Des témoignages d’infirmières tentées par une reconversion : « Sans le vouloir, on arrivait à des situations déshumanisantes »
Epuisées par deux années de pandémie, et plus largement par leurs conditions de travail, un certain nombre de soignantes cherchent à se réorienter. Une entreprise, Infirmière Reconversion, les aide à passer le cap.
Par Pierre KronPublié le 08 juin 2022 à 11h09 – Mis à jour le 08 juin 2022 à 15h36
Temps de Lecture 4 min. https://www.lemonde.fr/societe/article/2022/06/08/sans-le-vouloir-on-arrivait-a-des-situations-deshumanisantes-maltraitantes-de-nombreuses-infirmieres-tentees-par-une-reconversion_6129364_3224.html

Première sonnerie. Anne-Sophie Minkiewicz réajuste son casque téléphonique. Deuxième sonnerie, suivie d’un clic sur son profil Skype. Son pseudo : « Anne-Sophie_Infirmière Reconversion ». Une nouvelle fenêtre s’ouvre. « Ça a l’air d’aller, depuis notre dernière visio ? », se réjouit-elle. Le sourire de Marine apparaît sur l’écran. Six mois après son bilan de compétences auprès de l’organisme de Mme Minkiewicz, la jeune infirmière a pris le temps de réfléchir à sa reconversion. Elle veut en finir avec le manque de reconnaissance et de personnel à l’Ehpad. « A court terme, le projet est de devenir infirmière en entreprise », explique-t-elle.
Ces velléités de reconversion des infirmières diplômées d’Etat (IDE), Anne-Sophie Minkiewicz en a fait un métier florissant. La blouse l’attire depuis qu’elle a 5 ans. Elle l’a d’ailleurs enfilée entre 2006 et 2009. Mais l’insuffisance de moyens et de temps l’ont poussée à claquer la porte de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP). « Sans le vouloir, on arrivait à des situations déshumanisantes, maltraitantes… », se souvient la trentenaire.
Lire aussi : Crise de l’hôpital : face à la catastrophe annoncée, comment sauver les urgences ?
Onze années plus tard, dont la majeure partie exercée dans la spécialité « conduite du changement », Mme Minkiewicz veut « prendre soin de ces infirmières dont personne ne prend soin ». Au départ seule à la barre, la demande exponentielle lui a permis de transformer Infirmière Reconversion en start-up : douze coachs (tous anciens personnels de santé), et bientôt 300 infirmières preneuses de son programme de deux mois (finançable par le compte personnel de formation).
« On en est à 60 000 postes d’infirmiers vacants », remarque Thierry Amouroux, du Syndicat national des professionnels infirmiers.
Un succès emblématique d’un mal-être plus profond dans le corps infirmier, exacerbé par les vagues de Covid-19. Sur les 764 260 IDE comptabilisées en janvier 2021 (dont deux tiers en établissements de santé), Thierry Amouroux, porte-parole du Syndicat national des professionnels infirmiers, évoque des dizaines de milliers de blouses raccrochées. « Après la fin progressive des plans blancs, on en est à 60 000 postes d’infirmiers vacants. Le différentiel entre les diplômés et ceux qui exercent vraiment s’élève à 180 000 professionnels. » Et quels que soient leur ancienneté, leur service, leur établissement, les motifs des départs se recoupent.
Gestion « peu humaine », salaire peu élevé
Partir, Aude Grillault y pensait depuis son entrée dans le métier. « Déjà en école d’infirmière, on était une dizaine à se demander ce qu’on ferait dans cinq ans », se souvient la jeune femme de 32 ans. Quelques mois de stages lui suffisent pour prendre conscience de la charge qui l’attend. Horaires fluctuants et à rallonge, gestion « peu humaine » et parfois irresponsable des cadres, salaire peu élevé… Comme nombre de ses collègues, l’infirmière vacataire se voit comme « un pion, que l’on déplace d’un service, d’une garde à l’autre, sans lui demander son avis ». Diplômée en 2016, elle tient en travaillant majoritairement dans les salles de réveil, « plus confortables ». Jusqu’à un burn-out en 2019.
