Les déserteurs
Sébastien Marti.
Publié le 03/07/2022 à 06:31
https://www.ladepeche.fr/2022/07/02/les-deserteurs-10411618.php
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Le visage de l’homme disparaît derrière la lumière aveuglante de sa lampe frontale. La mère n’a pas attendu qu’il lui demande pour aller chercher une cuillère à café en inox, qu’il plonge illico dans la bouche de l’enfant, écrasant sa langue, avant de faire une moue circonspecte devant les muqueuses enflammées. Tout ce qui sort de sa grande sacoche en cuir semble froid, comme le stéthoscope posé sur la poitrine nue ou l’otoscope qui tente de se frayer un chemin dans les oreilles congestionnées. C’est une otite, affirme le docteur. Minuit va bientôt sonner. Le médecin de famille s’en va visiter un autre patient ; il ne sera pas payé ce soir…
Il semble loin le temps où le médecin de campagne accomplissait sans barguigner son sacerdoce. S’il reste un cabinet médical dans tel village de la Haute Ariège ou du piémont pyrénéen, il n’est accessible qu’aux heures ouvrables. La plupart du temps, le vieux généraliste a pris ses droits à la retraite, à quatre-vingts ans passés, et nul ne s’est aventuré à prendre sa succession.
Les déserts médicaux, ce sont d’abord des médecins qui ont déserté les campagnes. Plus que tout autre, le généraliste constitue le premier des services publics et il est impératif d’organiser sa réinstallation en milieu rural – sa réintroduction pour ainsi dire. Les pouvoirs publics en ont mesuré l’enjeu, à l’image de la Région Occitanie qui doit salarier d’ici la fin de l’année 25 médecins dans des centres de santé.
Pourtant, on ne peut pas dire que les jeunes praticiens n’ont pas été encouragés à repeupler les déserts sanitaires, qui représentent 80 % d’un territoire comme l’Occitanie. Exonération de charges, loyers modérés voire gratuits, rémunérations confortables… Objectivement, il y a de pire situation que de commencer à exercer à 5 000€ nets par mois dans le cadre champêtre d’une vallée du Gers.
Les temps changent, et la mission est devenue démission. Il est difficile de blâmer un jeune généraliste qui aspire à une vie de famille, des loisirs et des horaires. Néanmoins, alors que les urgentistes semblent au bout du rouleau, il faudra que les médecins libéraux, moins sollicités que leurs confrères de l’hôpital dans la lutte contre le Covid-19, rendent des comptes : obligation de gardes, horaires élargis, visites à domicile… Dans l’immédiat, pour répondre à la crise des urgences, la Première ministre, Elisabeth Borne, envisage de revaloriser de 15 € l’acte de tout généraliste qui accepterait de nouveaux patients. Mais faut-il encore faire de l’argent leur seule source de motivation ?
Les généralistes, des « déserteurs » dont l’argent est « la seule source de motivation » : la rage du Dr Marty face à un édito au vitriol
Par Aveline Marques le 04-07-2022

Ce dimanche, La Dépêche du midi consacrait sa une à la question des déserts médicaux en Occitanie, alors que la région s’apprête à salarier 25 médecins. Un dossier accompagné d’un éditorial à charge contre les libéraux, dont la « mission est devenue démission ». Sur Twitter, la réaction du président de l’UFML, généraliste à Toulouse, ne s’est pas fait attendre.
« Il semble loin le temps où le médecin de campagne accomplissant sans barguigner son sacerdoce »,regrette ce journaliste à La Dépêche du midi, après avoir relaté, avec force nostalgie, la visite nocturne d’un« médecin de famille » à l’ancienne. Dans cet éditorial titré « Les Déserteurs », Sébastien Marti, responsable de l’édition de Haute-Garonne, n’y va pas de main morte. « Les déserts médicaux, ce sont d’abord des médecins qui ont déserté les campagnes », écrit-il.
