Législatives 2022 : Carole Delga, la frondeuse socialiste face à la Nupes
Par Laurent Telo (Cugnaux (Haute-Garonne) et Toulouse, envoyé spécial )
Publié aujourd’hui à 05h00, mis à jour à 07h45
PORTRAIT La présidente de la région Occitanie incarne, au sein du PS, la résistance à la Nouvelle Union populaire écologique et sociale. Forte de ses succès politiques, elle est plus pressée qu’elle ne veut le faire croire pour amorcer une trajectoire nationale.
Bienvenue à Delgaland ! A Delgaland, le soleil resplendit et la brise du soir est paresseuse, les roses ne sont jamais fanées. A Delgaland, tout marche comme sur des roulettes. Deux cent trente mille lycéens disposent d’un ordinateur gratuit, un voyage en train régional peut ne coûter que 1 euro, des oasis surgissent pour contrer les déserts médicaux… Et ainsi de suite. La patronne de Delgaland, c’est Carole Delga. Une présidente de région toujours souriante qui dit des phrases féeriques : « Changer la vie des gens, c’est ça qui m’intéresse. » Elle répète à tue-tête que, si elle a vendu des salades pour payer ses études, elle n’en raconte jamais.

Depuis 2016, cette femme de 50 ans, très discrète sur sa vie privée, dirige une contrée de six millions d’habitants, dénommée aussi Occitanie, vaste comme un petit pays. Sa fonction principale consiste à la sillonner à bord d’une voiture transformée en bureau itinérant, qui parcourt 100 000 kilomètres par an. Elle y passe le plus clair de son temps pour s’assurer que les citoyens ne manquent de rien. « Hier, j’étais avec un agriculteur en difficulté, dans la misère. Ça m’a vraiment touchée. » Aujourd’hui, mardi 31 mai, pour changer la vie des gens dans les airs, elle visite une usine gigantesque qui construit, près de Toulouse, les avions du futur. Parce que Carole Delga est une socialiste qui aime l’entreprise. Elle annonce qu’elle va donner 100 millions d’euros pour faire décoller des engins à propulsion écologique, des avions verts. Les grands patrons de l’usine et les journalistes n’ont d’yeux que pour elle.
C’est pour toutes ces attentions qu’elle a été réélue en 2021. La championne des présidentes de région : 57,78 % des voix, personne n’a fait mieux. Elle dirige tout un pays, mais elle habite toujours la même maison, à l’ombre du clocher d’un village au nom enchanteur, Martres-Tolosane (Haute-Garonne), où elle a été élevée par sa grand-mère. Elle dit : « A la maison, on n’avait pas assez de sous pour parler politique. » Martin Malvy, ministre de François Mitterrand et prédécesseur de Carole Delga à la région, s’est penché sur son berceau prometteur : « Elle était responsable du service d’aménagement du territoire à la région. J’avais remarqué son esprit de synthèse, sa clarté, sa détermination. »Elue députée en 2012, elle n’a pas aimé, elle était trop loin des gens. En 2014, elle fut secrétaire d’Etat chargée du commerce et de l’artisanat. Nul besoin de baguette magique : du travail de terrain, du travail de terrain… Quelquefois, elle peut être impitoyable, et même brutale. Elle n’aime pas beaucoup qu’on la contredise. Mais, pour diriger Delgaland, visiblement, il faut aussi une poigne.
Médaille du mérite
Le récit de sa réussite est colporté bien au-delà des frontières régionales. Il faut dire qu’elle ne rate jamais une occasion d’envoyer des cartes postales ensoleillées, dans les journaux, à la télé. A force, elle est même devenue un phénomène. On lui pose sans cesse la question : pourquoi ne pas prendre la tête de la France pour la transformer en Delgaland ?
L’article 1.2 alinéa 3 pourrait se charger d’y répondre. Et le joli conte pourrait en prendre un coup. C’est un alinéa intraitable inscrit dans les statuts du Parti socialiste (PS). Il prévoit l’exclusion de ceux qui ont soutenu des membres du PS entrés en dissidence. Carole Delga est concernée depuis qu’elle a dit non à la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes), une « alliance purement électoraliste », « superficielle », menée par La France insoumise (LFI) pour les élections législatives des 12 et 19 juin.