Lire aussi : Crise à l’hôpital : petits rassemblements, grand ras-le-bol
La première vague de la pandémie, en mars 2020, bouche graduellement l’horizon. « Devant l’urgence », plus le temps de penser à la reconversion. Aude Grillault reprend du service en réanimation. Etonnée, elle ne retrouve pas le calvaire laissé derrière elle. « Il n’y avait plus de question de moyens, on était en nombre suffisant, encadrés. Si ces conditions du Covid étaient en place en permanence, j’y serais encore », ironise-t-elle. Toutefois, doucement mais sûrement, les affres de l’hôpital reprennent le dessus. Un bilan de compétences et un diplôme universitaire plus tard, elle fait ses adieux définitifs au métier début 2022.
Dans les locaux d’Infirmière Reconversion, le parcours d’Aude Grillault est monnaie courante. L’épuisement ainsi que le retour « à l’anormal » après la crise sanitaire ont été, pour beaucoup, les gouttes d’eau de trop. Anne-Sophie Minkiewicz a enregistré un pic de demandes « affolées » dans la nuit de l’annonce de l’obligation vaccinale. « Les infirmières couvaient déjà ces projets, décrypte la trentenaire à la tête de la start-up. Pour certaines, ça a été presque un prétexte. » Le tout sans profil type. « Que ce soit celles à 30 ans qui ne se voient pas faire ça pour toujours, ou celles à 50 ans qui ne se voient pas finir leur vie professionnelle en subissant », détaille Mme Minkiewicz.
Lire aussi : Hôpital : la crise ne cesse d’enfler aux urgences
Malgré la diversité des péripéties, la fondatrice d’IR y décèle un dénouement commun. « En dehors des 20 % qui font de tout – vitrailliste, conseillère funéraire… –, 80 % restent dans des métiers du “prendre soin” au sens large, car elles aiment leur métier », explique Anne-Sophie Minkiewicz. Pour une moitié, elles ne quittent pas le milieu infirmier, mais sortent des « gros soins purs et durs » pour des laboratoires, des milieux « sociaux »(établissements médico-sociaux, ESAT…)… Pour l’autre, elles se tournent vers l’enseignement, ou d’autres métiers du soin.
« Du chiffre avant l’humain »
Arrivée à la cinquantaine, Léna Messerly a penché pour cette dernière option. Après une vingtaine d’années dans un service de dialyse en Bretagne, elle quitte ce système qui la place « de plus en plus devant un ordinateur, et de moins en moins devant des patients ». En 2019, à la suite d’une formation financée de sa poche, elle crée son autoentreprise de sophrologie. L’ex-infirmière renoue enfin avec sa vocation. « Les gens ont besoin qu’on les écoute, être disponible, ça fait partie du soin, affirme-t-elle. Alors je prends enfin le temps. »
D’autres s’engagent dans ce chemin de la reconversion plus progressivement, mais finissent par arriver au même point. Dans la clientèle de Mme Minkiewicz, le public se scinde grossièrement en deux : 50 % d’infirmières d’établissements de santé et 50 % de libérales. « Mais, souvent, le choix du libéral se fait quand l’infirmière en a marre de l’hospitalier, analyse-t-elle. Et, pour un certain nombre d’entre elles, cela recule juste le départ. »
Lire aussi : « La prochaine ou le prochain ministre de la santé saura-t-il entendre le cri des soignants ? »
Ce schéma, Céline Gonzales-Davoust l’a expérimenté avant la crise sanitaire. En 2014, cette infirmière quitte l’hôpital, « où il fallait faire du chiffre avant l’humain », après quatre ans. Mais le choix du libéral la fait « crouler sous le poids des charges ». Dernière tentative : un foyer pour personnes âgées en situation de handicap. Un an et demi à être« trimballée » pour remplacer un mi-temps.
Céline Gonzalez-Davous claque toutes les portes en 2018. Depuis, la quadragénaire a vu son retour à l’emploi freiné par la crise sanitaire, sans vraiment d’aides de Pôle emploi. Pourtant, quand l’idée de retrouver sa blouse la traverse, l’hésitation n’est que passagère. « Treize heures minimum en dehors de la maison, sans horaires négociables, à bientôt 50 ans… Le problème, ce sont les conditions de travail : il n’y en a pas. »
Pierre Kron