les carrières et le travail à l’hôpital étaient organisés il y a encore quelques années. On a ainsi pu lire sur le JIM en commentaire de notre premier article sur les déclarations de Michaël Peyromaure certaines contributions dans ce sens. « En tant que vieux médecin ce que je peux conseiller aux plus jeunes : vous avez tout à fait raison, ne vous laissez plus faire et n’oubliez surtout pas de VIVRE ! Bien sûr, lorsque vous êtes au travail faites le avec application et vous en tirerez beaucoup de satisfaction » a ainsi exhorté le Dr Jean Dumazel.
Un autre hôpital
En outre, d’aucuns font remarquer que si les mentalités ont évolué, c’est qu’elles ont accompagné le changement en profondeur de l’hôpital qui s’est lui aussi converti à des logiques de rentabilité : dès lors comment reprocher à ses employés de s’intéresser eux aussi à leurs propres « avantages». Enfin, on souligne qu’aujourd’hui, le prestige attaché à l’hôpital public, les « bénéfices » que l’on pouvait espérer en tirer d’un point de vue social (y compris financiers) étant fortement érodés, il est naturel que l’attractivité se soit elle aussi émoussée.
Le grand désert
Néanmoins, les déclarations du Pr Peyromaure ne doivent probablement pas uniquement être perçues comme des propos « injustes » pour reprendre le terme de la Conférence des doyens, ou comme la perpétuation d’une image d’Epinal en partie usurpée. Ce discours est l’occasion de mettre l’accent sur ce mouvement de désertion stupéfiant que l’on constate aujourd’hui dans nos sociétés. Les Etats-Unis qui connaissent un phénomène bien plus important qu’en France le nomment « la grande démission ». Il s’observe à une échelle réduite également dans notre pays et notamment chez les professionnels de santé. Le syndicat Jeunes Médecins évoque ainsi le sort de « ceux qui restent », ce qui en creux rappelle l’ampleur de la vague de départs. En ville également, le vide s’élargit chaque jour et on ne compte plus sur Twitter le nombre de praticiens qui indiquent renoncer à l’utopie de trouver un remplaçant pour cet été. Le même casse tête touche les pharmaciens.
Au lendemain de l’épidémie, une nouvelle quête de sens a traversé une génération qui n’est plus retenue par l’argent ou l’idée d’une mission d’intérêt public. Dans ce monde d’après, demeurent des naufragés interdits face à cette fuite qui ne dit pas son nom, cet exil sans retour.
On pourra relire :
L’interview du Pr Peyromaure :https://www.lefigaro.fr/social/a-l-hopital-il-y-a-beaucoup-plus-de-tire-au-flanc-qu-avant-20220701
Les commentaires des lecteurs du JIM :https://www.jim.fr/medecin/actualites/pro_societe/e-docs/_tire_au_flanc_le_pr_peyromaure_ravive_la_querelle_des_anciens_et_des_modernes_193213/document_actu_pro.phtml
Les actualités du syndicat Jeunes Médecins :https://www.jeunesmedecins.fr/actualites/
PS : Le débat entre partisans et adversaires de la position du Pr Peyromaure n’a bien sûr pas épargné la rédaction du JIM. Entre les plus jeunes qui se sont insurgés contre des propos jugés outranciers et les plus anciens qui ont évoqué des gardes de 48 heures aux urgences ou en réanimation dont ils gardent un souvenir ébloui, le consensus est bien improbable.
Que nos lecteurs prennent la plume pour nous faire part de leur point de vue.
Léa Crébat
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Publié le 06/07/2022
« Tire-au-flanc » : le Pr Peyromaure ravive la querelle des anciens et des modernes

Paris, le mercredi 6 juillet 2022
https://hubtr.newsletter.jim.fr/clic132/6930/1244477/12?k=8bab0b2f8ddfefe33f1995b118148433
– Le Pr Michael Peyromaure est un grand patron (urologie, Cochin) qui parlant comme tel a livré dans Le Figaro sa vision iconoclaste de la crise hospitalière actuelle. Pour lui la raison principale de ce naufrage est la paresse des jeunes médecins et soignants : « à mes débuts à l’hôpital [le Pr Peyromaure est de la promotion 1995 des AIHP NDLR], il y avait peut-être un tire-au-flanc pour dix agents. Aujourd’hui, il y en a quatre ou cinq » évalue-t-il.
L’ère des loisirs
« L’hôpital n’échappe pas aux phénomènes qui minent toute la société. Nous sommes entrés dans l’ère des loisirs. Cela touche aussi bien le personnel soignant que les patients. (…) Tous ceux qui ont eu à embaucher une infirmière, une aide-soignante ou une secrétaire vous rapportent la même chose, et je l’ai vécu moi aussi. Les trois questions posées prioritairement par les candidates sont : à quelle heure serai-je rentrée chez moi ; vais-je choisir mes dates de vacances ; aurai-je droit à toutes mes vacances la première année ? Ce qui est relatif au métier lui-même est secondaire (…) Il arrive que nous ne puissions pas opérer un patient qui attend depuis la veille parce qu’une infirmière estime que l’horaire est dépassé. Voilà où en est l’hôpital » développe-t-il encore dans cet entretien au vitriol.