Pour Carole Delga, la Nupes a une tête de potence. Alors, elle a pris la tête de la rébellion. Elle a organisé la campagne des soixante-dix mutins. Ces combattants de peu d’espoir pourraient lui donner la médaille du mérite et du courage. Autant pour avoir dit non à la Nupes qu’à la Macronie, qui l’a approchée pour être ministre du gouvernement d’Elisabeth Borne. Mais, en incarnant la fracture au sein de son parti, elle prend un risque majuscule. Sébastien Vincini, dirigeant du PS, ancien premier secrétaire fédéral de Haute-Garonne, la connaît par cœur, et pourtant : « Je ne comprends pas. Aller jusqu’à soutenir des candidats dissidents… En rupture avec le vote majoritaire… Elle est allée trop loin. Elle brouille son image. »
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Carole Delga a déclaré la guerre dès le dimanche 10 avril, au soir du premier tour de l’élection présidentielle. A peine Anne Hidalgo est-elle créditée de 1,75 % des voix que la patronne d’Occitanie dénonce, entre autres maux, le « communautarisme » de Jean-Luc Mélenchon, qui a rassemblé 21,95 % des suffrages. Mourir ? Peut-être, mais sans vendre son âme. Sauf que le PS a prévu autre chose. Elle le constate le lendemain matin, quand elle se rend, pour la première fois de sa vie, au nouveau siège du parti, à Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne). « Jamais n’avait été évoquée la potentialité de discuter d’une alliance avec LFI. De suite, je leur ai dit que ce serait sans moi. Que je ne renoncerais pas à l’Etat de droit et à l’Etat laïc. »
« Gauche de responsabilité »
Carole Delga est « testud ». « Têtue », en occitan. Elle a hésité, plus fébrile qu’à l’ordinaire. Mais quelques visites de marchés locaux, en ses terres de gauche mesurée, l’ont convaincue qu’elle n’avait commis aucun péché d’orgueil, qu’elle devait juste « rester en cohérence » avec elle-même. De toute façon, le siège du PS, elle l’a trouvé « loin de tout ». Elle estime que son parti est devenu une machine à consentir plutôt qu’une machine à penser : 62 % du PS a jugé que la Nupes était le meilleur moyen d’échapper au néant.
Depuis, Olivier Faure, son premier secrétaire, est penché sur l’article 1.2 alinéa 3. Exclure la rebelle ? Sa singularité est une sacrée accroche marketing pour un parti moribond. De l’article 1.2 alinéa 3, Carole Delga n’avait pas trop entendu parler. De toute façon, ça la laisse de marbre : « S’ils veulent m’exclure, ils m’excluent. Mais j’espère qu’ils ont des problèmes plus importants. » Cet été, elle veut organiser les Etats généraux de « la gauche de responsabilité ». Planter son drapeau sur l’espace incertain qui s’étend de Jean-Luc Mélenchon à Emmanuel Macron. Aujourd’hui, il représente 1,75 % sur l’échelle du désespoir. Il n’est pas beaucoup plus à la mode que ceux qui le parcourent de loin en loin : François Hollande, Bernard Cazeneuve, Stéphane Le Foll…
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Carole Delga prédit que d’ici cinq ans, la Macronie périra avec son chef, et que la Nupes se sera brisée en mille morceaux. Martin Malvy se souvient d’une phrase que lui avait dite François Mitterrand, en 1995, alors que le groupe PS ne comptait plus que cinquante-sept députés, après la déroute de 1993 : « Vous verrez, Malvy, la gauche reviendra au pouvoir beaucoup plus vite que vous ne le croyez. » Ce fut deux ans plus tard, avec Lionel Jospin.
« Conte d’Andersen »
Sébastien Vincini, lui, continue de s’interroger : « Je ne comprends pas où elle veut aller. Au-delà de construire une image pleine d’éclat, il faut avoir une ligne politique. Quelle est-elle ? Théoriser les deux gauches irréconciliables, c’est se retrouver avec Manuel Valls. Je crains que son volontarisme l’emporte sur l’analyse du moment. » Durant la semaine de négociations entre le PS et LFI, début mai, elle a publié une « lettre à la gauche », dans laquelle elle donnait sa vision de la République, qui n’est radicalement pas celle de Jean-Luc Mélenchon.