Parce que le généraliste constitue « le premier des services publics », il faut organiser « sa réintroduction », à l’instar de la région Occitanie qui a décidé de salarier 25 médecins dans des centres de santé répartis dans les « zones en tension » (soit 80% du territoire régional). Et de déplorer que malgré la multiplication des mesures incitatives, les jeunes généralistes ne posent plus leur plaque dans ces territoires. « Objectivement, il y a de pire situation que de commencer à exercer à 5000 euros nets par mois dans le cadre champêtre d’une vallée du Gers », estime pourtant l’éditorialiste.
Pour ce dernier, la « mission » du généraliste « est devenue démission ». S’il est « difficile de blâmer un jeune généraliste qui aspire à une vie de famille, des loisirs et des horaires », l’heure est venue pour les libéraux,« moins sollicités que leurs confrères de l’hôpital dans la lutte contre le Covid-19 », de rendre des « comptes »face à la crise des urgences, considère le journaliste : « obligation de gardes, horaires élargis, visites à domicile… ». Alors que le Gouvernement a annoncé qu’il allait majorer de 15 euros les consultations de soins non programmés hors patientèle réalisées à la demande de la régulation, l’auteur s’interroge : « Mais faut-il encore faire de l’argent leur seule source de motivation? »
L’éditorial a fait sortir de ses gonds le plus célèbre des généralistes d’Occitanie, le Dr Jérôme Marty, président du syndicat UFML. Dans un « thread pamphétaire », le médecin reproche au journaliste sa méconnaissance de l’exercice. Il commence d’ailleurs par rappeler qu’en matière de lutte contre le Covid, les libéraux n’ont pas de comptes à rendre : ce sont eux qui ont « payé le plus lourd tribut », avec 73 morts. Il prend ensuite la défense de ces « faignasses qui bossent 55 heures par semaine, qui répondent aux gardes sur 95% du territoire », dont le risque de suicide est 2.5 fois plus élevé qu’en population générale, le tout pour l’un des plus bas tarifs d’Europe. « La France n’a regardé la santé que sous l’angle des dépenses, elle n’a vu les soignants que comme des inducteurs de dépenses, elle les a diminués, fait partir à la retraite, elle a fermé des lits etc. et, moins nombreux, ils ont fait face à une demande de soin qui ne cessait et ne cesse d’augmenter. Ça vous a defrisé? Non… », tacle le généraliste. « Mes consœurs, mes confrères, entendent mieux exercer? Ils ont raison, mille fois raison! »
Thread pamphlétaire
La je n’ai pas de mots :
La moindre des choses qd on fait un éditorial Mr Marti, c’est de connaitre le sujet. Les generalistes sont ceux qui ont payé le plus lourd tribut au #Covid_19 : 73 sont morts d’avoir soigné
En leur memoire je vous dis:«pauvre con»(1) pic.twitter.com/nkbsk1dcu6— DrMartyUFML-S (@Drmartyufml) July 3, 2022
Plus de « tire-au-flanc » qu’avant à l’hôpital : face à la polémique, le Pr Peyromaure défend un propos « brutal » mais « juste »

Dans une interview accordée au Figaro, le chef du service urologie de l’hôpital Cochin (AP-HP), le Pr Michaël Peyromaure, dénonce le désengagement des soignants, en particulier à l’hôpital. Un discours à contre-courant qui a suscité un flot de réactions indignées, jusqu’à la Conférence nationale des doyens de facultés de médecine. Contacté par Egora, le médecin regrette la forme de ses propos, mais en assume le fond.
« L’intervention du Pr Michaël Peyromaure est malhabile, injuste et contreproductive. » Dans un communiqué intitulé « Primum non nocere » diffusé lundi 4 juillet, la Conférence nationale des doyens de facultés de médecine condamne les propos tenus par le chef de service parisien, dans une interview publiée par Le Figaro vendredi dernier. Le chirurgien urologue n’y va pas de main morte, fustigeant aussi bien les infirmières, les aides-soignantes que les brancardiers ou les internes. Même les médecins libéraux en prennent pour leur grade.