Cette « société des loisirs » se manifesterait également, par l’attitude des patients.
« Beaucoup de patients devant se faire opérer, y compris pour un cancer, choisissent leur date opératoire en fonction de leurs vacances et non pas des contraintes de l’hôpital. Ils veulent bénéficier d’un arrêt de travail pour leur convalescence, puis partir en vacances une fois rétablis. Autrefois, la majorité des gens se faisaient opérer juste avant de partir en vacances, de manière à ne pas sacrifier leur travail » fustige-t-il.
Eloge de la semaine de 100 h !
Toujours à contre-courant, il dénonce la réglementation européenne (récemment confirmée par un arrêt du Conseil d’Etat) qui plafonne le temps de travail à l’hôpital à 48 h. « Au risque de choquer, je crois que le nouveau cadre réglementaire qui est censé les protéger [les internes NDLR] contre le surtravail est une mauvaise idée. (…) Nous avons longtemps eu en France un système qui reposait sur le compagnonnage, notamment en chirurgie. Les internes sont des apprentis, pas des étudiants. Jusqu’à récemment, ils travaillaient jusqu’à cent heures par semaine. Ils étaient épuisés mais remarquablement formés. Le monde entier nous enviait ce système. Avec les nouvelles règles, ils risquent de devenir des gratte-papiers qui connaissent la théorie, mais pas la pratique (…) L’internat était un sacrifice. Aujourd’hui, c’est devenu un travail comme un autre. Le matin, ils partent après leur garde sans toujours passer dans le service pour régler les problèmes ».
Son courroux s’étend également sur la ville : « les jeunes praticiens s’installent préférentiellement en groupe, avec des horaires de fonctionnaires. À leur décharge, il faut dire qu’ils sont infantilisés par nos tutelles. Avec la consultation à 25 euros et toute la paperasse, il y a de quoi démotiver les meilleurs ».
Sans surprise, cette interview a suscité un tollé sur les réseaux sociaux, mais aussi, de façon plus inattendue, l’ire des doyens des facultés de médecine. Dans un communiqué ces derniers pointent une « intervention (…) malhabile, injuste et contreproductive » alors que les jeunes praticiens ont « un grand sens du devoir (…) cette prise de position qui n’apporte rien si ce n’est de la confusion et plus de difficultés » concluent-ils.
Contacté par nos confrères d’Egora le Pr Michaël Peyromaure persiste et signe.
Installez-vous après votre service militaire !
Ce n’est pas la première fois ces dernières années que l’on voit poindre une querelle entre les anciens et les modernes en médecine. En mars 2018 une étude menée par le cabinet de recrutement Appel medical search, auprès de 228 cardiologues, anesthésistes, radiologues et urgentistes exerçant en établissement public et privé âgés de plus de 45 ans mettait en évidence que la nouvelle génération inspirait aux sondés un « avis négatif » dans 56 % des cas ou un avis mitigé (5 %) !
Les répondants mettaient en cause l’« engagement » moindre des jeunes médecins (69 % des répondants) et leur « disponibilité » inférieure à la leur pour 85 % des praticiens interrogés. En outre, ils reprochaient à la nouvelle génération d’être trop soucieuse de son épanouissement personnel au détriment des notions de vocation et de sacerdoce. Ainsi, selon les médecins hospitaliers les plus chevronnés, ceux qui entrent dans la carrière sont trop motivés par « une rémunération attractive » (72 %) et par « la possibilité d’équilibrer vie privée et vie professionnelle » (67 %).
En janvier 2019, le Dr Antoine Perrault, maire de Saint-Julien-sur-Sarthe dans l’Orne et médecin généraliste mettait lui aussi le feu aux poudres en interpellant le Président de la République pendant le grand débat. Il dénonçait « les remplaçants professionnels qui ne s’installent jamais ». Il esquissait ainsi le portrait type d’un jeune médecin libéral : « il remplace trois semaines à Besançon, deux semaines à Amiens, et puis après il part huit jours en vacances avec les enfants ». « Ils n’ont pas l’éthique médicale » de leurs prédécesseurs : « à mon époque, il n’y avait pas ce problème, directement après l’armée on s’installait (…) il y a un véritable problème d’engagement au service de la population. La nouvelle génération est également tentée par le salariat, ils veulent des congés payés, finir à 19 heures »
Rappelons-nous, pour finir, que déjà Platon dans La République écrivait « les jeunes d’aujourd’hui aiment le luxe, ils sont mal élevés, méprisent l’autorité, n’ont aucun respect pour leurs aînés, et bavardent au lieu de travailler»…