En général, elle parle beaucoup à la première personne. Pourtant, son équipe vous fait comprendre qu’elle se situe vraiment très loin des distractions d’une dévorante ambition personnelle. « Oui, elle est dépourvue de tout cynisme. Elle n’est pas rompue aux complots, aux manœuvres, concède Laurent Blondiau, qui fut son directeur de cabinet, et reste une sorte de premier ministre de Delgaland. En politique, ils se regardent tellement le nombril qu’il est impossible d’imaginer qu’elle pense aux autres avant de penser à elle. Ça fait conte d’Andersen, mais c’est ça. Sinon, on ne peut pas comprendre pourquoi elle a remporté la région. » Il conclut par une boutade : « J’entends bien tous ceux qui sont persuadés qu’elle doit forcément penser à la présidentielle de 2027. Vu son âge, elle peut même penser aux suivantes ! »
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Cet indéfectible sens de l’abnégation sous une inappétence feinte fait rire sous cape jusqu’à ses propres soutiens, les minoritaires du parti. Ils veulent bien la pousser, pas être ses obligés. Un sentiment mitigé qui affleure depuis la campagne présidentielle. Carole Delga devait être la star de l’équipe de campagne d’Anne Hidalgo. Elle sera une alliée fragile. En juillet 2021, elle refuse de signer une tribune appelant à la mobilisation en faveur de la maire de Paris. En revanche, en septembre, elle en signe une, sans citer le nom de la candidate. Quand, au cœur d’une campagne catastrophe, des éditorialistes écrivent qu’elle pourrait être un recours, elle fait : « Laissez-les dire. » Aujourd’hui, elle réplique qu’elle est restée au côté d’Anne Hidalgo aussi longtemps que l’orchestre du Titanic : « J’entends les ragots, mais on ne m’a jamais reproché un manque d’implication. Ni en face-à-face, ni par SMS, ni rien. Je suis certaine de ma loyauté. »

Carole Delga, à Toulouse, le 31 mai 2022. VINCENT NGUYEN / RIVA PRESS POUR « LE MONDE »
Ni réseaux ni codes
Cet hiver, elle a passé beaucoup de temps à Paris. Pas vraiment pour se démener en faveur de la campagne socialiste. Plutôt pour y faire des mondanités, et commencer à nourrir une vision politique nationale. Elle n’a pas fait l’ENA, elle n’a ni les réseaux ni les codes. « Je ne suis pas une intellectuelle, je suis une paysanne. Je sais que je ne suis que temporairement en politique, alors je trouve ça enrichissant. J’ai toujours saisi les opportunités. » Elle a rencontré de jeunes énarques qui lui ont promis de travailler pour elle, des écrivains, des producteurs. Elle a dîné avec l’ex-conseiller spécial de François Mitterrand, Jacques Attali. Avec Stéphane Fouks, l’un des spin doctors de la gauche. Elle entend le murmure de ceux qui doutent qu’elle soit exportable au-delà de Delgaland.
En mars, il y a eu une mise au point. Notamment de cette nouvelle génération de maires de grandes villes, plus conciliants avec la Nupes, Johanna Rolland, de Nantes, ou Mathieu Klein, de Nancy, qui veulent peser pour la suite. Ils lui ont signifié ceci : Carole, tu as un rôle à jouer, tu as un truc en plus mais tu es trop pressée, tu cavales trop vite, il faut du fond, du collectif, ce n’est pas encore l’heure. Carole Delga sourit, mais avec les sourcils froncés : « Ce “quelque chose en plus”, ils veulent tous me l’enlever. Ça a toujours été comme ça. » Elle dérange ? « J’ai vu les regards chez les petits barons locaux quand elle est arrivée, raconte Blondiau. “La petite, on va te la croquer.” En trois ans, elle a plié le truc. »
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Quand même, Carole Delga reste un pari. Autant que la Nupes. Les deux ont rendez-vous avec leur destin lors des législatives. « Il va falloir discuter avec elle. Pour savoir ce qu’elle défend. Elle explique que la Nupes contredit ses valeurs et elle appelle déjà à voter pour elle au second tour… », assure Olivier Faure. « Je vais l’appeler pour voir ce qu’il veut faire du PS », tente Carole Delga. Le dialogue de sourds pourrait s’éterniser.
Sur la place du Capitole, à Toulouse, le restaurant où elle a ses habitudes lui réserve trois tables pour être certain qu’elle y trouve son compte. Elle reste discrète sur ses éventuelles impatiences. « Je ne parle jamais de moi. » Il faut retenir ce qu’elle exprime dans une éloquente concision : « Je ne m’interdis rien, je ne m’oblige à rien. » Son jardin d’Eden, c’est Delgaland. Et le clocher de Martres-Tolosane. Aux dernières nouvelles, elle n’y vend plus de salades.Laurent TeloCugnaux (Ha