Alors que l’hôpital public est confronté à une pénurie de personnels qui trouve sa source dans une crise des vocations, le spécialiste dénonce quant à lui un désengagement. « L’hôpital n’échappe pas aux phénomènes qui minent toute la société. Nous sommes entrés dans l’ère des loisirs », déplore-t-il. Illustration du phénomène, selon lui : les entretiens d’embauche. « Les trois questions posées prioritairement par les candidates sont : ‘à quelle heure serai-je rentrée chez moi’ ; ‘vais-je choisir mes dates de vacances’ ; ‘aurai-je droit à toutes mes vacances la première année?’ Ce qui est relatif au métier lui-même est secondaire. »
« Les internes risquent de devenir des gratte-papier qui ne connaissent que la théorie »
Le chef de service se montre également critique envers la réglementation européenne qui plafonne à 48 heures le temps de travail des internes (comme des médecins séniors… en théorie). « Nous avons longtemps eu en France un système qui repose sur le compagnonnage, notamment en chirurgie. Les internes sont des apprentis, pas des étudiants, considère le Pr Peyromaure. Jusqu’à récemment, ils travaillaient jusqu’à cent heures par semaine. Ils étaient épuisés mais remarquablement formés. Le monde entier nous enviait ce système. Avec les nouvelles règles, ils risquent de devenir des gratte-papier qui connaissent la théorie, mais pas la pratique. »
Globalement, le chef de service déplore le fait que le nombre de « gens exceptionnels qui ne comptent pas leurs heures (…) baisse dangereusement ». » À mes débuts à l’hôpital, il y avait peut-être un tire-au-flanc pour dix agents. Aujourd’hui, il y en a quatre ou cinq. Ceux qui restent impliqués compensent en permanence les carences des autres », dénonce-t-il.
Quant aux jeunes médecins libéraux, ils s’installent « préférentiellement en groupe, avec des horaires de fonctionnaires », tacle Michaël Peyromaure, jugeant « incompréhensible » que les généralistes ne prennent plus de nouveaux patients. « ça devrait être interdit« , lance-t-il. Il concède toutefois que ces derniers sont « infantilisés » par les tutelles, sous-payés et accablés de paperasse. « Il y a de quoi démotiver les meilleurs. »
Des propos mal vécus par les professions visées, qui durant tout le week-end ont multiplié les réactions indignées sur les réseaux sociaux.
« La Conférence des Doyens de Médecine estime que l’intervention du Pr Michaël Peyromaure est malhabile, injuste et contreproductive »
(Communiqué de la conférence des doyens)
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Émis par : Conférence des Doyens de médecine
« Nous regrettons cette prise de position qui n’apporte rien si ce n’est de la confusion et plus de difficultés. »
Les interventions publiques de professionnels de santé, notamment dans la période actuelle de crise, peuvent être un exercice utile dans le cadre du débat démocratique.
Nous devons, toutefois, en tant que médecins proposer des analyses constructives que nous avons à partager avec l’ensemble de la communauté médicale et soignante.
Universitaires et enseignants, nous assurerons une formation médicale de qualité grâce à un engagement de tous. En particulier des étudiants, internes et jeunes médecins qui s’investissent avec courage dans la dispensation des soins.
Aussi, la Conférence des Doyens de Médecine estime que l’intervention du Pr Michaël Peyromaure est malhabile, injuste et contreproductive.
Les jeunes médecins et soignants s‘engagent avec un grand sens du devoir, tout particulièrement dans la crise sanitaire :
- Ils subissent en retour des stress reconnus et des phénomènes de lassitude
- Leur formation est exigeante et meilleure que par le passé
- Le temps de travail doit être respecté
- Les études médicales et soignantes sont difficiles et celles et ceux qui les font deviennent des professionnels de grande qualité que nous devons respecter
En tant que responsables de formation et aussi de services hospitalo-universitaires, nous ne devons pas, dans cette période de crise, tenir ce type de propos blessants et injustes. Nous avons, en responsabilité, à soutenir nos équipes hospitalières et universitaires.
Pr Didier Samuel, Président
Pr Benoît Veber, Vice-président
